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Billet de blog 17 août 2022

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Occulter l’intelligence pour assurer la résurgence de la barbarie

Dans ce second acte, je viens prouver que la suffisance académique et culturelle, qui se pare des habits de l'inquisition pour voir aigreurs et frustrations dans toute pensée dissidente et toute critique, est au fond une lourde incompétence et une médiocrité profonde.

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Le système dimensionné pour l'apprentissage © Erno Renoncourt

Une mise au point opportune

Dans notre précédent billet, nous avons débattu de la valeur du rayonnement académique que revendiquent les experts, les chercheurs, les intellectuels, les lettrés haïtiens ; lesquels, vivant dans la certitude d’une improbable réussite, s’autorisent, tels des inquisiteurs, à taxer d’aigris et de frustrés tous ceux qui font preuve de courage et portent une voix dissidente pour demander le bilan de cette réussite, au-delà du titre nominal constitué des trois lettres (Ph D) qui précèdent leur nom. Sans verser dans une querelle stérile, il nous semble permis de penser que la mesure d’une réussite universitaire ou l’éclat d’un rayonnement académique ne peut se résumer au titre et au prestige du label de l’institution universitaire qui délivre ce titre, pas plus à la puissance des réseaux d’accointances avec lesquels le chercheur collabore et encore moins à son enrôlement dans des projets foireux et douteux cherchant à apporter une caution académique à l’institutionnalisation de la criminalité.

Notre propos, dans cette nouvelle slave, est de montrer que toute renommée académique qui s’acoquine avec la criminalité, pour lui apporter des adjuvants utiles à son triomphe, n’est ni plus ni moins qu’une escroquerie universitaire. Les bandits légaux ne triomphent pas du fait de leur puissance ou de leur intelligence, mais parce que « la société des gens de bien » en Haïti, se regroupant dans les espaces d’entre soi médiatique, académique, culturel, religieux, économique, partage les mêmes valeurs revendiquées par les bandits.

Mais avant de produire cette démonstration, il me plait d’insister sur le fait que ma prise de parole n’est pas un soutien à une personne contre une autre ; mais l’irruption « intéressée » dans un débat public pour collecter et produire des exemples de cas attestant de la pertinence de cette axiomatique de l’indigence que j’ai soumise à la réflexion depuis des années. D’ailleurs, ceux et celles qui savent lire entre les lignes n’ont pas manqué de noter la dimension objectivante de mon argumentaire. Une dimension analytique percutante et réglée à dessein pour rappeler ma totale indépendance et ma non-apprenance à un quelconque réseautage agissant au nom de certaines accointances. Car, je sais que majoritairement l’intellectuel haïtien est un être dangereux qui ne se solidarise avec une idée que si cette idée dessert ses intérêts ou reprend ses propres éléments de langage, mais jamais ou rarement pour la pertinence d’une idée qui assume sa pleine autonomie. Et au terme de la troisième partie de cette réflexion, nous démontrerons pourquoi il en est ainsi. Et, c’est du reste pourquoi la bêtise triomphe aussi durablement dans le pays, lui donnant son rayonnement shitholique.

Cela étant rappelé, je reste convaincu que beaucoup du petit nombre qui ose lire mes tribunes savent que la cohérence, la constance et la pertinence de mon discours tiennent autant par la puissance analytique qui transcende ma pensée (du fait de mon métier d’analyste décisionnel) que par ma totale indépendance vis-à-vis des réseaux d’accointances et des espaces d’entre soi...Quels qu’ils soient. D’où cette irrévérence et cette insolence qui achèvent de faire de moi ce quidam solitaire, sans référence académique, sans accointance politique, authentique, insoumis et éthiquement entêté.

Mais, comme on n’est jamais trop prudent, afin d’éviter toute mésinterprétation sur cette mise en contexte, je rappelle que dans une tribune[i] antérieure à ce débat, j’ai soutenu l’idée suivante :

« Tel universitaire doctoré peut ne pas comprendre que son titre académique promu, dans certains contextes infamants, n’est qu’un adjuvant pour légitimer la médiocrité politique en poste.[…] Voilà pourquoi il faut rappeler aux détenteurs de savoir qu’il y a une « responsabilité et une exigence éthique que la science, la culture et les arts imposent aux véritables artistes, intellectuels et scientifiques » ( John F. Kennedy). Responsabilité qui pousse Edward Said à défendre l’idée que l’intellectuel doit utiliser le savoir, la connaissance et la culture pour provoquer, gêner, déranger et contrarier. Quitte à rester « dans une position d’outsider, le vrai intellectuel doit s’oublier pour ne faire primer aucun attachement, aucun intérêt particulier sur le devoir de vérité ».

Voilà qui me conforte, en sachant que ces mots d’insolence contre l‘indigence ne seront repris ni par les médias dominants, ni par les intellos de service, ni par les Éditollahs de la servitude, ni par les insignifiants anoblis […] Et, c’est justement leur solitude qui fait leur victoire ».

D’ailleurs, regardez bien et vous verrez combien peu nombreux sont ceux qui donnent écho de mes idées pourtant reconnues, malgré les lacunes qui s’y glissent, comme rigoureusement argumentées. Donc, merci de comprendre que mon irruption dans ce débat n’est pas soutien à X contre Y. C’est donc avec mon habituelle insolence, fer de lance d’une « impertinence constructive », que j’animerai cette tribune. Je sais hélas que mes détracteurs deviendront plus nombreux, car beaucoup, néo duvaliéristes et progressistes auto-proclamés, se reconnaitront dans le profil de ces experts intellectuellement ajustés, de ces lettrés éthiquement endettés que je dresserai pour expliquer comment les succès d’endettement fabriqués par le néolibéralisme contribuent à verrouiller la vie sur une face médiocre qui bloque le plus humble des possibles humains.

L’argument de la frustration ou l’arme favorite des insignifiants anoblis

Ce qui retient l’attention, malheureusement, dans la réponse que le chercheur Louis Naud Pierre a adressée au linguiste Robert BERROUËT-ORIOL, est la faiblesse de l’argumentation qui reste essentiellement articulée sur le rayonnement du chercheur en reléguant la parole qui lui a été opposée au rang d’une parole motivée par la frustration et l’aigreur. Cet argument de la frustration est particulièrement médiocre pour qu’on s’y attarde. Car, il est le lien fort qui rassemble, dans une solidarité désarmante et foudroyante, les réseaux médiatiques, académiques, culturels, intellectuels et les acteurs non étatiques de la société civile. Tous ceux qui font la loi dans cet écosystème déshumanisé qu’est Haïti, et qui revendiquent un improbable succès, combien précaire du reste, recourent toujours à l’argument de l’aigreur pour contraindre et intimider ceux qui osent défier leur insignifiance anoblie.

En effet, l’argument de la frustration et de l’aigreur est une stratégie d’intimidation commune aux chercheurs et experts intellectuellement ajustés qui sont fabriqués par le capitalisme sauvage pour réfuter toue contestation, tuer toute pensée éthique et assurer ainsi la globalisation de la pensée totalitaire dominante. Curieusement, c’est aussi l’argument de choix des dilapidateurs, des voleurs et des gangsters.

Osez demander des comptes aux riches familles qui ont pillé le trésor public haïtien de 1957 à 2022, elles vous transformeront en des prolétaires aigris et frustrés. Osez contester le rayonnement des chercheurs qui, pour préserver leurs accointances avec les réseaux de bailleurs de fonds et entretenir leur succès personnel, font de grands arrangements avec la méthode, la vérité, l’intégrité et la qualité dans leurs études et leurs projets, ils vous feront passer pour de médiocres analphabètes ou de fous furieux jaloux de leurs succès. L’argument de la frustration et de l’aigreur est une arme de conditionnement massif. Elle est mise au point pour générer l’impuissance et l’impensé. Et dans un pays où la vie se résume à survivre ou à prouver sa petite réussite, qu’importe que tout transpire d’incohérence, d’insignifiance et d’indigence, chacun cherche à entrer dans l’enfumage du succès.

Le drame est que cet argument est le lien qui resserre en Haïti, dans une puissante alliance, souterraine et insoupçonnée, tant ceux qui militent pour le changement que ceux qui s’activent à structurer le statu quo indignent. C’est d’ailleurs pourquoi en Haïti la pensée éthique et critique reçoit très peu de solidarité venant des réseaux du savoir et de la culture. Pour cause : c’est dans la même cuve précaire, fabriquée pour abrutir et asservir, que se fermentent les succès des gangs de rue et des gangs de salon qui brillent dans le shithole. En Haïti, on ne s’unit que pour servir de contre feux et bloquer les possibles humains. Ainsi, 90% de ceux qui luttaient en 1986 contre la dictature, et notamment à gauche, sont devenus des agents culturels, des cadres techniques socio-professionnels œuvrant dans des cabinets privés, de zélés fonctionnaires ou des donneurs d’ordre des agences internationales et des ONG qui financent les régimes dictatoriaux. En Haïti, on ne s’unit que contre celui que le blanc désigne (Groupe 184 contre J B Aristide) ou contre celui qui sert d’épouvante pour protéger le système (Lutte anti système contre Jovenel Moïse). Nul ne peut aller loin dans la critique permanente, cohérente, constante et profonde contre les réseaux académiques et culturels qui sont les vrais relais de l’indigence.

L’occultation de l’intelligence en résurgence de la barbarie

Ces traits culturels que j’ai capturés au cours de ces quinze dernières années, dans mon corps à corps avec les réseaux de savoir et de la culture en Haïti, sont les quantificateurs d’une indigence que je cherche à vulgariser pour caractériser cette époque dans laquelle nous vivons. Époque qui dégage fortement les senteurs d’une saison où la pestilence des charognards étouffe la pensée, détourne de l’apprenance pour mieux occulter l’intelligence. Une époque de barbarie résurgente qui pousse à une érosion de valeurs pour mieux évider l’homme de toute dignité, de toute responsabilité et de toute éthique. N’est-ce pas dans le vide que la médiocrité prospère ?

C’est justement cette érosion de valeurs et cet évidement de la conscience qui tiennent les réseaux académiques et culturels haïtiens éloignés de tout engagement authentique, lequel mobilise l’empathie comme ferment écologique de la pensée éthique ; ce qui empêche toute solidarité publique avec la pensée critique et toute authenticité dans l’action. Ainsi, la pensée critique, dans son corps à corps avec la pensée indigente, ne peut qu’agoniser et laisser à celle-ci la latitude d’étendre plus loin ses retranchements médiocres et putrides. Et, c’est ce trait culturel dominant en Haïti, appelé marronage professionnel ou intellectuel, qui facilite le foisonnement de l’indigence. L’incapacité des intellectuels et des universitaires à se mettre en danger, à prendre parti pour la vérité, à faire montre de courage pour endosser l’intégrité, à sortir de leur zone de confort pour défendre publiquement la pensée critique, comme ferment de dignité, est une insoutenable médiocrité humaine. En Haïti, on ne se solidarise qu’en privé et encore très rarement avec la pensée critique et éthique. Car, il faut préserver les accointances avec les réseaux diplomatiques, économiques qui soutiennent l’indigence et qui permettent d’entrer la lumière des succès enfumés. C’est dans le silence assourdissant d’une solidarité improbable avec la pensée critique et éthique que les réseaux du savoir et de la culture laissent résonner les échos de succès de l’indigence pour devenir des étouffoirs qui enfument la vie.

Par cet argumentaire, je tiens à démontrer que l’occultation de l’intelligence est un des fondements du capitalisme sauvage. Fondement qui permet de mieux comprendre la place de l’endettement éthique dans le processus qui fabrique les succès académiques pour mieux enrôler les intellectuels, les experts et les chercheurs comme fumiers de l’écosystème du capitalisme sauvage. Une ère technologique indigente, car éthiquement précaire, mettant en contexte des crises multiples qui menacent l’existence humaine. Crise énergétique, crise climatique, crise économique, crise politique et crise diplomatique. Des crises globales qui ont des répercussions sociologiques, anthropologiques et axiologiques au niveau local.

« La presse caca-pipi » que dénonce Théophraste R, en pointant ses légions de journalistes, d’éditorialistes qui mettent dans la lumière merdiatique des analystes, des experts, des chercheurs et des toutologues intellectuellement ajustés prenant partie ouvertement pour la barbarie, n’est que la partie émergée de cette « crise du savoir et de la fausse science », énoncée par Jeffrey P. Snider que The Wolf convoque pour introduire son pédagogique article sur la dette et les accords de Breton Woods au lendemain de la seconde guerre mondiale. Des accords jadis célébrés, mais qui se sont révélés être des impostures, car ayant conduit l’humanité à cette impasse où la résurgence de la barbarie semble imminente.

Voilà comment il faut comprendre le « parti pris » de la culture et du savoir pour la barbarie. Ce n’est ni un phénomène hasardeux, ni isolé. C’est un élément de support d’un processus de conditionnement qui cherche à produire de l’impuissance pour affaiblir les résistances des peuples face au néolibéralisme. Pour cause, la résistance contre l’oppression et la tyrannie est fonction de l’intelligence et de l’éthique des foyers académiques et culturels. Moins ceux-ci sont éthiquement intelligents, plus la médiocrité se banalise et se généralise en assurant la globalisation de la barbarie. L’affaiblissement de la résistance des peuples et l’évidence de la crise du savoir et de la fausse science matérialisent les vecteurs-forces de ce processus de conditionnement qui dégrade la culture pour laisser résonner les échos de la grande déshumanisation qui se joue depuis toujours.

Pour paraphraser Simone Weil, on ne peut avoir confiance ni dans le progrès, ni dans la technologique, ni dans les détenteurs de savoir pour aller à croire que les barbaries d’hier ne sont plus possibles aujourd’hui. Comme je l’ai écrit en 2015, si les circonstances le permettent, l’occident reprendra le flambeau de l’esclavage pour garantir ses privilèges. En cela, la promotion des bandits légaux en Haïti, la militarisation de l’Ukraine, les assauts contre la liberté de penser ne sont que de peits pas vers cette direction. Le PHTK n’a pas triomphé par hasard en Haïti, c’est bien « la cristallisation politique de la vision et de la stratégie des élites haïtiennes qui sont les portefaix des élites internationales. J’ai écrit ceci en 2015. « Pour ceux et celles qui trouveront ce constat sévère, disons, à tout le moins, qu’il est évident que c’est la faillite d’un modèle de management et la dérogation systématique à des responsabilités éthiques qui ont conduit au dysfonctionnement institutionnel haïtien rendant possible la forfaiture électorale organisée par le CEP de l’innommable Gaillot Dorsainvil[ii] ». Comme l’a écrit Simone Weil, il faut « considérer la barbarie comme un caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon que les circonstances lui donnent plus ou moins de jeu[iii] ».

Les succès académiques fabriqués ces 30 dernières années ont été dimensionnés par une variable d’ajustement éthique qui contraint les nouveaux experts et chercheurs "caca-pipi" à vivre pour rembourser leur dette en devenant éternellement redevables envers leurs promoteurs. Comme le dit Isabelle Barth, « quand on récompense un bon, il estime que ce n’est qu’une reconnaissance naturelle de ses talents et il n’est pas enclin à la loyauté ». Mais quand on donne le pouvoir, le savoir, la richesse, le succès à un médiocre, il se sentira obligé et deviendra redevable envers son promoteur. Souvenez-vous de la première déclaration de Jovenel Moïse, au lendemain de sa sélection pour diriger Haïti : « je serai éternellement redevable envers le secteur privé haïtien ». En remontant dans le temps, on peut se rappeler aussi des louanges que tressaient Michel Martelly pour ses petits amis du secteur privé haïtien, au lendemain de sa nomination comme président par les amis de Bill Clinton.

Pour se perpétuer sans violence, le néolibéralisme a su fabriquer une armée de médiocres diplômés et doctorés qui, étant éthiquement endettés, ne vont vivre que pour rembourser l'endettement qui leur vaut leur succès académique en devenant des fumiers humains, vils et serviles, bloquant toute perspective de changement. C’est cette variable d’ajustement éthique qui permet de comprendre la soumission des réseaux de savoir, un peu partout dans le monde, devant le grand totalitarisme qui prend forme, depuis la saison virale de la COVID19. Partant de ce constat, je postule que si le néolibéralisme parvient à s’imposer, dans sa forme barbare, aussi facilement, c’est parce qu’il a su formater la conscience de ceux qui détiennent le savoir en les embrigadant par endettement éthique dans un processus d’ajustement intellectuel.

C’est un vrai succès pour le néo-libéralisme : Embrigader de plus en plus les universitaires du monde entier dans un processus d'ajustement intellectuel, par leur endettement éthique, en échange de succès médiatique qui les dissuade de toute exigence de responsabilité envers leur pays et de solidarité envers leur peuple. Un processus d’endettement éthique qui contraint à devenir utile au système, mais futile pour son pays. C’est ce que The Wolf décrit comme un cycle d’abrutissement : « Abrutir pour Asservir, Asservir pour mieux Tenir ! »

Ce processus d'ajustement intellectuel conditionne toutes les sociétés dans une même impuissance, et montre la nudité de l'homme devant cette grande dictature de l'indigence que l'humanité est en train de connaitre. Mais, c'est surtout dans les shitholes comme Haïti, là où les ONG et les agences internationales font la loi, que se fait sentir l'insoutenable pesanteur de cette impuissance. Il eut été impossible aux gangs des rues de prendre tant d’espace s’ils n’avaient pas de puissants relais dans la société. Et ce sont ces relais qui sont mobilisés pour occulter l’intelligence en faisant triompher l'insignifiance anoblie. Après avoir livré aux gangs l’institution policière Léon Charles est allé se la couler douce au siège de l’Organisation des État Américains, comme d’autres, plus académiquement reluisants, sont promus au conseil scientifique de l’Organisation Mondiale de la santé. Comme d’autres sont nominés pour diriger l’OPS/OMS en Haïti après avoir servi le PHTK. Comme d’autres rejoindront d’autres organisations internationales, ou recevront des prix et des invitations au festival de Cannes pour caution ou services rendus à l’indigence mondiale.

Comment ne pas être frustré de savoir que ce sont ces succès enfumés et précaires qui reviendront porter l’imposture comme changement à travers les agences internationales dans des projets d’assistance la défaillance ? Et somme toute, en quoi se sentir gêné et frustré par ce qui incommode la dignité humaine peut-elle être une insulte ? Ludwig Von Mises, penseur influent du libéralisme, n’a-t-il pas écrit dans son «L’action humaine[iv] », que le premier mobile pour solliciter l’intelligence et pousser à l’action contre le statu quo est un sentiment de gène qui doit révolter la conscience. Dans cet opus magistral qui est à la fois une référence pour l’épistémologie, la philosophie, la sociologie, l’éthique, l’histoire, la politique et la science de l’action humaine, l’auteur écrit à la page 16 de son ouvrage : « Le [premier] mobile qui pousse un homme à agir est toujours quelque sensation de gêne. Un homme parfaitement satisfait de son état n'aurait rien qui le pousse à le changer ».

Toute gêne état égale à une frustration, cette sensation de gêne, comme mobile premier de l’action, qui devra par la suite solliciter l’intelligence pour trouver la posture « adéquate capable d'écarter, ou au moins de réduire, la gêne ressentie » n’est-elle pas ce sentiment de honte que Marx qualifie de révolutionnaire ? N’est-elle pas cette aigreur qui nourrit les frustrations et s’engage dans une évaluation des conditions pour faire jaillir un inespéré ?

Cette suffisance à traiter toute pensée critique d’aigrie est une preuve flagrante de l’incompétence des réseaux de culture et de savoir en Haïti. Mais nous y reviendrons. Cela dit, dans un tel contexte, l’aigreur doit devenir une valeur à promouvoir pour faire vivre cette agile intuition à générer des retours enflammés ulcérés revivifiants comme rempart de la pensée critique contre l’indigence. Comme le dit Bernard Lahire « au lieu de se lancer dans une exégèse des « motivations » qui sont au principe de la critique, les chercheurs devraient tout simplement entendre les arguments avancés per se, mesurer leur force de réfutation, et, soit débattre, soit intégrer la critique en y répondant en acte[v]. Car c’est toujours au nom d’une frustration légitime que l’on critique. Et la frustration est la base de l’innovation en ce qu’elle invite à s’indigner contre un réel indigent pour faire émerger un autre possible humain performant. Seuls les médiocres voient de l’aigreur dans la critique.

Et je termine ce second acte en paraphrasant Raymond Aron : Moins l'intelligence adhère à l’éthique, plus elle rêve de succès, de compromissions, vit de soumissions et rayonne de servitude. Plus l’éthique est assumée comme compétence humaine intrinsèque, plus l'intelligence se sen frustrée devant l’indigence et voit sa mission dans la critique et le refus.

[i] https://blogs.mediapart.fr/erno-renoncourt/blog/260622/le-processus-des-boites-noires-et-le-paradoxe-du-rayonnement-indigent

[ii] https://elsie-news.com/2015/08/haiti-a-besoin-de-nouvelles-elites-pour-eduquer-et-outiller-le-management-politique-afin-de-le-preparer-a-l-exercice-de-nouvelles-re

[iii] https://www.cyberpoetique.org/reflexions-sur-la-barbarie/

[iv] Ludwig Von Mises, L'Action Humaine, traité d’économie, 1949, Institut Coppet.

[v] Bernard Lahire, Objectivation sociologique, critique sociale et disqualification, 2002, https://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-5-page-46.htm

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