La société selon David Cameron

« Society is back » : tel pourrait être le slogan de campagne de David Cameron pour les prochaines élections générales. C'est en tout cas ce que l'on peut conclure de l'article d'Antoine Colombani consacré à la pensée politique du leader Tory, « Le nouveau conservatisme britannique », paru le 10 juillet sur le site La vie des idées.
« Society is back » : tel pourrait être le slogan de campagne de David Cameron pour les prochaines élections générales. C'est en tout cas ce que l'on peut conclure de l'article d'Antoine Colombani consacré à la pensée politique du leader Tory, « Le nouveau conservatisme britannique », paru le 10 juillet sur le site La vie des idées.

Il apparaît que le discours idéologique de David Cameron obéit à une triple contrainte : il doit non seulement s'inscrire dans la continuité de la tradition conservatrice mais, tout en se distinguant du discours travailliste, il doit aussi se démarquer des aspects les plus controversés de la doctrine thatchérienne. La réhabilitation de la « société » occupe alors une place essentielle dans ce dispositif rhétorique, à la fois comme objet privilégié d'une authentique politique conservatrice et comme solution à la double impasse de l'« autoritarisme d'Etat » façon Brown et des excès du « tout-marché » façon Thatcher.

 


La critique que fait Cameron de la politique du Labour reprend les arguments traditionnels des conservateurs britanniques contre l'Etat-providence : l'intervention étatique est inefficace pour traiter les problèmes sociaux ; outre qu'elle s'accompagne d'une intrusion excessive dans la vie des citoyens, elle apporte une réponse impersonnelle et inadaptée aux populations qu'elle cible, tout en générant une « culture des droits » délétère.

Cependant, à la différence de Thatcher, la critique de l'Etat et du centralisme bureaucratique ne se fait pas chez Cameron au nom de l'individu ou du marché, mais au nom de la « société ». Partant justement du constat d'une « société brisée » (« broken society »), il promeut, pour la reconstruire, la régénération de tous les corps intermédiaires censés la faire vivre - la famille, les églises, les associations de bénévoles, les coopératives, etc. -, au nom d'une « responsabilité partagée » par tous.

On trouve dans le discours de Cameron un écho des réflexions que John Gray développait dès 1991 : pour cet historien des idées, les politiques néolibérales thatchériennes, par leur extension sans limite du marché, ont détruit le lien social (dégradation de la cellule familiale, atomisation de l'individu, dégâts sur l'environnement), alors qu'il revient au contraire à une politique conservatrice authentique de « soutenir les institutions intermédiaires, la culture commune et les valeurs qui animent une société libre ».

Le conservatisme de Cameron marque de même une « rupture » avec le thatchérisme, et se présente comme un retour aux origines : « We have strengthened our liberalism and rediscovered our conservatism, building a movement that isn't just about the individual, but about the community; not just about the "me", but the "we"; not just about the market, but about society too » (discours du 26 avril 2009). On est désormais loin de Thatcher et de son fameux « There are no such thing as society » (in Women's Own du 31 octobre 1987).

Bien sûr, ce grand retour de la « société » dans la rhétorique Tory nous surprend et nous inquiète en même temps. Méfiant comme nous le sommes, on se demande ce que cette invocation désormais rituelle peut bien cacher : au-delà des effets de discours et de sa valeur incantatoire, elle n'a de sens en effet que si l'on définit ce que l'on entend par le terme « société ». Or, qu'en est-il justement de la « société idéale » de Cameron ?

L'article de Colombani nous permet de répondre indirectement à cette question en se référant aux deux principales sources intellectuelles de Cameron, Edmund Burke (et sa conception de la société comme « tout organique ») et surtout le philosophe anglais Michael Oakeshott (1901-1990). Celui-ci opère une distinction entre deux formes de collectivité humaine, la societas et l'universitas : « Dans une societas, les individus sont associés sans autre but que de se donner des règles formelles et procédurales de coexistence, fondées sur l'égalité juridique. Une universitas, ou "entreprise", est au contraire orientée vers une fin déterminée - qu'elle soit de nature économique, religieuse ou encore morale - qui oriente les comportements de ses membres et détermine l'ensemble de son organisation interne. » Or, pour Oakeshott, « les conceptions "rationalistes" de la politique pervertissent l'idée même de gouvernement, "activité spécifique et limitée" qui consiste à mettre en place et à préserver "des règles générales de conduite" et non des "projets" visant à provoquer chez les citoyens des comportements particuliers. Ces règles doivent se contenter de "permettre aux individus de poursuivre les activités de leur choix avec le minimum de frustration" ».

On comprend de ce qui précède que David Cameron n'aura pas de grand dessein pour la societas britannique - celle-ci considérée comme un réseau d'agents et de groupes autonomes, de personnes physiques et morales qui interfèrent librement les unes avec les autres, dans des rapports « horizontaux » de reconnaissance et de respect mutuels : « Nous ne regardons pas la société de haut en bas, comme une sorte de projet national qui aurait à être géré, dirigé et évalué. Nous regardons la société de bas en haut, comme constituée d'individus, de familles, de communautés, d'organisations de bénévoles et de groupes religieux, d'entreprises - tout cet émerveillement complexe suscité par un pays moderne, divers » (discours du 25 juin 2005). De manière significative, sont exclues de l'énumération précédente les institutions publiques et parapubliques, comme si celles-ci, du fait même de leur statut étatique, ne faisaient pas partie de la société et ne participaient pas de son fonctionnement.

La politique de Cameron aura alors pour but de « désétatiser » le corps social. La présentation qui est faite d'une société organisée par quelques « règles générales de conduite » (presque autorégulée, en somme) et que perturbent seulement les intrusions malheureuses de l'Etat doit en effet avoir pour conséquence la nécessité de faire disparaître l'élément perturbateur. Comme jadis Thatcher a dû libérer les marchés des interventions néfastes de l'Etat, il revient maintenant aux nouveaux Tories de libérer la société de l'emprise étatique afin d'en rétablir le fonctionnement harmonieux.

De fait, à côté des mesures destinées à favoriser la décentralisation des services publics (plus grande autonomie des écoles et des hôpitaux, élection des commissaires de police), Cameron défend en matière de politique sociale l'idée d'une substitution des acteurs étatiques par des acteurs non étatiques (associations, églises, etc.) : « Cameron estime que le secteur public doit savoir "lâcher prise", et ne pas hésiter "à dire au club de jeunes qui enseigne à des enfants exclus de l'école, au centre de désintoxication qui obtient les meilleurs résultats pour aider les gens à reconstruire leur vie, ou à l'association religieuse caritative qui donne des conseils de vie saine : notre bilan est mauvais, le vôtre est excellent, donc c'est vous qui devriez prendre la main."»

Evidemment, n'est pas abordée la question cruciale de savoir qui décide, et sur quels critères, qu'une instance non étatique est « meilleure » qu'une instance étatique (on pressent déjà que seuls des experts de toutes sortes seront habilités à porter de tels jugements, en fonction des « mérites » de chacun). Ce que l'on retient en revanche, c'est l'idée d'une compétition, d'une concurrence donc, entre l'Etat et les acteurs de la société civile - concurrence qui n'est pas (ou peu) explicitée en tant que telle mais qui implique tout naturellement une concurrence entre les différents acteurs de la société civile.

On devine mieux ainsi ce que pourront être, sous un gouvernement Cameron, ces « règles générales de conduite », ces « règles formelles et procédurales de coexistence » censées organiser la société selon Oakeshott : tout simplement des règles de concurrence. Toute règle, rappelons-le, est une production idéologique, une mise en forme du monde selon un rapport de domination sociale existant, et il est à peine besoin de citer ici la bonne vieille dialectique marxiste infrastructure-superstructure pour s'en souvenir. Ainsi, si effectivement Cameron ne promeut pas directement l'idée d'une ouverture de la société aux marchés (en « rupture », donc, avec la doxa thatchérienne), nous ne l'en soupçonnons pas moins de vouloir reconfigurer la société sur le modèle du marché, à travers une mise en concurrence généralisée des acteurs sociaux, en particulier les institutions intermédiaires (les associations, les églises, les coopératives, etc.) - conformément, in fine, aux préceptes néolibéraux.

Evidemment, cette mise en concurrence s'effectuera à travers un arsenal législatif et réglementaire qui, en vertu de la « gouvernementalité néolibérale » qui régit le pays depuis trente ans, aura bien soin de préférer le « gouvernement de soi-même » au « gouvernement de la contrainte » (voir à ce propos l'ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval La Nouvelle Raison du monde).

On ne s'étonne pas ainsi de trouver parmi les livres de chevet de George Osborne (le chancelier de l'Échiquier du cabinet fantôme) l'ouvrage Nudge, de Cass Sunstein et Richard Thaler : « Ses auteurs s'appuient sur les découvertes de la psychologie comportementale pour infirmer le postulat de rationalité humaine parfaite des économistes. Les choix individuels sont influencés par un "contexte" psychologique complexe où interviennent de nombreux éléments irrationnels. Dès lors, l'intervention d'un "tiers bienveillant" qui aiguillonne les choix individuels sans les contraindre, sous la forme d'incitations économiques mais aussi "psychologiques", est souvent nécessaire au bien-être. » Ainsi, « au lieu d'imposer des solutions contraignantes, le gouvernement pourrait s'assurer que les individus sont seulement "orientés" vers les choix les plus conformes au bien-être individuel et collectif - de préférence par une instance non gouvernementale ».

La « société idéale » de Cameron n'a donc rien à voir avec la société qu'ordonne et régule l'Etat-providence. Celui-ci configure un réseau de solidarités entre les générations, les territoires, les individus, les groupes sociaux, etc., il organise lui-même sa place comme point nodal à l'intérieur de ce réseau, et c'est justement ce réseau de solidarités que la politique thatchérienne a voulu détruire (remplacement de la retraite par répartition par la retraite par capitalisation, baisse de l'impôt sur le revenu, destruction du pouvoir des syndicats, etc.). Bien sûr, cela va sans dire, Cameron ne se propose pas de restaurer une telle « société de solidarité », telle qu'elle existait avant 1979 (et continue d'exister dans certains domaines) : une politique fiscale davantage redistributive pas plus qu'un retour à la retraite par répartition ne sont à son programme (sans même parler d'une nouvelle politique syndicale, il ne faut pas rêver).

L'exaltation de la « société » dans ses discours nous rappelle en revanche la façon dont les promoteurs du tout-marché ont jadis cherché à occulter la construction réglementaire dont il est le produit en le présentant comme un donné social, inhérent à la raison humaine et à la nature. Si Thatcher d'abord a rebâti l'économie autour du marché libre (et la concurrence), si Blair ensuite a transformé l'Etat par le new public management (et la concurrence), le « nouveau conservatisme » de David Cameron se propose selon nous de lancer au Royaume-Uni la troisième phase de la révolution néolibérale : refonder par la concurrence la « société civile ». Il ne s'agit donc rien de moins qu'un new society's management.

Pour d'autres articles: www.bloginlondon.com

 

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