Plaidoyer pour une recherche libre et active.

Un pays qui n'investit pas dans la recherche fondamentale et méprise ses jeunes chercheurs est condamné à plonger à moyen terme dans le sous-développement. La crise de la covid et notre incapacité à la gérer montrent que ce processus est engagé.

A la suite de la catastrophe de Lisbonne de 1755, où un séisme et un tsunami firent près de 50 000 morts, Voltaire et Rousseau, en s’affrontant sur les causes de ce drame, ébranlèrent la notion de punition divine.  Depuis cette époque, le monde occidental, délaissant la religion, a laissé progressivement à la science le soin de proposer des solutions aux questions qu’il se pose et aux problèmes qu’il rencontre.

Ce sont vers les savants, les scientifiques comme l’on dit aujourd’hui, que nos dirigeants se tournent pour justifier leurs actions.  Des comités de chercheurs et de professeurs sont créés tous azimuts pour éclairer dans leurs choix président et ministres. Cela a un double intérêt, tout d’abord disposer d’un panier de solutions dans lequel il n’y aura qu’à puiser, ensuite faire reposer un éventuel échec sur ces mêmes comités. L’homme de pouvoir fait son marché et sélectionne des sachants mais il semble oublier une donnée essentielle : il est à l’origine de la qualité de la recherche sur laquelle il s’appuie.  En effet, en France, c’est principalement l’Etat qui est en charge de la formation des chercheurs. La qualité des conseils dépend donc de celle de la recherche française.

La crise de la covid 19 est un exemple brûlant qui doit nous pousser à analyser ce constat. Nos dirigeants doivent décider face à un ennemi impalpable et mal connu mais terriblement efficace pour faire vaciller notre société. Pour ce faire, ils s’entourent de conseils scientifiques qui nous expliquent successivement que les masques ne servent à rien, que la covid n’est qu’une grippe, que la chloroquine ne fonctionne pas, qu’il faut confiner, que l’on peut déconfiner, qu’il faut attendre le vaccin, qu’il faut vacciner les vieux, que ce sont maintenant les jeunes qui sont atteints, puis les chiens et les chats, etc…

Une cacophonie dans laquelle les politiques perdent pied et commencent à se diviser pour finalement décider seuls ce qui est d’ailleurs le rôle des chefs, surtout en temps de guerre. Tout récemment notre ministre de la santé a fini par nous dire qu’en réalité on ne sait pas comment le virus fonctionne, ni comment il va évoluer et qu’il faut donc naviguer à vue, comme un capitaine sans instruments en pleine tempête. Notre premier ministre le confirme. Bref, après plus d’un an, force est d’admettre qu’au pays de Pasteur on ne sait toujours pas comment notre ennemi viral nous attaque.

On comprend alors le désarroi de nos compatriotes qui voient que, malgré des effets d’annonce, notre recherche scientifique piétine et peine à expliquer comment gérer la covid. Les Français découvrent peu à peu qu’on leur ment sur la propagation du virus pour masquer la pénurie de masques. Ils découvrent aussi que notre industrie pharmaceutique n’arrive pas à produire de vaccin ou de médicament, ou du moins n’arrive pas à le faire en France ! Car on apprend « en même temps » que certaines techniques vaccinales viennent de chez nous. Moderna est ainsi porté par le Français Stéphane Bancel. La polémique s’installe lorsque que Sanofi annonce qu’il livrera les USA avant nous car ils auraient participé plus activement à l’effort de recherche. Quel est donc l’état actuel de la recherche sur notre territoire ?

Il peut être intéressant de se pencher sur le cas d’Emmanuèle Charpentier, prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la technique de CRISPR/Cas9, le ciseau à ADN, sur laquelle repose toute l’ingénierie génétique actuelle. Un Nobel mérité et une gloire nationale ? Oui évidemment ! Pourtant on ne l’entend guère sur nos médias. Est-ce parce qu’elle y décrirait avec énergie comment, à la suite de son doctorat français, elle a quitté notre patrie pour pouvoir poursuivre les recherches qui l’ont menée à la distinction suprême ? On peut aussi se pencher sur le parcours malheureux du chercheur Bruno Canard qui, début 2000, alertait sur la possibilité d’une émergence de plus en plus rapide des virus, du fait du changement climatique et de la pression anthropique. Ce cri dans le désert n’a trouvé aucun écho institutionnel et ses recherches sur le coronavirus ont dû s’arrêter.  Nos cerveaux sont mis sur la touche, les plus vaillants s’échappent. C’est un mal français parmi d’autres.

Nous formons d’excellents chercheurs mais ils peuvent difficilement travailler en France compte tenu de l’absence de postes, du manque de crédits et de la mainmise des structures établies qui sauvegardent jalousement leurs plates-bandes. Dans un mélange de fatalisme et d’idéologie européenne, on pousse alors les jeunes docteurs à faire des postdocs à l’étranger. Le plus malins s’échappent vers le monde anglo-saxon qui régente le monde des publications scientifiques ce qui favorise leur carrière.  La Chine et les pays du Golfe leur font aussi des ponts en or.

Or c’est de l’argent public qui a aidé à l’émergence d’idées nouvelles dans des cerveaux jeunes. Une estimation rapide donne un minimum d’environ 250 000 euros pour former un docteur d’université. Cet argent nous l’offrons à d’autres pays qui se frottent les mains de pouvoir bénéficier de cette manne céleste. Elle leur permet de développer de nouveaux procédés, protégés par des brevets dont les Français auront ensuite à payer les licences, ce qui les soumet alors à une double peine.

Ce magma d’inefficacité et de gaspillage est-il pris en compte et géré par la ministre de la recherche F. Vidal ? Notre président Macron a dit que nous étions en guerre, mais quid des généraux ? On voit s’exprimer et agir le ministre de la santé mais où est la ministre de la recherche qui est pourtant issue du monde de la biochimie et qui devrait donc être au cœur de la bataille.  On ne lui connaît que peu d’interventions depuis le début de la guerre. Aucun lancement de programme de recherche sur la propagation du virus malgré les innombrables données qui auraient pu être traitées. Pas d’axes novateurs hormis ceux fortement suggérés par l’industrie pharmaceutique. Finalement les seules interventions dont nous nous rappellerons seront, celle où elle décide de confier au CNRS une étude sur l’islamo-gauchisme dans les universités, puis, quelques jours après, celle où elle propose la mise en place de distributeurs de protections hygiéniques féminines dans les universités.

Peut-être alors vaut-il mieux qu’elle ne s’exprime pas car le vaisseau France pris dans une tempête qui sera longue et difficile mérite quand même de meilleurs officiers.

Pire encore, sa loi sur la recherche française, passée en force grâce à la covid, augmente encore la précarité et la vulnérabilité des chercheurs et fait la part belle à la recherche dirigée et appliquée, au détriment de la recherche fondamentale. Là, ce n’est plus une guerre que nous allons perdre, c’est notre civilisation qui risque d’entrer dans la spirale du sous-développement dont nous percevons déjà les douloureux prémices.  Nous sommes en effet obligés de faire appel à des compétences extérieures pour affronter la covid. Cela risque de s’accélérer car ne pas investir dans la recherche fondamentale tous azimuts privera notre société des découvertes qui formeront le terreau fertile d’où naîtront les techniques et procédés du futur.

La recherche fondamentale est un monde d’artistes. Le chercheur ne se dirige pas mais il peut produire un chef d’œuvre. Personne n‘a commandé la gravitation à Newton, ni la relativité à Einstein. Pour eux, c’est, comme pour tant d’autres, un éclair de génie qui a subitement éclaté dans un cerveau libre et parfois rebelle. La formule E=MC2 n’était pas écrite entre les lignes d’un appel à projet validé par les technocrates d’une agence nationale de recherche.

Ceux qui ne connaissent que de loin le monde de la recherche pourraient à juste titre s’interroger sur l’intérêt de laisser un « professeur Tournesol » travailler sur les propriétés optiques du jus de carotte, sur l’action de certains sels sur les plaques photographiques, sur le fait de faire pousser un cristal sur un autre cristal, sur les relations entre moisissures et bactéries et sur tant d’autres sujets d’apparence futile ? Ils pourraient être tentés de s’en amuser et de poliment penser que cela ne sert à rien, ou déplorer ce gaspillage d’argent et d’énergie. Ce serait alors se priver respectivement des cristaux liquides, de la radioactivité, des semiconducteurs, des antibiotiques qui sont nés de ces études futiles et sur lesquels notre civilisation repose aujourd’hui entièrement.  C’est probablement pour cela que l’on parle d’un chercheur et non pas d’un trouveur. Chaque porte que l’on entrouvre donne accès à des pièces où se trouvent d’autres portes qui cachent d’autres mystères.

Personne ne sait de quoi sera fait le monde de demain, mais une chose est certaine, si notre société française veut survivre il lui faudra des outils pour s’adapter aux changements et aux attaques qui ne manqueront pas de se produire. Aidons alors nos jeunes à préparer ces outils en toute liberté. Une solution simple serait que chaque recrue, au CNRS ou dans les universités, puisse bénéficier automatiquement d’une enveloppe de crédits pour conduire sereinement ses recherches sans se perdre dans les méandres de la bureaucratie. Pour éviter les dérives on pourrait prévoir un contrôle et d’éventuelles sanctions.  Cependant, mon expérience personnelle dans le monde de la recherche m’a plutôt montré des collègues puisant dans leurs poches que dans les caisses de l’Etat. J’ose alors encore rêver d’un monde de confiance, de liberté et d’audace et j’aimerais trouver un vrai capitaine à la barre du navire de la Recherche. Un capitaine qui saurait prendre soin de son navire et de son équipage pour remplir les cales de trésors inconnus.

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