Gouine en terre biblique

Je pense à partager cette histoire depuis un moment et, hasard du calendrier, c’est en cette journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie, la biphobie que je m’y résous.

Je vis en Norvège depuis deux ans et demi. Après un an et demi de galère j’ai enfin trouvé un travail dans un célèbre magasin d’ameublement suédois, plus précisément dans le restaurant où je me trouve à y faire la plonge. A chaque entretien, avant cette embauche, on m’a demandé pourquoi j’avais quitté la France pour venir vivre dans le grand nord. On voit les pays nordiques comme avancés sur le plan des droits LGBTQ+ et je crois que c’est en partie vrai. Je crois aussi que la culture norvégienne est très « privée » ce qui fait que les gens n’en ont rien à faire de ce que vous faites chez vous. Le respect de la vie privée est si fort qu’elle se mélange rarement à la vie professionnelle. C’est donc en partie la raison pour laquelle j’ai toujours dit, sans anxiété, à mes potentiel·les employeur·es que j’étais là parce que ma compagne, native du pays, avait commencé à étudier ici.

Le magasin où je travaille brasse 500 employé·es venant du monde entier. J’ai été surprise de voir comment chacun·e se respectait mutuellement, respectait le mauvais norvégien que l’un et l’une pouvait parler, comment chacun·e respectait la culture de l’autre, sa religion aussi. Une véritable utopie capitaliste.

Toujours est-il qu’entre deux plats à nettoyer j’en suis venue à parler de ma vie privée avec une collègue. Elle m’a demandé si je vivais seule et je lui ai répondu que je vivais avec mon amie. En norvégien, le mot petit-ami·e regroupe le genre féminin et masculin ; elle m’a donc demandé ce qu’IL faisait dans la vie. Je lui ai dit qu’ELLE étudiait. Gros yeux, bouche bée, elle pense que j’ai fait une faute de grammaire et me reprend: IL étudie. Non ELLE étudie, elle est une femme. Un sourire en coin se forme sur son visage : elle n’est pas ta petite-amie, juste ton amie. Je lui réponds que non, elle n’est pas juste ma coloc, mais bien la femme que j’aime, d’un amour non platonique, si elle préfère.

Elle me répond alors que ce n’est pas possible, que Dieu nous a créé·es pour former des couples homme-femme. Elle me demande si j’ai déjà lu la Bible ; je lui réponds que non, mais que j’ai lu plein d’autres livres. Elle me dit que dans la Bible, Dieu a créé Adam et Eve et que c’est la manière dont on doit vivre. Elle m’invite à la lire pour que je comprenne ce qu’elle essaye de me dire, elle m’invite même à aller à l’église avec elle... Elle me demande comment je vais faire pour avoir des enfants si je ne trouve pas un homme ; je lui réponds que je ne veux pas d’enfant, mais qu’on a déjà un chat noir dont on s’occupe à plein temps. Choquée elle me dit que mes hanches larges sont faites pour accueillir un être humain à naître, que Dieu m’a faite ainsi pour cette raison. Je réponds que je mes hanches sont bien toutes seules ; que les sentiments, l’amour ne se contrôle pas ; que, de la même manière qu’elle est tombée amoureuse de son mari, je suis tombée amoureuse de cette femme. Je lui demande pourquoi, si Dieu m’a créée moi, femme aimant une femme, je devrais renier la manière dont il m’a formée. Elle me répond que Dieu fait des erreurs et que c’est notre devoir d’agir en conséquence, pour réparer les erreurs qu’il a pu commettre, parfois. Contente de savoir que mes sentiments n’étaient qu’erreur, je lui réponds que je respecte sa foi, mais que jamais je ne m’y conformerais. Que j’aime une femme et que ce sera toujours ainsi. Que peu importe ce qui a été écrit dans la Bible, je serais toujours une gouine à chat. Que je crois qu’on ne s’entendra jamais sur ce point mais qu’on peut toujours faire la plonge ensemble, en respectant la manière de vivre et les croyances de l’autre. Ce qu’on fait.

Je n’ai jamais eu à répondre, avant cet épisode, du fait que je sois lesbienne. Je me suis alors rendue compte qu’il était impossible d’argumenter contre la religion. Que les arguments religieux étaient tellement loin de faits qu’il était compliqué d'y répondre rationnellement -d’autant plus en langue norvégienne ! Comment expliquer à une personne, le cerveau lavé par la Bible, qu’être gouine et ne pas vouloir d’enfant était tout aussi normal qu’être tout le contraire ? Je prends vos tips volontiers pour la prochaine fois.

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