L'Eglise Marxiste et le point de vue de Sirius

Etrange séquence cette nuit sur France-Culture : les hasards de la programmation, un jour de grève, font succéder deux émissions apparemment sans rapport l'une avec l'autre. Une sur Jean Giono, interviewé en direct et raconté par ses proches, et un débat enregistré il y a quelques décennies entre trois ténors de l'école Athussérienne, qui tenait le haut du pavé dans nos grandes écoles il y a trente ans, peu après la sortie de "Pour Marx" et "Lire le Capital".

Les "Caïmans" se barbouillaient pendant une heure d'un jargon mi-Germanopratin mi-Jdanoviste qui laisse rêveur encore de nos jours, du moins pour ceux qui, comme moi, furent étudiants dans ces années là et se virent infliger leur lecture obligatoire comme celle d'un catéchisme...

J'habitais à l'époque tout près de l'Ecole de la rue d'Ulm, dont je fréquentais avec plaisir le Restaurant Universitaire, sans doute le meilleur de Paris. Je trouvais là une compagnie intellectuellement stimulante, quoique volontiers un brin dogmatique. Un de mes proches, farouchement militant, mais penchant vers le camarade Trotsky, et écrivant bénévolement dans "Rouge" tout en préparant la Révolution et l'agrégation, ( Ca vient d'un mot qui veut dire "troupeau", je crois.) m'inondait de lettres enflammées pour que je rejoigne les rangs , afin " d'armer le Peuple" dès que le Capitalisme moribond s'écroulerait, ce qui était imminent. C'était l'époque où, comme le dit Kundera, "les intellectuels entraient comme des veaux au Parti Communiste", tandis que les BHL et autres Glucksmann se préparaient à monnayer leurs reniements à tous les éditeurs et animateurs de TV de bonne volonté.

Mon exhorteur-recruteur s'est un peu adapté dans la vie, enfin il a mis du vin dans son Rouge : il travaille au Commissariat à l'Energie Atomique devenu Areva, au comité d'entreprise, parcourant la France dans une voiture de sport afin d'approvisionner les cadres du CE en vins exceptionnels négociés chez le producteur et bonnes tables pour les colloques en Province... Dur métier.

J'avoue qu'entendre pérorer comme en écho de ma jeunesse enfuie Althusser-à-rien et ses sbires m'a provoqué un certain malaise... Analogue à mes années de catéchisme. Quoique je considère le Jeune Marx comme un phare dans l'analyse du capitalisme du XIXe siècle, mais le temps passe... Ne serait-ce que par son manque de distance et d'humour, le Marxisme est une église. Avec ses Inquisiteurs, ses gardes Suisses et ses bûchers. Umberto Eco raconte dans "Le Pendule de Foucault " :

" J'aimais bien la prose de Marx et sa tranquille respiration. On sentait qu'il faisait bien l'amour avec sa Jenny... Mais le jour où je dis qu'à force de coucher avec la Krupskaïa on finit par écrire un méchant torchon comme Matérialisme et Empiriocriticisme, un grand moustachu faillit me tabasser à coup de barre de fer".

Quel régal d'écouter Jean Giono parler de la construction de ses histoires et ses personnages, partant d'une anecdote et déplaçant, un lieu, une couleur, une lumière, "orientant" sur une rose des vents imaginaire tel reflet de soleil sur la casquette d'un paysan...

Je n'ai aucun livre de BHL ni Glucksmann chez moi. Ma maison est bordélique, mais propre. En revanche, j'ai une bibliothèque qui a un pied cassé. Je vais la caler avec Le Capital, pour pouvoir y ranger l'intégrale des oeuvres de Giono, avec le "point de vue de Sirius" et Orion-fleur-de-carotte. Que ma joie demeure.

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