herMésie 25-26

"herMésie" est la retranscription des enregistrements de caméras de surveillance du royaume de Côme l'Unique Lumière. Cet ovni va enthousiasmer la France et Ernest Shackleton vous le livre chaque jour en feuilleton.

 

=== 25 ===

 

- Voici "Le Progrès" votre Majesté.
- Qui est-ce ?
- Une machine infernale si je peux me permettre !
- Une machine ? Derrière cette joyeuse figure ?
- Le qualificatif vous semble moins remarquable que le dénominateur, permettez-moi pourtant de relever à nouveau son caractère parfaitement incontrôlable et diabolique. Une fois lancée, on ne peut l'arrêter. La mécanique est si subtile qu'on n'en voit pas les rouages. Sa tâche lui est si addictive qu'elle l'a sublimée et répand son effluve enivrante sur tout celui qui l'approche.
- Quelle est sa tâche ?
- Celle que vous lui avez assignée, Sire : progresser.
- Tu te moques ?
- Jouer avec la matière, Sire.
- Quelle est cette matière ? Réponds, espèce de pharmacien de réveillon !
- LA matière. Notre monde autour et dedans. Jouer pour conquérir !
- Sois plus précis bon sang !
- Le seul but dans la vie Sire, n'est-il pas de maîtriser le monde, de conquérir toute chose et de les avoir au bout de ses doigts ?... au bout de vos doigts ? Et bien voici Le Progrès qui va nous y amener aussi sûrement que la Santa Maria vogua vers l'Est.
- Je me demande si le progrès n'est pas l'oeuvre des imbéciles.

 

- Qu'avez-vous Sire ? Vous semblez mélancolique diantre.
- Tais-toi, tu m'indisposes.
- Confiez-vous.
- Sûrement pas.
- Allons, je sais que vous ne résisterez pas à mon oreille délicatement ourlée.
- Ça suffit ! Tu persiffles dans la mienne ! Et pour commencer, sortez, sortez tous ! Vous aussi les potiches qui ne manquent aucun de mes pas, ah fidèles compagnes !! Sortez tous, allez ! Paresse et Complaisance, oui je vous parle ! Ah surprises hein !? Je savais très bien que vous étiez là assises, allez ! Oust.
- C'est ça partez tous !
- Toi aussi !
- Qui ? Ils sont tous partis Sire, il ne reste que vous et le vase qui recueillera l'humeur de vos entrailles.
- Je suis las.
- Oui.
- Je crois que mes plus belles victoires ont été celles que j'ai menées avec l'aide de mes ennemis.
- Quelle horreur.

 

=== 26 ===

 

- T'es encore là-devant ?
- Chut.
- Tu regardes quoi maintenant ?
- Attends... Ah la la... Mais y a tout dans cette merveille ! C'est fou. Ecoute ça, ces 2 gamins ont tout compris, écoute un peu la maturité du petit avec la perruque... Esteban lui dit "Je crains de ne pouvoir supporter la disgrâce d'un coeur égal", alors le perruqué lui répond "Car tu ne peux te résoudre à accepter l'adversité comme inséparable de la condition humaine".
- C'est des gamins qui parlent t'es sûr ? C'est quoi ce film ?
- Et attends le plus beau ! Esteban lui balance "Evidemment Tao, je combats l'adversité !", ce à quoi le perruqué répond "Alors tu te combats toi-même". Ça me tue. Tu vois c'est... c'est fort.
- Bin je vois oui. Tu devrais regarder des trucs qui te retournent moins.

 

- M. Alighieri a disparu !
- Comment ça ?

 

Le chemin dessiné par sa marche est une flèche lente qui s'éloigne de la royale enceinte. Le royaume dans son dos, rien devant. Le disparu avance sans passion, sans conscience du motif de l'archer, mais la cible il la voit. Au fur et à mesure de ses pas, il disparait derrière un autre être dont les pas s'entremêlent aux siens puis les absorbent. Encore plus loin un autre apparaît, s'entremêle puis reprend la ligne. Ce relai se fait. Lorsqu'il s'arrête, c'est une petite fille qui mène. L'enfant regarde la plaine, les hauts murs du royaume sont si loin qu'ils semblent faits de poussière. Elle dessine en marchant un cercle et va s'asseoir, plus loin, pour voir le spectacle. En s'asseyant, c'est un petit garçon qui prend sa place. Le trait s'épaissit, le diamètre augmente, huit points se matérialisent dispersés également sur le cercle. Le sable tremble, des huit points naissent huit monts. Le garçon se lève et pénètre la noble arène qui vient de s'élever. Lorsqu'il arrive en son centre, il cède l'apparence à une femme, vieille. Redressant la tête, elle offre sa poitrine au zénith. Sans bruit la flèche solaire descend sur elle et la transperce.

 

- à suivre -

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