Vrai débat ou vraie embrouille ?

Comment faire passer les "méchants Gilets jaunes" pour des "Gentils citoyens" : la restitution du "Vrai débat".

Vrai débat ou vraie embrouille ?

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Je viens de finir de lire la brochure sur le « Vrai débat ». J’ai participé à la consultation et j’ai fait participer des dizaines de personnes en leur faisant remplir le questionnaire « papier ». Je pensais que c’était une bonne idée puisque ça permettait de contrer la manœuvre de Macron qui tentait de reprendre la main en lançant son « Grand débat ». Mais je suis très déçu par cette brochure et je me pose des questions sur les motivations de celles et de ceux qui l’ont conçue. D’abord il est très abusif de présenter cette brochure comme représentative des revendications des Gilets jaunes ou des « citoyens » puisque si j’ai bien compris n’ont été prises en compte que les 44 000 contributions sur la plateforme en ligne. Mais surtout il est clair que ces contributions ne sont pas exposées telles quelles, de façon neutre, elles sont constamment commentées et interprétées dans un sens bien précis, mais sans que ce soit dit. Ceux qui ont conçu et rédigé cette brochure font « parler » les résultats et les présentent dans une intention très orientée, mais ils ne l’assument pas explicitement.

 

 

 

1) Il fallait faire une synthèse des contributions, c’est sûr. Le résultat est assez simple : c’est le « top 59 » des propositions ayant recueilli le plus de votes (pages 49-53). Mais est-ce qu’il était utile de rentrer dans le détail des références de l’exploitation numérique ? Bien sûr, c’est un gage de sérieux, ça fait « scientifique » et « objectif ». Mais en réalité, c’est un leurre. Les algorithmes ne sont jamais « neutres », ils sont toujours au service de certains objectifs.  Quels sont ces objectifs ? Comment est-il possible de faire passer pour « objective » une interprétation qui porte sur le traitement de 44 000 participations individuelles ?

 Voilà ce que donne l’interprétation des données par les rédacteurs de la brochure :

 

 page 18 :

« Les propositions qui vont dans le sens du refus de l’immigration, du refus de l’Europe, du repli sur soi, du retour à l’ordre moral existent mais sont très minoritaires : contrairement à ce qui est trop souvent affirmé pour dénigrer le mouvement des Gilets jaunes, les participant.e.s ( on notera le recours à l’écriture dite « inclusive », aberration qui vise à bien montrer que l’on est « progressiste »…) au Vrai débat ne sont, dans leur très grande majorité, ni xénophobes, ni anti-européens, ni homophobes. »

page 22 :

« La remise en cause du mariage homosexuel est la proposition qui a suscité le plus de votes (4731) et qui a été massivement rejetée. De même, le refus de l’avortement n’a eu que très peu de partisans. Cependant, la proposition favorable à la PMA a reçu un taux de rejet à plus de 85 %, ce qui montre qu’un rejet n’est pas toujours porteur de progrès. »

page 27 :

« On a entendu beaucoup de choses sur les manifestants « Gilets Jaunes » : « Pro peine de mort », « anti mariage pour tous », « dégagisme », « xénophobes », « souverainistes », « peu instruits », « violents », « complotistes » … Autant de qualificatifs que nous avons cherché à investiguer dans notre corpus du Vrai débat n d’en (sic…) déceler des traces ou des points d’appui tangibles. »

Page 29 :

« Les positionnements politiques du « Vrai-débat » placent donc la négociation au-dessus du débat d’idées, que l’on penserait fondateur de la démocratie, mais dont les formes parlementaires ne suscitent que défiance et hostilité. » Plus loin : « Le débat n’est alors qu’un moment vers l’instauration d’un nouveau rapport politique plutôt qu’un nouveau régime et les contributeurs du Vrai débat se présentent comme des négociateurs davantage que des requérants laissant apercevoir les contours d’une éthique de responsabilité revendiquée. » (Ce jargon de pseudo-savants est censé sûrement impressionner le lecteur. On notera que cette présentation est en contradiction avec ce qui était dit à la page 18, où il était cité comme 1er des 4 « grands blocs de revendication » : « Les personnes qui interviennent dans le Vrai débat veulent une transformation profonde du système politique ». Alors « un changement profond » mais sans « nouveau régime », ou comment faire dire aux contributeurs des choses contradictoires…)

Page 38 :

« Il n’y a pas autant de rejet identitaire qu’on pouvait s’y attendre. Quelques arguments significatifs promeuvent une Europe de la paix qui garantirait un équilibre mondial des « partisans du Oui » (Phrase incompréhensible…) Globalement, il n’y a pas de traces significatives de sentiment anti-européen, mais un euro-scepticisme dirigé contre le fonctionnement actuel des institutions européennes. (…) Mais la défiance est majoritaire. Le Frexit est revendiqué avec des votes favorables importants. Mais il apparaît souvent comme un choix par défaut  (il est fort l'algorithme...) et surtout comme le moyen de pression pour négocier. Le Frexit est donc présenté comme une option non souhaitable (le cas du Brexit est largement pointé négativement), mais peut-être nécessaire dans les conditions actuelles. Certains (qui ? Quel pourcentage ? On ne le saura pas…) peuvent même envisager le « Frexit » comme une mesure provisoire, le temps de construire une autre Europe avec une réforme en profondeur de la politique européenne, notamment sur les aspects institutionnels (commission et parlements peu lisibles et peu représentatifs), sociaux, fiscaux.

Ce qui en clair veut dire :

  • Si vous êtes pour une limitation de l’immigration (comme d’ailleurs une majorité de Français [1]), vous êtes « xénophobes ».
  • Si vous êtes partisans d’un refus des traités européens et/ou pour une sortie de l’Union Européenne (comme Asselineau, François Boulo, Marine Le Pen, Mélenchon…), vous êtes partisans d’un « refus de l’Europe », d’un « repli sur soi », vous êtes d’affreux « souverainistes ».
  • Si vous n’êtes pas pour le mariage pour tous, la PMA pour toutes, vous êtes « homophobes », contre le « progrès ». Rappelons que de nombreux homosexuels étaient et sont toujours hostiles au « droit à l’enfant » et que de nombreuses personnalités de tous bords, y compris à gauche, sont contre la PMA pour les femmes célibataires ou pour les couples d’homosexuelles (Sylviane Agacinski, José Bové, Gérard Biard, Michel Onfray…)[2].
  • « Souverainistes » est une insulte ! Vouloir que le peuple récupère sa souveraineté et puisse décider de son destin dans le cadre national qui est le sien depuis des siècles, c’est mal ! Rappelons que des personnes aussi différentes que Mélenchon[3], Marine Le Pen, François Asselineau, Florian Philippot, François Boulo, Natacha Polony, Régis Debray, Chevènement, sont catalogués par les média comme « souverainistes ». Tout simplement parce qu’ils ont compris que dans le cadre actuel des traités européens, toute politique qui viserait la justice sociale et fiscale est impossible[4]. On peut ne pas être d’accord avec le souverainisme, c’est tout à fait admissible, et être Gilet jaune. Mais faire croire que les Gilets jaunes, dans leur ensemble, ne sont pas souverainistes et faire croire que c’est un mal d’être souverainiste, c’est de la manipulation politicienne.
  • Les Gilets jaunes sont des « négociateurs », ils ne sont pas « radicalisés », ils sont « responsables » et ne veulent pas de changement de régime. Tous ceux qui ont crié « Macron démission ! », tous ceux qui ont réclamé le RIC, le Frexit, qui ne veulent plus de ce système pourri, tous ceux-là n’ont jamais existé, le « Vrai débat » vous l’assure : les Gilets jaunes sont de gentils citoyens qui veulent juste « négocier », ils ne veulent pas remettre en question la domination des oligarques.
  • Les contributeurs du Vrai débat sont pour le Frexit… Mais en fait non, ils ne sont pas pour le Frexit, c’est au pire « une mesure provisoire » … Parce que si c’était le cas, ce serait du « rejet identitaire » … Bref, quand les rédacteurs de la brochure sont obligés de reconnaître que les réponses ne vont pas dans leur sens, ils s’arrangent pour en atténuer la portée.

2) Ainsi, les rédacteurs de la brochure, appuyés sur leurs algorithmes, ont défini ce qui était « bien » et ce qui était « mal ». Maintenant, il faut que cette manipulation se concrétise dans des « assemblées citoyennes ». C’est pour ça qu’on apprend dans cette brochure (pages 15-16) qu’il y aura, et même qu’il y a déjà eu, des « Assemblées citoyennes délibératives ». Il a été décidé (par qui ?) que ces assemblées regrouperaient « une soixantaine de personnes » (pourquoi 60, pourquoi pas 50, 80, 100… ?). Ces « citoyens » seront encadrés par des « facilitateurs » (page 15). Pour « faciliter » quoi ? Il y aura aussi des « garants » qui « veilleront à la transparence de l’organisation de ces assemblées ». Des « garants » ? Nommés par qui ? Mais le plus grave : « Pour que ces assemblées soient efficaces, elles sont précédées du « tutorat du citoyen », dont le but est de préparer les futurs délibérants à la discussion, et seront suivies du portage des propositions citoyennes de loi auprès des élus, ainsi que de leur intégration au tutorat (…). » Un tutorat suppose un tuteur, c’est-à-dire « Une personne chargée de veiller sur un mineur ou un incapable majeur » ou « Un enseignant qui suit, assiste et conseille particulièrement un élève ou un groupe d’élèves » (Définitions du dictionnaire Robert).  Je doute fort que les GJ acceptent de se laisser considérer comme des « mineurs », des « incapables », ou des « élèves », même s’il est vrai que l’on apprend à tout âge. Je ne vois pas non plus l’utilité d’aller porter des projets de lois auprès des élus. Les élus savent parfaitement ce que l’on veut. Ou bien ils sont d’accord avec Macron, et ils se foutent pas mal de ce que l’on pense, sauf très rares exceptions, qui devront choisir leur camp, ou bien ils ne sont pas d’accord et ils n’ont pas de pouvoir puisque Macron a la majorité absolue. Perdre son temps dans des réunions « citoyennes », en étant pris en charge par des « facilitateurs », des « garants » et autres « tuteurs » pour aller finalement porter des propositions de lois à des élus qui n’en ont rien à faire, voilà à quoi aboutit ce « vrai débat » ...   Misère !

 3) Est-ce que cette brochure est à rejeter totalement ? Elle contient de bonnes choses, puisque forcément il est fait mention de nos revendications : le R.I.C, la prise en compte du vote blanc, la défense des services publics, l’exigence de justice fiscale et sociale, la défense de l’environnement. Mais cette façon de décréter quelles sont les bonnes revendications et quelles sont les mauvaises, de présenter de façon négative ce qui ne cadre pas avec les parti pris des rédacteurs, est particulièrement déplaisante et nuit à la fois à la vérité du mouvement et à sa force. Qui décide de ce qui est « bien » et de ce qui est « mal » ? De quel droit les rédacteurs de cette brochure se permettent-ils de juger de façon partisane le résultat de ces consultations ? Leur but semble être celui-ci : montrer que les Gilets jaunes sont de gentils « citoyens», très « politiquement corrects », prêts à négocier et à aller faire des propositions raisonnables aux élus. Bref, il fallait montrer que les gilets jaunes n’étaient pas des « Gilets jaunes » … Eh bien, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. On est loin du cri de guerre des Gilets jaunes : Aouh, Aouh ! Ce cri de guerre exprime bien qu’il y a une incompatibilité entre le système politique actuel, démocratie en apparence, oligarchie en réalité, et ce que nous voulons. Il faudra un changement profond pour arriver à ce que nous puissions vivre dignement de notre travail dans notre pays tout en respectant la nature.

 

Sondage IFOP : https://www.ifop.com/publication/le-regard-des-francais-sur-limmigration/

Audition d’Arnaud Montebourg au Sénat le 11 juillet 2019 : https://www.publicsenat.fr/emission/les-matins-du-senat/1000-emplois-supprimes-chez-general-electric-l-audition-d-arnaud

 

[1] Une nette majorité de Français (60%) considère que l’accueil d’étrangers n’est plus possible du fait des différences de valeurs et des problèmes de cohabitation. Une part quasi identique estime qu’il joue un rôle négatif pour l’identité française et pour la cohésion de la société. Ces craintes identitaires côtoient des a priori négatifs quant à l’impact de l’immigration sur la laïcité (61% d’effets défavorables de l’immigration sur le respect de ce principe) et à un degré moindre l’égalité femmes-hommes (49%) ou le respect de minorités (homosexuels et juifs, 41%). Enfin, le lien prétendu entre l’insécurité et l’immigration, agité par le Front national depuis les années 1980, fait l’objet d’une adhésion majoritaire. Deux tiers des Français considèrent que celle-ci a un effet négatif en matière de sécurité, voire, pour 53%, qu’elle maximise le risque terroriste. Source : sondage IFOP de novembre 2018. Sondage IFOP

[2] Si beaucoup de gens s’opposent à la « PMA pour toutes », c’est qu’ils y voient aussi une étape vers le droit à la GPA (Gestation pour Autrui). La GPA revient à utiliser une femme pour porter un enfant qui sera ensuite cédé, contre argent le plus souvent, à une ou plusieurs personnes. Est-ce que c’est un « progrès » ? On peut en douter sans être du tout homophobe.

[3] « On nous dit 'souverainistes'. Appelez-nous comme vous voulez tant qu'il est bien compris que nous parlons de souveraineté du peuple qui est la seule souveraineté qui soit. » Mélenchon à l’Assemblée nationale, le 23 octobre 2017.

[4] Même un Arnaud Montebourg a fini par le reconnaître, voir Audition de Montebourg devant le Sénat (à partir de 1h04).



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