Migration, enjeu de grandeur

Rencontre avec Marie-Christine Vergiat, militante de la Ligue des Droits de l'Homme et eurodéputée (FdG) membre du groupe GUE/NGL (Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique), invitée par l'Université Nouvelle 67, le 16 mars 2017 à Strasbourg, où il est question du rapport voté par le PE : Les droits de l'Homme et la migration dans les pays tiers, dont l'invitée est la rapporteure.

Maison des Associations, Strasbourg, le 16 mars 2017

Conférence-débat avec Marie-Christine Vergiat, eurodéputée du Front de Gauche, invitée par Université Nouvelle 67

Venant discuter de son rapport sur les Droits de l'Homme et la migration dans les pays tiers, l'eurodéputée du Front de Gauche a pu revenir sur des points importants de la question de la migration aujourd'hui et surtout balayer des fantasmes qui peuvent l'accompagner. Elle rappelle tout d'abord que "la migration est inhérente à l'humanité". Chose pouvant sembler évidente mais qui est justement rappelée face aux discours alarmistes et déclinistes voyant dans la migration d'aujourd'hui un phénomène nouveau et destructeur. Ce qui lui permet d'ailleurs de souligner que la France, aussi loin que l'on puisse remonter dans son Histoire, est à l'évidence construite et empreinte de migrations multiples. Par la suite l'eurodéputée a pu préciser certains chiffres mettant de côté la caractère alarmiste de la pensée unique. La question du rôle de l'UE et de la nécessité d'une autre Europe n'est pas manquée pour conclure sur la nécessité d'une lutte des idées.

Des chiffres se dressant contre la migration fantasmée du discours de la haine 

Le rapport dont il est question fait état d'1 milliard de personnes se déplaçant d'un pays à l'autre chaque année (travail, famille, études, crises multiples), en notant que nous en comptions 25 millions en 1950. Nous avons donc affaire à un phénomène exponentiel, inhérent à l'humanité certes et accompagnant logiquement, mais dans une moindre mesure, le mouvement de la mondialisation, de la circulation des capitaux. Ces déplacements semblent augmenter désormais de 50 millions chaque année. En sachant qu'un migrant est une personne se déplaçant hors de son pays sur une durée supérieure à un an, le terme englobe donc une multitude de réalités.

Aujourd'hui nous comptons 244 millions de migrants internationaux (migrants s'installant définitivement dans un autre pays que celui dont ils sont issus), soit 3,4% de la population mondiale. Et en 1990 cela représentait 2,9% de celle-ci, nous retrouvons là aussi une augmentation mais qui n'est pas proportionnelle à l'augmentation observée sur la migration totale. Sur ces 244 millions de migrants internationaux nous comptons 80 millions d'Asiatiques, 60 millions d'Européens, 34 millions d'Africains. Les migrations européennes se font à 50% à l'intérieur du continent européen. Quand nous parlons ici d'européens les territoires concernés ne se limitent pas à l'Union Européenne, mais à la cinquantaine de pays continentaux que le Conseil de l'Europe compte. 85% des 34 millions de migrants africains se déplacent à l'intérieur du continent africain. Ces deux chiffres sont à mettre en parallèle selon l'eurodéputée, pour balayer les fantasmes sur l'immigration dont l'Europe-forteresse serait victime. Ainsi les migrants africains quittant leur continent sont à l'aune de ce rapport de 8 500 000, quand les migrants européens quittant l'Europe sont de 30 000 000. Au regard de ces chiffres le constat se pose : le migrant international d'aujourd'hui est plus européen qu'africain. "Ce n'est pas une crise de l'immigration, mais une crise de déracinés", renchérit Marie-Christine Vergiat, pour souligner que ce sont plus les causes de migrations qui sont alarmantes que les effectifs de celles-ci.

Une Europe incohérente entre forteresse et solidarité

La suite de la conférence-débat a permis de souligner l'incohérence de l'Union Européenne sur les questions migratoires. Tout d'abord sur la gestion des flux et du calcul des entrées. Si nous comptons 1,5 million de migrants entrants dans l'UE en 2015, il faut savoir que de nombreux sont recomptés. En effet ceux passant par la Grèce sont comptés une première fois, en passant par la Macédoine ils sont hors UE, et sont donc comptés une seconde fois à leur passage dans les pays limitrophes de l'UE. Si nous ajoutons à ce grossissement de l'immigration les dispositifs sécuritaires tels que les barbelés électrifiés et le droit de tirer sur les migrants passant la frontière en Hongrie, marquant un renforcement de l'Europe-Forteresse, les fantasmes de la peur sont proches de leur paroxysme. Et ce sans mesure contraignante de l'UE, alors que nous lui connaissons une forte capacité coercitive en matière économique. Rapportons ici ce chiffre de 1 500 000 de migrants à la population européenne qui est de 500 000 000 d'habitants, soit 0,3% de la population totale, quand le Liban compte 20% de migrants sur sa population. 

La rapporteure ajoute à cela l'incohérence avec laquelle sont effectuées les Aides au développement. Visant dans un premier temps à "aider" et donc à lutter contre les "causes profondes de migration" dans les pays tiers, elles se sont transformées en prêts (avec intérêts donc), ne faisant qu'empirer les situations économiques des pays tiers, pour la plupart anciens colonisés. Notant là que les aides personnelles que les migrants envoient dans leurs pays d'origines représentent une somme 3 fois plus importante que l'ensemble des aides au développement. Ecart qui pourrait être gonflé si le droit au travail était reconnu aux migrants dans tous les pays européens. Car il faut savoir que la France, par exemple, ne permet pas aux migrants de travailler, d'où la paradoxale critique dénonçant des "assistés". En effet, ils ne peuvent travailler, si ce n'est illégalement. 

La situation est plus catastrophique encore, quand on prend le nombre de morts en Méditerranée, 30 000 noyés depuis le début des années 2000, et près de 5000 pour l'année 2016. Ainsi peu de choses sont faites pour lutter contre les "causes profondes de migration" (pauvreté, famine, guerre) ; certains pays réceptacles de ces migrations, comme la Hongrie, se jettent dans une logique sécuritaire sous l'oeil impassible de l'UE ; et les pays de destination, comme le Royaume-Uni ou la France, accueillent très peu, eux les anciens colons, dans un déni de solidarité déplorable. 

De la nécessité d'une autre Europe

C'est une autre Europe que l'eurodéputée défend alors. A l'image des citoyens grecs qui, malgré les politiques d'austérité que l'Union Européenne leur impose, savent accueillir les migrants dans un élan humaniste. Une Europe de solidarité donc, qui ouvrirait des voies légales et sécurisées pour les migrants et les réfugiés. Une Europe sociale, redéfinissant le droit au et du travail. Un regroupement familial qui est à revoir, plutôt que de le restreindre, pour l'étendre. Car dans des situations de guerre un cousin, un oncle, une tante, ou encore une petite cousine, sont aussi importants qu'un frère, qu'un père ou une mère. C'est une logique d'inversion que l'eurodéputée propose, contre une logique décliniste, de repli sur soi, qui n'apporte rien alors qu'elle s'applique depuis des décennies. La capacité d'accueillir et les apports humains et économiques que cela engendre ont été prouvés, que ce soit pour les Boat People dans les années 70, ou encore les citoyens européens, aujourd'hui, qui vivent bien l'arrivée de migrants, comme cela est visible dans les Centres d'Accueil d'Orientation (CAO) ; alors que ceux-ci ont été dressés en épouvantail par le FN et une partie des LR. En Allemagne et en Suède, par exemple, où le droit au travail est reconnu aux migrants, la croissance économique est renforcée par ces derniers. Cela nécessite évidemment des moyens, notamment pour ouvrir et financer des centres d'accueil, mais ces moyens dépendent uniquement de la volonté politique, celle-ci que Marie-Christine Vergiat tente d'insuffler.

Une nécessaire lutte des idées

Enfin si ce rapport n'a pas tout de suite été adopté, rejeté par une frange réactionnaire du Parlement Européen, il l'a été par la suite, de 6 voix, le 25 octobre 2016. Bien que cela puisse paraître anodin, l'adoption de ce rapport est une victoire dans la lutte des idées. Un rapport dit d'initiative et qui a donc valeur de proposition législative, aux eurodéputés de s'en saisir. Lutte à ne pas abandonner pour cette eurodéputée convaincue que nous vivons le "clair-obscur" que décrivait Antonio Gramsci, dont il faut faire taire les "monstres" par les idées. Ayant à coeur de rappeler cette phrase - "Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" - c'est un appel à la réflexion citoyenne et humaniste que l'eurodéputée propose ici. Elle appelle enfin à un certain "courage politique" se dressant contre le discours ambiant, permettant de "battre le FN en démontant ces facteurs de peur et de haine", plutôt que de "lui courir après".

Là où certains dénoncent la migration comme un échec, un danger, une tare, dans un discours marqué d'immobilisme sacré, fixé dans une Histoire fantasmée, Marie-Christine Vergiat rejette ce culte austère et sécuritaire du TINA (There Is No Alternative) pour prendre la migration comme une chose naturelle, d'une part, mais aussi comme un enjeu et un défi de grandeur d'autre part. Des alternatives sont possibles, aussi décriées qu'elles puissent être par le "vieux monde", il s'agit de les saisir. Dirait-on désormais : "There is no TINA now" ?

ES

 


 

Liens menant au rapport "Les droits de l'Homme et la migration dans les pays tiers" :

https://blogs.mediapart.fr/marie-christine-vergiat/blog/301016/rapport-du-parlement-europeen-sur-migrations-et-droits-de-lhomme-dans-les-pays-tiers

http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+REPORT+A8-2016-0245+0+DOC+XML+V0//FR

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.