Eric Berr
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Billet de blog 15 sept. 2020

Un plan de non-relance

Le plan de relance annoncé par le gouvernement le 3 septembre dernier n'en n'est pas vraiment un. Quelques explications.

Eric Berr
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      Le premier ministre a présenté jeudi 3 septembre son plan de relance de l’économie, qui s’élève à 100 milliards d’euros sur deux ans. Baptisé « France Relance »[1], ce plan comprend quelque 70 mesures et s’articule autour de trois axes majeurs : 30 milliards seront alloués à la transition écologique, 35 à la compétitivité des entreprises et 35 également à la cohésion sociale et territoriale. L’objectif affiché du gouvernement est de retrouver en 2022 le niveau d’activité d’avant la crise et de commencer à voir baisser le chômage.

      Ce plan, jugé historique, et que Jean Castex considère être « à la hauteur de la situation exceptionnelle que nous traversons », est pourtant en grande partie un mirage. Bien sûr, certaines mesures s’avèrent utiles et même indispensables (on pense par exemple aux 7,6 milliards d’euros destinés au soutien de l’activité partielle de longue durée, ainsi qu’à la formation et à la reconversion des salariés placés en activité partielle). Mais, selon l’institut Oxford Economics[2], la moitié des 100 milliards annoncés correspond à des mesures déjà décidées. L’ambition du plan apparaît déjà moins grande.

      Ce manque d’ambition peut se voir dans le domaine de l’emploi. Alors que 800 000 suppressions d’emploi sont attendues cette année, le premier ministre espère que le plan de relance permettra d’en créer 160 000 en 2021. Il compte sur le bon vouloir des entreprises pour s’engager « fortement pour l’emploi » mais ne prend aucun engagement pour développer l’emploi public, en particulier dans la santé et l’éducation, alors que la crise sanitaire a montré, s’il en était encore besoin, le manque criant de moyen, notamment humains, dans ces secteurs.

      Derrière les effets d’annonce, ce plan consacre l’accélération des politiques d’offre consistant à privilégier le soutien aux entreprises et au capital. Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, affirme d’ailleurs, contre toute évidence, qu’il n’y aurait pas de problème de demande à l’heure actuelle en France, et refuse donc de renforcer les transferts sociaux à l’égard des plus fragiles et de développer l’emploi public. En affirmant, à propos des demandes d’embauche de nouveaux enseignants, que « c’est le genre de créations d’emplois qui vont aggraver le déficit et qui ne servent pas à redresser le pays »[3], Emmanuel Macron avait déjà montré son mépris du service public tout en étalant son incompétence en économie, puisque les services publics participent bel et bien à la création de richesse, donc à la croissance. Ajoutons qu’une population bien formée, mais aussi en bonne santé, est pourtant le gage d’une plus grande productivité et s’avère favorable à l’innovation.

      Fidèle à sa logique néo-libérale, le gouvernement, plutôt que d’œuvrer au bien commun, se met au service des entreprises, et en particulier des grandes entreprises, et délaisse les classes sociales les plus défavorisées. Pour preuve, seuls 800 millions, soit 0,8% du plan de relance, sont consacrés au « soutien aux personnes précaires », soutien qui passe notamment par la revalorisation ponctuelle de l’allocation rentrée scolaire ou par la fixation du prix du ticket de restaurant universitaire à 1 euro. Geoffroy Roux de Bézieux, le patron du MEDEF, ne s’y est d’ailleurs pas trompé et considère que « ce plan est globalement ce qu’[il] avait demandé ».

      Les entreprises vont ainsi bénéficier d’une baisse massive des impôts sur la production de 10 milliards par an, mesure qui est amenée à être prolongée au-delà de 2022. Un cinquième de ce plan de relance (20 milliards sur un total de 100) sera donc consacré à ce qui s’apparente à un énième cadeau fiscal fait aux entreprises. On estime qu’un quart de ce cadeau fiscal profitera à 280 sociétés tandis que 250 000 autres (les plus petites), ne gagneront que 125 €[4]. On poursuit la même logique au service des grandes entreprises et du capital, sans qu’aucune contrepartie, en particulier en termes d’emploi, ne soit demandée.

      L’idée sous-jacente est qu’en réduisant les impôts des entreprises on va stimuler l’investissement, donc l’emploi. C’est oublier que les entreprises n’investiront que si elles anticipent que leurs carnets de commande vont se remplir, donc si la confiance revient. Améliorer la compétitivité des entreprises est donc peu utile si, en face, la demande n’est pas soutenue. Les entreprises elles-mêmes soulignent pourtant que ce sont les débouchés qui manquent. Sachant que pouvoir d'achat (par unité de consommation) a baissé de 3 % au premier semestre de cette année[5], ce qui représente la plus forte baisse depuis la seconde guerre mondiale, ne pas soutenir la demande, donc les salaires, nous expose à nous enfoncer dans la crise économique, et la multiplication des cadeaux fiscaux faits au entreprises n’y changera rien, bien au contraire.

      Les politiques de compétitivité et de soutien au capital déjà menées par ce gouvernement ont conduit, de l’aveu même de l’Insee, à une augmentation importante des inégalités, ainsi qu’à une hausse de la pauvreté, tant chez les actifs que chez les retraités. Utiliser la crise sanitaire pour renforcer ces politiques est donc tout à fait contreproductif, pour ne pas dire totalement aberrant.

      Relancer l’économie suppose au contraire de venir en aide à tous ceux qui, en raison de la crise sanitaire, ont vu leur revenu chuter et se retrouvent en situation de précarité. C’est une mesure élémentaire de justice sociale. Mais c’est aussi une mesure économiquement efficace de soutien de la demande.

      Relancer l’économie suppose également d’engager une politique industrielle tout entière tournée vers la sobriété énergétique, la relocalisation de la production chaque fois que cela est possible et souhaitable, le respect de l’environnement. Pour ce faire, nous avons besoin d’un Etat stratège, au service du bien commun, et non d’un Etat inféodé au MEDEF.

      Avec ce plan de relance, force est de reconnaître que nous sommes très loin du compte.

Ce texte est la version écrite de ma chronique pour "Les Clés de l'éco", une émission de la radio La Clé des ondes. https://www.lacledesondes.fr/.

[1] https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/plan-de-relance/dossier-presse-plan-relance.pdf.

[2] « Europe : French recovery plan won’t boost short term growth », https://www.oxfordeconomics.com/.

[3] Le Canard enchaîné, 26 août 2020.

[4] Voir Romaric Godin, « Un plan de relance » en trompe-l’œil », Mediapart, 3 septembre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/030920/un-plan-de-relance-en-trompe-l-œil.

[5] https://www.francetvinfo.fr/economie/plan-de-relance/crise-economique-il-faut-que-le-gouvernement-soutienne-lademande_4100015.html?fbclid=IwAR05rlhov65G5gDENFeMH_N4XcbgumdPuDcaXozUGL_nQIrVJop8fy3nUMw.

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