Congo : Denis Sassou Nguesso va-t-il passer le flambeau ?

Cela fait plusieurs semaines qu’une partie de l’opposition congolaise s’affole. Denis Sassou Nguesso, le Président de la République, organise depuis le 20 mai dernier différentes séries de consultations sur « la vie de la nation et de l’État », invitant personnalités politiques et intellectuels du pays à se joindre à lui. Le but : modifier la Constitution votée en janvier 2002. Une opération vivement critiquée par plusieurs opposants politiques du pays car elle permettrait à Denis Sassou Nguesso de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Pour celui-ci et les partisans de la modification, il s’agit cependant de renforcer les institutions congolaises, plus vraiment en phase avec les évolutions du pays.

Denis Sassou Nguesso a déjà été élu démocratiquement Président de la République du Congo en 2002 et en 2009. Sa candidature en 2016 serait sa troisième, or la Constitution qu’il a lui-même mise en place et fait voter par référendum en 2002, limite le nombre de mandats présidentiels à deux. A bientôt 72 ans, l’actuel Président est également sujet à la limite d’âge (70 ans) inscrites dans cette Constitution. 

En parallèle, il invite depuis plusieurs semaines personnalités politiques et intellectuels de la majorité comme de l’opposition à une série de consultations afin d’étudier la possibilité de changer la Constitution pour, selon lui, renforcer les institutions congolaises, aujourd’hui obsolètes alors que le pays s’est apaisé. Pour l’opposition, il est difficile de voir en ces consultations autre chose qu’une manigance de Denis Sassou Nguesso pour prolonger un peu plus sa présidence. Une perspective qui provoque des réactions pour le moins musclées.

Des consultations controversées

« Ce n’est pas notre Constitution qui a fait son temps, mais plutôt le président de la République. Depuis que M. Sassou Nguesso est au pouvoir, les Etats-Unis et la France ont connu chacun cinq présidents. Il doit partir pour que nous renouvelions la classe politique congolaise » a récemment soutenu Crépin Ngouala, membre de la Dynamique pour une nouvelle éthique républicaine et la démocratie.

La première formation de l’opposition, et la seule à avoir des élus au Parlement, l’UPADS, est tout aussi claire : « Il s’agit d’un trompe-l’œil qui ne profite qu’à son initiateur et pourrait cacher un autre souci du pouvoir que celui de rechercher le bien-être des Congolais ». « On ne peut pas voir les failles et les faiblesses d’une Constitution seulement à la veille d’une élection présidentielle. Nous devons user de tous les moyens que nous offre la Constitution pour barrer la route à son changement », a ajouté Pascal Tsaty Mabiala, premier secrétaire de l’UPADS.

Plus surprenant, des proches et membres de la majorité ont également rejoint ce front contre le changement de la Constitution. On compte parmi les plus importants le Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (Mcddi) créé par l’ancien Premier ministre Bernard Kolélas, mais aussi le Rassemblement pour la démocratie et le développement (Rdd) créé par l’ancien président Jacques Joachim Yhomby Opango, ou encore l’Union pour le progrès (UP) créée par le président de la Commission nationale des droits de l’homme Jean-Martin Mbemba.

Durant la semaine du 8 juin dernier, une plateforme a même été créée, « Alternance 2016 », afin de regrouper ceux qui « s’opposent à un changement de Constitution avant la prochaine présidentielle ». Son créateur, René Serge Blanchard Oba, pourtant proche de Denis Sassou Nguesso, dit travailler pour l’alternance et précise qu’il n’est « ni un mercenaire de la majorité, ni un mercenaire de l’opposition ». Il ajoute : « Modifier la Constitution, en fait, c’est donner à l’actuel président la possibilité de se représenter. Nous estimons qu’il a fait deux mandats, il faut qu’il passe la main ».

Un appel au dialogue

Ainsi, alors qu’une grande partie de l’opposition et une frange de la majorité a décidé de boycotter les consultations, les partisans d’un changement de la Constitution par référendum appellent au dialogue. « Tout le monde doit y aller sans conditions. C’est une sorte de négociation ; et dans des négociations on ne perd pas tout, on ne gagne pas tout non plus » a récemment déclaré Jean-François Kando, membre du Parti congolais du travail (PCT).

D’autant qu’à en croire le conseiller du Président de la République, « à son âge, Denis Sassou Nguesso n’aspire plus à diriger le Congo, ni à gérer les petits conflits politiciens. Il voit plus grand, vise un poste au niveau international. Par exemple participer à l’intégration régionale autour du bassin du Congo, dont Kinshasa serait la capitale économique quand Brazzaville en serait l’épicentre politique ».

Il ajoute que « Sassou veut fortifier les institutions pour que l’Etat lui survive et ne rebascule pas dans la guerre civile. Cela passe par l’instauration d’un vrai statut de l’opposition et également un statut pour ancien chef de l’État ». La question ne serait alors pas de savoir si Denis Sassou Nguesso va briguer un troisième mandat ou non, mais de mettre à jour une Constitution qui ne correspond plus aujourd’hui aux besoins du pays, de ses habitants et plus particulièrement de son opposition.

L’opposition congolaise en difficulté

Il existe en effet un vrai problème dans le manque de structure de l’opposition congolaise et du régime dans son ensemble. La Constitution votée en 2002 a institué un pouvoir présidentiel fort afin de contrer les dérapages de la Constitution du 15 mars 1992 accusée d’avoir trop affaibli le pouvoir. Aujourd’hui, alors que les institutions du pays ont évolué, le régime se doit d’être plus démocratique et cela passe par l’instauration d’un véritable système parlementaire qui laisserait plus de place à l’opposition congolaise.

Sylvestre Ossiala, membre du PCT et deuxième vice-président de l’Assemblée nationale de Congo, décrivait déjà en 2013 l’appareil parlementaire congolais comme « balloté entre d’une part une opposition qui se sent non protégée (…), qui est dotée de budgets non consistants et difficiles à financer (…) et d’autre part une majorité tenue de soutenir son gouvernement ».

Chris Antoine Walebaumd, Secrétaire général du Conseil National des Républicains (CNR) et Directeur de Cabinet du Révérend Pasteur Ntumi, va plus loin encore : « l’opposition se complait dans une critique stérile de l’action du chef de l’État en lieu et place de l’éveil des conscience pour que notre pays prenne son destin en mains », a-t-il déclaré en réaction au texte de Sylvestre Ossiala en 2013.

« Un gouvernement non critiqué finit toujours par commettre la faute qui tue le pays » écrivait Montesquieu dans L’esprit des lois en 1748. Aujourd’hui, si le régime congolais est critiqué par l’opposition, cette dernière n’est ni organisée ni structurée à la mesure des évolutions qu’a connu le pays depuis 2002. Et si l’opposition congolaise se trompait désormais de combat ? Et si elle était si effrayée de voir s’installer au Congo une dictature comme l’Afrique en connaît beaucoup qu’elle en oubliait l’origine même de sa formation, la défense des intérêts du peuple ? Si tel n’est pas le cas, la question d’un référendum afin de laisser le choix au peuple de changer ou non la Constitution ne devrait pas se poser encore très longtemps.

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