Des Montréalais et des Inuits

Les auteurs québécois Michel Hellman et Juliana Léveillé-Trudel publient à quelques mois d’intervalle deux très bons livres qui prennent leur source dans la terre québécoise des Inuits : le Nunavik. Le bédéiste y va en observateur attentif quoique détaché. La primo-romancière évoque quant à elle avec lyrisme la beauté violente d'un peuple à la dérive.

Hasard de calendrier et phénomène d'époque, les auteurs québécois Michel Hellman (son blog) et Juliana Léveillé-Trudel (son blog sur son expérience inuite) publient à quelques mois d’intervalle deux œuvres majeures sur le nord du Québec, cette partie où les arbres ne poussent plus, une toundra aussi grande que la France et peuplée par 11 000 Inuits : le Nunavik. Pour contrer les clichés qui circulent sur cette Nation (alcoolisme, inceste, violences conjugales, assistanat…), nos deux auteurs adoptent des approches différentes. 

La bande dessinée de Michel Hellman Nunavik (« notre territoire » en langue inuit) et le roman de Juliana Léveillé-Trudel Nirliit (« les oies », image de la migration saisonnière de la narratrice entre Montréal et Salluit) se recoupent en plusieurs points. On retrouve chez l’un et l’autre des éléments de la vie quotidienne du grand nord, comme le prix exorbitant (200 $) pour une bouteille de vodka de 375 mL ou encore les décharges à ciel ouvert où s’empilent 4x4, motoneiges et quads accidentés, que les habitants appellent ironiquement « Canadian Tire » en référence à une chaîne de magasin qui correspond au Leroy Merlin français. Surtout, les deux livres font mention d’un dicton qui pose le problème de la posture du Blanc quand il met les pieds en territoire inuit. En effet, il y a trois types de personnes qui viennent dans le nord : « les missionaries, les money makers, les misfits ». Nos deux auteurs ne sont pas au Nunavik pour l’argent. On le sait bien, il existe d’autres moyens de faire de l’argent que la littérature, même subventionnée. Ils sont en fait dans une position particulière, entre les missionnaires « qui veulent changer le monde » et les misfits « qui cherchent à fuir quelque chose »…

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Dans son autobiographie dessinée, Michel Hellman se donne le rôle du misfit. C’est une panne d’inspiration de l’auteur de Mile-End — BD à succès parue en 2011 aux mêmes éditions Pow Pow sur un quartier très en vogue de Montréal où se croisent dans la rue juifs orthodoxes et hipsters anglophones — qui pousse l’auteur a réaliser un rêve d’enfant : aller au nord, le GRAND nord. En attendant, il laisse le sien — d’enfant — et sa femme débordée mais compréhensive afin de trouver un beau projet de bande-dessinée, là-bas. 

C’est ainsi que commence un carnet de voyage qui se lit avec beaucoup de plaisir. On suit le personnage dans son voyage exotique, d'abord dans un avion à hélices d’Air Inuit, puis dans la plus grande ville du Nunavik, Kuujjuaq (environ 2600 âmes) où les non-Inuits font tout de suite connaissance, puis dans des coins reculés comme au Pingualuit (« bouton d’acné » : en fait il s'agit d'un cratère d'astéroïde dans la langue poétique des Inuits) ou au bord de rivière Payne pour assister à la migration des caribous. 

Hellman amuse, enchaîne les anecdotes, puis il surprend et enchante en heurtant le dessin lisse de son carnet de bord par des échos à des iconographies plus anciennes. En effet, la stylisation de l’épisode de la chasse à la baleine boréale (faite avec un permis spécial, okay) fait penser aux cartes du XVIe siècle peuplées de créatures merveilleuses. On sent que le dessinateur est fasciné par les gestes ancestraux des Inuits, fascination qu’il confronte plus loin à l’horreur que représente la réalité d'une telle pêche lorsque la baleine ne meurt pas au premier harpon bourré d'explosifs. Parfois le dessinateur ouvre par surprise des portes sur l’histoire de cette terre, comme lorsqu’il évoque les Dorsétiens, cette « race de géants qui peuplaient l’Arctique avant l’arrivée des Inuit » (Hellman ne met pas de S au pluriel d’Inuk, contrairement à ce que préconise l'administration canadienne) et on se sent porté des siècles en arrière, à une époque où les mondes s’ignoraient presque les uns les autres (je dis presque parce que les Vikings se promenaient déjà un peu partout, faisant le commerce de cornes de licorne par exemple : il en est aussi question dans la BD). 

Malgré l’enchantement du voyage, le personnage de Michel Hellman finit par se lasser de la vie dure du Nunavik. Sa patience d’observateur s'émousse au contact de ses habitants éreintants, qui demandent toute la passion d’une Juliana Léveillé-Trudel pour être compris et même célébrés. 

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La jeune auteure née en 1985 donne effectivement avec Nirliit un livre choc (ou massue, ou bulldozer), dont la voix tantôt lyrique et sublime, tantôt véhémente et accusatrice donne tous les accents de ce qu'une Québécoise « du sud » pourrait ressentir face à un peuple à l'agonie. Pas question pour la descendante de colons d'évangéliser en toute bonne foi même si celle qui est éducatrice à Salluit tous les étés ne peut pas non plus rester inerte face à un état des choses chaotique. Elle a conscience de cette ambiguïté déchirante : « Nous sommes les nouveaux missionnaires blancs. Nous prêchons la bonne hygiène de vie. Ne fumez pas, ne buvez pas, ne prenez pas de drogue… » Mais il faut bien agir quand on voit toute une ville virer au délire alcoolisé, dans la violence conjugale et masculine, lors du Raglan Money Day, c’est-à-dire le jour où l’entreprise Glencore « redonne aux habitants de la communauté une partie des profits tirés de l’exploitation de la mine Raglan, située sur le territoire de Salluit »… Une pluie d’alcool après une pluie de dollars, et Léveillé-Trudel de citer le ménestrel québécois Félix Leclerc : « La meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire ».

C’est du lourd, ce que soulève l’auteure. D’abord, elle parle à Eva, une femme qui a disparue pendant son absence. Elle s’est noyée, sans doute, et son corps est quelque part dans l’immensité glacée. L’auteure lui parle en amie, en amoureuse aussi, puis elle tape des pieds et des mains contre l'injustice faite aux femmes inuits. Les viols sont monnaie courante, et rien ne se passe. La seule justice qui a cours est celle de la jalousie des hommes, qui se pointent sur le pas de ta porte avec un 12 pour te régler ton compte. Et puis il y a les travailleurs québécois qui viennent chaque été construire des maisons pour suivre la démographie galopante, et qui laissent derrière eux des petits bâtards, et des cœurs brisés. Le tableau que dresse Juliana Léveillé-Trudel est sans concessions, mais il est aussi généreux, de la générosité de la missionnaire qui veut effectivement que le monde devienne meilleur. 

Le tout est porté par une écriture fougueuse, qui ne doute pas de ses mots, car elle est toujours portée par des élans d'empathie et un profond désir de vérité. Comme la magnifique couverture qu'offrent les éditions La Peuplade (un soleil rosé dans la brume du matin au dessus d’une mer bleu glacée), le style de l’auteur est dépouillé et tranchant. Ce chant sophistiqué, dont on sent à chaque ligne le travail de polissage, est toutefois un texte brûlant du feu du combat. Un texte aussi brûlant que le débat autour des Inuits après bien des années de racisme institutionalisé.

 

Nunavik, Michel Hellman, Montréal,  Pow Pow, mars 2016, 22,95 $, 19 €.

Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel, Chicoutimi, La Peuplade, octobre 2015, 21,95 $, 21,00 €. 

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