Les enjeux de la présidentielle au Tchad

En 2016, dans un certain nombre de pays d’Afrique – en particulier dans la région Afrique Centrale – vont se tenir des élections présidentielles. Dans de nombreux cas, des dirigeants en place depuis des années voient leur hégémonie remise en question, et leur bilan est passé au crible fin.

Idriss Déby Idriss Déby
De plus, les partis d’opposition qui ont longuement boycotté les élections ses dernières années se rendent compte de la stérilité de cette stratégie, et appellent à l’union. C’est également le cas au Tchad, où le président sortant, Idriss Déby est au pouvoir depuis 25 ans.

L’année 2016 s’annonce chargée sur le plan électoral en Afrique : sortie de crise programmée en Centrafrique, contestation de la lignée Kabila en RDC, succession possible après les deux mandats constitutionnels du président sortant au Bénin et après des règnes de longue haleine en Gambie et au Congo… Il est possible qu’à la fin de l’année, le continent présente un visage neuf. Il est également possible que rien ne change. Ce qui est certain, c’est que le choix est aux mains des nations africaines, alors que la légitimité du processus électoral est de plus en plus centrale, avec la venus d’observateurs et l’instauration de systèmes biométriques. Aussi, l’alternance n’est plus uniquement une chimère. Mais est-elle toujours bienvenue ? Le changement pour le changement résulte parfois en une fuite en avant dangereuse, mettant des partis incompétents ou désunis à la tête d’un pays, favorisant les crises et les coups d’état. Aussi, il est nécessaire d’explorer en détail le bilan de la politique du dirigeant, le contexte international et régional, ainsi que la capacité de l’opposition à proposer une alternative viable.

Au Tchad, Idriss Déby est aux rennes du pays depuis décembre 1990, lorsqu’il prend la tête du coup d’état qui chasse le dirigeant autoritaire – aujourd’hui en procès pour crimes contre l’humanité - Hissène Habré. Déby est alors porté à la présidence du Conseil d'État dès le 4 décembre, puis désigné président de la République en 1996, après avoir dirigé le régime transitoire, et avoir aidé à l’élaboration de la nouvelle constitution. Le 26 mai 2004, les députés adoptent une modification constitutionnelle qui lève la limitation des mandats présidentiels, et il est autorisé à briguer un troisième mandat, qu’il obtient dès le premier tour. Il est également largement reconduit en 2011, alors que l’opposition boycotte le scrutin. De ces 25 années à la présidence de la république, on retire tout d’abord une stabilisation du pays. Malgré le passé chaotique du Tchad, et de multiples tentatives de coups d’état, (le premier en 1999, puis en 2005, alors que le président est en visite, et enfin l’offensive rebelle de février 2008), le pouvoir central est consolidé durant son exercice, et le spectre d’un nouveau renversement armé du régime semble durablement écarté.

Le bilan économique de ses années au pouvoir est globalement positif, même s’il a été lourdement affecté par des difficultés contextuelles en fin d’exercice. Il faut dire que le Tchad revient de loin. Le pays figure parmi les pays les plus pauvres du monde. Sous la présidence de Déby, il a néanmoins connu une croissance constante et importante. En 2014, après une année difficile, le taux de croissance de l’économie tchadienne est ressorti à 7,2 %, et selon les estimations, il pourrait atteindre 9 % en 2015. Ces résultats sont le fruit d’une politique d’inclusion spatiale et de transformation structurelle volontaristes. Les retombées de ses programmes ambitieux auraient été plus importantes si le contexte n’avait pas été si morose. Massive chute des revenus pétroliers (dont la vente fournit près de deux tiers des recettes fiscales), réchauffement climatique (disparition du lac Tchad qui a perdu 90 % de son étendue en à peine 50 ans), etc. Dans un pays principalement agricole (coton, bétail et gomme arabique), les conséquences de ce phénomène sont particulièrement lourdes.

Un autre élément qui a énormément affecté l’économie tchadienne est l’expansion du groupe djihadiste Boko Haram. En étendant son territoire le long des frontières nigériane, nigérienne et camerounaise, la secte islamiste a interrompu les flux d’échanges entre les pays de la région. De l’aveu de Leopold Ngarlenan Docdjengar, ministre des Finances « la situation sécuritaire a lourdement pesé sur l’économie », et a « pénalisé le gouvernement dans son action pour améliorer les conditions de vie de la population et le climat des affaires. » Malgré ces contraintes, l’Africa Performance Index (API) - un outil de notation et de classement des institutions du secteur public en Afrique visant à évaluer les performances d’un état – place le pays à la troisième place des pays Africains membres de la zone franc. Cela atteste du chemin parcouru par le pays, en dépit des contraintes extérieures subies par son économie. De fait, dix ans d’exploitation des hydrocarbures ont servi de levier au gouvernement qui a généré plus de 10 milliards de dollars. Il les a notamment investis dans le développement d’infrastructures modernes afin de renforcer la formation de la jeunesse.

En outre, Déby s’est imposé comme un acteur incontournable sur le front antidjihadiste global, par son action en Centrafrique, au Sahel (notamment au Mali) et dans la répression de Boko Haram. Son rôle décisif dans la coalition régionale a d’ailleurs été salué par tous ses voisins, et il a réussi à mettre en déroute un califat africain alors en plein expansion, à sécuriser la frontière de son voisin camerounais, et a contribué à la tenue d’élections sans heurts au Nigéria. Ses mises en garde contre une intervention en Lybie se sont par ailleurs avérées justes, et son aura en est considérablement renforcé au sein de la communauté internationale. En conséquence, Boko Haram a fait du pays l’une de ses cibles principales. Et là encore, les réponses ont été rapides : port de la burqa et véhicules à   vitres teintées interdits, fouilles et détecteurs de métaux à   l'entrée des lieux publics… Face à la menace terroriste, Idriss Déby a su s’adapter. Le gouvernement a pris des mesures fortes, contraignantes, qui ont parfois bouleversé le quotidien des habitants, mais qui ont sauvé de nombreuses vies.

Après s’être concentré pendant de longues semaines sur la réussite des opérations de recensement électoral, Idriss Déby se lance désormais dans la campagne électorale. Et si les partis d'opposition abordent la présidentielle en ordre dispersé, ils semblent cette fois bien décidés à ne pas boycotter le vote. L’instauration d’un scrutin biométrique par la présidence ne donne plus aucun droit à l’erreur à l’opposition qui, en cas de défaite, ne pourra s’en prendre qu’à elle-même.

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