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Le Club de Mediapart mer. 24 août 2016 24/8/2016 Dernière édition

L'Angleterre, le corps obèse de l'Europe

Nous ne trancherons pas ici la question de savoir si l’Angleterre est aujourd’hui l’homme malade de l’Europe, tant il est vrai que, sur ce point, la concurrence est rude et oppose de nombreux prétendants : malades, toutes les nations européennes le sont plus ou moins, chacune selon son génie propre.
Nous ne trancherons pas ici la question de savoir si l’Angleterre est aujourd’hui l’homme malade de l’Europe, tant il est vrai que, sur ce point, la concurrence est rude et oppose de nombreux prétendants : malades, toutes les nations européennes le sont plus ou moins, chacune selon son génie propre. Il est un domaine en revanche où la Grande-Bretagne impose sa suprématie, c’est dans le taux d’obésité : selon une étude du NHS (National Healthcare Service, le service de santé publique britannique) publiée en janvier 2008, les Anglais sont en effet les plus gros d’Europe – juste devant les Allemands, les Français étant en revanche les derniers du classement.Si l’on doutait de ce fait, une simple promenade à pied à Croydon (arrondissement du sud-est de Londres) suffirait à s’en convaincre : on est étonné du nombre de personnes dont les dimensions n’ont plus rien à voir avec les standards d’une corpulence normale, à supposer que cette référence à la normalité ait encore un sens. Bien sûr, il y a une différence entre le quinquagénaire replet et le garçon de 10 ans déjà obèse, entre la jeune fille grassouillette et la mère de famille franchement énorme, mais il est difficile de ne pas constater (empiriquement) le surpoids endémique de la population.

 

Mille et un détails de la vie quotidienne manifestent de plus la culture de la surconsommation alimentaire qui imprègne le pays. Ainsi, à la sortie des classes, est-il fascinant de voir tous ces élèves dans leur beau uniforme bleu ou bordeaux faire la queue au KFC et manger des cornets de frites en guise de quatre-heures – là où (je m’en souviens encore) ma mère me donnait un morceau de pain et une barre de chocolat.

 

La file d’attente dans les supermarchés semble avoir été spécialement conçue pour l’ingestion du sucre et du sel : les longs présentoirs chargés de bonbons et de chips sustentent irrésistiblement parents et enfants dans leur pénible marche vers la caisse. Parfois, même, on s’interroge sur la mode du baggy, et on en vient à se demander si son succès ne tient pas au fait qu’il permet à tout un chacun de camoufler subrepticement les formes de son corps sous un vêtement ample encore plus informe.

 

L’obésité, rappelons-le, résulte d’un déséquilibre entre l’apport calorique quotidien et les dépenses énergétiques : l’organisme reçoit plus qu’il ne dépense et stocke donc le surplus sous forme de graisse. On la considère comme une maladie à cause de ses effets négatifs sur la santé : elle peut provoquer du diabète, de l’hypertension, elle s’accompagne d’un risque accru de cancers, etc.Selon le NHS, presque un quart de la population adulte au Royaume-Uni (24 %) est obèse – c’est-à-dire, d’après la définition de l’OMS, avec un indice de masse corporelle (IMC : la masse divisée par la taille au carré) supérieur à 30.

 

Quant à la population en surpoids (IMC entre 25 et 30), elle oscille entre 32 % (pour les femmes) et 43 % (pour les hommes). Ainsi donc, deux tiers des hommes britanniques et plus de la moitié des femmes ont un « problème de poids », pour parler pudiquement, ces proportions variant selon les revenus (pour les femmes) et l’origine ethnique (les Asiatiques étant les moins touchés). Par ailleurs, 16 % des enfants âgés de 2 à 15 ans étaient classés comme obèses en 2006 (11 % en 1995).

 

Tous ces chiffres sont en constate progression et, si la tendance actuelle se maintient, c’est 90 % des adultes qui seront en surpoids ou obèses en 2050.De nombreux facteurs expliquent ce phénomène qui, depuis trente ans, s’est développé non seulement en Angleterre mais partout en Europe et dans le monde (au point que l’OMS parle désormais d’« épidémie ») : modification des comportements alimentaires (grignotage, perte du rythme des repas, évolution du goût), sédentarisation accrue des modes de vie (privée et professionnelle), manque d’activité physique et sportive, mauvais apport nutritionnel des produits agroalimentaires et autre junk food (trop haute teneur en sel, en graisse ou en sucre ; portions trop importantes), influence néfaste de la publicité sur la construction de l’« idée alimentaire » chez les enfants, etc.

 

Une question pourtant reste en suspens : pourquoi, des 27 pays de l’Union européenne, le Royaume-Uni est-il le plus touché par l’obésité ? La réponse tient, selon nous, au fait que, de tous les pays européens, il s’est engagé le plus tôt et le plus loin dans le projet de transformation néolibérale de l’économie et de la société, ce qui a eu pour effet une intensification des différents facteurs d’obésité énumérés précédemment.Le plus remarquable réside dans la manière dont les principaux acteurs du marché (l’industrie agroalimentaire, la grande distribution et la restauration rapide en particulier), libérés de toute entrave réglementaire, ont pu façonner un consommateur conforme à leurs attentes, ce qui a signifié en l’espèce re-façonner littéralement le corps humain.

 

Tout se passe comme si le néo-sujet britannique, soumis aux sollicitations constantes de la publicité et à un marketing agressif, n’avait eu d’autre choix que de repousser ses propres limites morphologiques pour répondre favorablement aux multiples injonctions à consommer. Autrement dit, dans une situation de concurrence « libre et non faussée », il a dû non seulement arbitrer entre les différents acteurs du marché pour ses dépenses en nourriture, mais aussi augmenter sa propension à consommer de la nourriture : il lui a fallu en somme arbitrer entre le marché et lui-même – à ses dépends, il faut bien le reconnaître, en ingérant plus que son corps n’avait besoin.

 

Finalement, l’industrie agroalimentaire, la grande distribution, la restauration rapide, etc., n’ont pas cherché simplement à accroître leurs profits par la conquête de parts de marché sur leurs concurrents : elles ont aussi cherché, par l’augmentation de la « taille » du consommateur, à accroître la taille même de ce marché.On ne peut d’ailleurs s’empêcher d’établir une analogie entre le modèle économique néolibéral, fondé sur la surconsommation et le surendettement (c’est-à-dire au-delà des revenus et des capacités de remboursement des agents), et un modèle nutritionnel fondé de facto sur la suralimentation (au-delà donc des capacités d’absorption et de régulation du métabolisme).

 

On pourrait aussi voir dans l’obésité un succédané de l’enrichissement monétaire, une sorte de point zéro de l’accumulation capitalistique : l’obèse stocke ses calories comme le riche stocke son or, selon un processus mimétique inconscient.La lutte contre l’obésité est devenue au Royaume-Uni une cause nationale, pour des raisons de santé publique mais aussi économiques : le NHS consacre 4,2 milliards de livres par an à la prise en charge des personnes en surpoids ou obèses, et ce chiffre pourrait doubler d’ici 2050.

 

Quant au coût total de l’obésité pour l’ensemble du pays – coûts directs et indirects (journées de travail perdues, gains non perçus, etc.) –, il est estimé à 16 milliards de livres par an, et pourrait atteindre 50 milliards en 2050.Bien sûr, ce combat contre l’obésité est perdu d’avance. Tenter d’agir sur les comportements individuels via des programmes d’éducation et des campagnes de prévention, ou prendre des mesures hétéroclites sur la publicité à la télévision et l’étiquetage des produits est notoirement insuffisant au regard de l’ampleur du phénomène.

 

Toute politique globale un tant soit peu ambitieuse, destinée à réduire la consommation alimentaire de manière significative, passerait immanquablement par un bras de fer avec les principaux lobbies de l’agroalimentaire, de la grande distribution et de la restauration rapide – un bras de fer donc avec le « marché » –, ce qui est contraire aux préceptes de l’idéologie néolibérale, l’idée d’une réduction de la consommation étant d’ailleurs à soi seule une hérésie.

 

En somme, pour gagner le combat contre l’obésité, il faudrait changer de modèle de société – c’est-à-dire réaffirmer le primat de l’Etat sur le marché dans la défense de l’intérêt collectif et agir en conséquence (cf. l’article de Vincent Bargoin sur theheart.org : « Quand la lutte contre l’obésité emprunte les chemins de la critique antilibérale ») –, ce qui n’est malheureusement au programme ni des Tories ni du Labour.L’effondrement économique du pays favorise de plus les acteurs les plus douteux de l’industrie alimentaire, l’appauvrissement des ménages entraînant mécaniquement une hausse de la demande pour les produits bon marché. En février, la chaîne KFC a ainsi annoncé qu’elle allait ouvrir 300 restaurants d’ici cinq ans et créé 9 000 emplois dans le pays.

 

Selon son président exécutif, Martin Shuker, l’enseigne non seulement gagne des parts de marché sur son grand rival McDonald’s, mais c’est tout le secteur de la restauration rapide qui est en progression. Il nous invite d’ailleurs à méditer cette profonde vérité : « Avec un billet de 10 livres, vous pouvez acheter chez nous un Buckets [un seau rempli de morceaux de poulets à se partager] pour nourrir une famille de quatre. » Quant à Iceland, la chaîne de magasins de produits surgelés à très bas prix, elle a annoncé en juin une hausse record de ses ventes pour l’année (+ 16 %). Dans ces conditions, il est peu probable qu’un gouvernement quelconque, conservateur ou travailliste, prenne le risque d’affronter un des rares secteurs qui créent des emplois et engrangent des profits.

 

Dans une société où le surpoids devient la norme, les représentations idéologiques de l’obésité sont destinées à évoluer. On peut d’abord raisonnablement anticiper le développement d’une « culture de l’obésité », des fat studies, voire peut-être des politiques de discrimination positive ; en tout état de cause, la lutte contre les préjugés dont sont victimes les obèses va devenir aussi importante que la lutte contre l’obésité proprement dite, avec pour objectif la reconnaissance de l’obèse comme sujet autonome (et non plus comme un être imparfait voué à devenir, ou à redevenir, mince).

 

Cette posture militante et identitaire de légitimation, communautariste en quelque sorte, se diffusera rapidement au sein de la société (d’autant plus rapidement qu’elle concernera un nombre toujours plus important de personnes) et devrait définir un politiquement correct sur le sujet. Elle coexistera avec la vision conservatrice de l’obésité, dominante aujourd’hui, centrée quant à elle sur la responsabilité individuelle.Dans un premier temps, certes, selon l’idéologie du « mérite » consubstantielle au néolibéralisme, l’affaire paraît entendue : le gros est gros par sa faute – parce qu’il est gourmand (il mange trop, il s’empiffre, il ne résiste pas à ses pulsions), paresseux (il ne bouge pas assez, il ne fait pas de sport, il se laisse aller) et ignare (il ne sait pas se nourrir).

 

A l’inverse, cependant, l’image du gros qui fait un régime, qui cherche à s’en sortir, qui lutte contre lui-même pour échapper à son triste état, véhicule des valeurs positives, compatibles avec la représentation néolibérale de l’individu : ce gros-là devient en somme un entrepreneur de son propre corps, un peu comme le bodybuilder. Le personnage de l’obèse qui consacre sa vie à maigrir est ainsi l’une des figures héroïques des talk-shows et tabloïds, d’autant qu’il est soutenu dans son dur combat par tout un aréopage d’experts détenteurs de la parole savante : médecins, chirurgiens, diététiciens, nutritionnistes, psychologues, coachs sportifs, conseillers de vie, une armée de professionnels compétents s’est levée pour vaincre le mal du siècle.

 

Cela nous rappelle incidemment que, si le traitement de l’obésité a un coût, c’est aussi un marché – un marché plein d’avenir même –, générateurs d’emplois et de profits, et qui comme tel a sa légitimité.La médicalisation à outrance du discours sur l’obésité participe également de cette occultation des facteurs économiques et sociaux de sa propagation : dérèglements hormonaux, rôle de l’hérédité, « gêne(s) de l’obésité » – on en viendrait presque à croire que l’espèce humaine a connu ces dernières décennies une mutation métabolique. Cette confusion latente entre causes et mécanismes entretient l’idée que la solution au problème de l’obésité est peut-être avant tout médicale (et non pas sociale, économique, politique), et permet de renforcer chez ceux qui en sont victimes la croyance en un déterminisme biologique implacable (« On est gros parce que c’est dans nos gênes »).

 

L’obésité, en dépit de son développement continu, notamment chez les enfants, n’est donc pas un enjeu politique. Elle l’est d’autant moins que les inégalités dans sa propagation ne sont pas clairement perçues et analysées. L’étude du NHS publiée en 2008 établit une corrélation entre l’obésité et le revenu des ménages uniquement pour les femmes, et encore, elle n’est pas spectaculaire : les femmes du premier quintile (les plus riches) sont en surpoids ou obèses à 50 %, celles du dernier (les plus pauvres) à 64 %. Rien de tel en revanche pour les hommes.

 

Cependant, cette étude est basée sur une division des ménages en cinq tranches qui ne rend pas vraiment compte du régime de distribution des revenus dans le Royaume-Uni néo-libéral, caractérisé par une très forte concentration des richesses tout en haut de l’échelle et une immense classe moyenne. On aurait aimé ainsi avoir des statistiques pour les 2 % des contribuables gagnant plus de 150 000 £ par an, ou même simplement pour les 5 % les plus riches de la population.

 

Quoi qu’il en soit, la lutte pour rester mince pourrait devenir bientôt un luxe : se doter d’une culture nutritionnelle adéquate, avoir les moyens de consommer des produits de qualité, pouvoir consacrer du temps aux activités sportives, éduquer et surveiller convenablement ses enfants pour l’alimentation, etc., nécessitera des ressources intellectuelles, financières, sociales de plus en plus rares au fur et à mesure que le pays s’enfoncera dans la récession avec tous ses effets induits. Si la prophétie terrible du NHS se réalise (90 % de la population obèse ou en surpoids en 2050), il sera intéressant de voir à ce moment-là quels sont les 10 % d’élus qui auront pu préserver leur ligne – la minceur restant bien entendu à la fois un idéal de santé et un idéal esthétique.

 

Si, comme on le pressent, il s’agit de la fraction la plus riche du pays, le système aura finalement réussi à inscrire dans les corps – dans l’ordre de la nature, en somme – la différence de classes. L’obésité aura alors été l’ultime victoire du néolibéralisme.

 

 

 

Pour d'autres billets : www.bloginlondon.com

 

 

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Tous les commentaires

Excellent article. Excellent fil.

Les conclusions en sont autant édifiantes que terrifiantes, à la réflexion.

Merci pour ce billet.

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