Huit milliards d’euros pour ça

À Metz, visible depuis les rues adjacentes, quinze caravanes disposées sur un terrain communal servent de logement à 31 personnes. L’on s’y enfonce dans la boue, les déchets et déjections. Depuis presque deux ans que le campement s’est créé, pas de benne à ordures, pas d’installation sanitaire.

Une fois de plus, l’État et la Ville unissent leurs efforts pour laisser croupir des hommes, des femmes et des enfants dans le pire dénuement. Le tout à grands frais : on parle de milliards !

Laura n’en peut plus

Laura n’en peut plus. Presque deux ans dans une caravane où s’engouffrent les bourrasques. Ses enfants, Victor (deux ans) et Dan (un an) toussent. Son compagnon, Dorian, travaille régulièrement et gagne 1 125 € mensuels. Rien ne manque à leur dossier pour l’attribution d’un logement social qu’on leur promet depuis plus de huit mois.

La caravane de Laura, son compagnon et ses enfants (un et deux ans) © Eric GRAFF La caravane de Laura, son compagnon et ses enfants (un et deux ans) © Eric GRAFF

Elle fait appel à moi alors que sa situation est connue. Laura a vu défiler la presse locale. Deux bons articles du Républicain Lorrain signés Saada Seboui (lire ici) décrivent sa situation et celle des 31 personnes, dont une moitié d’enfants et bébés, en rade sur cette mare de gadoue.

 © Eric GRAFF © Eric GRAFF

Ce 21 janvier, le campement reçoit la visite de Monsieur Manuel Demougeot, directeur du cabinet de la délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement – DIHAL) et directeur du pôle campements illicites/résorption des bidonvilles. Il vient annoncer de bonnes nouvelles, rien moins que « le doublement des moyens de l’État, pour l’accompagnement des personnes vers le logement. » Du sérieux : « On passe de 4 à 8 milliards d'euros ».

Huit milliards pour le petit Noël des Roms

Huit milliards © Eric GRAFF Huit milliards © Eric GRAFF

Il ne vient pas seul.

Visite du bidonville le 21 janvier 2020 © Karim Siari Visite du bidonville le 21 janvier 2020 © Karim Siari

À ses côtés, Raphaël Pitti, conseiller municipal délégué à l’urgence sociale, initiateur du fameux bidonville d’insertion (voir ici) récemment rasé où, sous sa férule, les Roms, dont chacun sait qu’ils « fonctionnent en clan », sont « sociologiquement inadaptés à notre monde » (lire ici) recevaient de vagues aides communales, à condition qu’ils ne fassent pas « venir d’autres membres de leurs familles ». La vice-présidente du CCAS (Centre Communal d’Action Sociale), Christiane Pallez, constatera sans sourciller l’état d’avancée des dossiers d’accès au RSA et au logement social au bout de presque deux années. Enfin, Danielle Bori, l’adjointe aux affaires scolaires d’une municipalité qui assumait les refus d’inscrire à l’école des enfants abrités non loin de là dans un centre d’hébergement d’urgence (voir ici) avec l’aval d’organisations prétendument humanitaires.

Les experts de l'habitat précaire © Eric GRAFF Les experts de l'habitat précaire © Eric GRAFF

Bref, la gadoue, les immondices et les excréments qui vont momentanément alourdir leurs semelles, maculer leur pantalon et figer leur sourire sur la photo n’ont rien d’anecdotique. C’est la substance de leur politique.

Ces personnages détiennent les moyens administratifs, financiers (huit milliards) et sociaux de résorber le bidonville par quelques décisions de bon sens. Mais tout se passe comme si dans leur esprit, les pauvres gens devaient d’abord endurer des conditions de vie comme celles que nous constatons là, avant de mériter le minimum vital. Tel était l’esprit du « bidonville d’insertion » de Monsieur Pitti, tel sera l’esprit de celui qui se prépare ici, au Petit-Bois. C’est pour son bien, dans une visée d’édification morale, que l’on mortifie le Rom, tout bébé si possible, par les épreuves de la boue, des ordures, des intempéries, des excréments et de la promiscuité.

Alors, pourquoi Laura fait-elle appel à nous ?

Je connais Laura depuis longtemps, elle a vécu, toute enfant, les campements dits « illicites », les démantèlements et les traques policières de la Ville et de l’État avant d’apprécier des joies du bidonville éducatif du bon Docteur Pitti.

Pourquoi fait-elle appel à nous, le Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère ?

C’est d’abord par écœurement : « Monsieur Pitti nous a promis du gravier pour qu’on ne s’enfonce plus dans la boue. Un mois plus tard, rien. »

Même pas ça, même pas quelques cailloux pour remblayer le cloaque.

Caravanes sur le campement de Metz Borny © Eric GRAFF Caravanes sur le campement de Metz Borny © Eric GRAFF

Nous n’avons pas d’argent, surtout pas les milliards pour « l’accompagner vers le logement », ni d’entregent politique ou social : lorsque les membres de notre collectif se présentent devant les personnages précités, ils se font éconduire comme des malpropres.

Notre seule force…

Notre seule force est de révéler la vérité.

Logements vides à Metz et environs © Républicain Lorrain, source Insee Logements vides à Metz et environs © Républicain Lorrain, source Insee

11 700 logements vides à Metz Métropole, dont 4 818 logements vacants depuis plus de deux ans. La présence de personnes contraintes de vivre à la rue ou dans des campements constitue une anomalie dont on commence timidement à prendre conscience (document à consulter). Le Code de la Construction et de l’Habitat donne au maire les moyens de proposer à réquisition ces logements vides. En douze années, le maire élu par des voix de « gauche », Dominique Gros, flanqué de communistes et d’écologistes, n’a JAMAIS actionné ce levier. Il aura de la sorte placé son mandat sous le signe de la protection des riches contre les pauvres.

Notre Collectif étudie les propositions alternatives des candidats actuellement en lice, à qui nous avons communiqué un questionnaire. Nous tiendrons nos lectrices et lecteurs informé·es de leurs réponses et de nos analyses dans un prochain billet.

Éric Graff, militant du Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère

 

 

 

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