Quand le clan Macron a basculé de l'autre côté

Des groupuscules d'extrême-droite qui s'organisent en milice pour repousser des migrant-e-s à la frontière, un ministre de l'intérieur qui laisse faire et un Président qui poursuit son virage autoritaire-sécuritaire. Réaction à chaud sur une situation explosive.

Les beaux jours reviennent, le mouvement social essuie les assauts répétés d'Emmanuel Macron sur tous les flancs et les député-e-s débattent confortablement dans l'hémicycle de la loi « Asile et immigration ».

Présenté par Gérard Collomb le texte poursuit la même logique que ses petits frères adoptés sous les gouvernements précédents. Mais cette fois la pilule a du mal à passer, y compris dans les milieux les plus modérés. Réduction du délai d'appel pour les demandeurs/euses d'asile (« efficacité oblige », durée légale d'enfermement en centre de rétention étendue jusqu'à trois mois (« on peut pas gérer toute la misère du monde ») et maintien de la possibilité d'enfermer les enfants (« non mais vous comprenez… »).

Gauche intellectuelle et politique, secteur associatif, ONG, Défenseur des droits et jusque dans les rang des député-e-s de La République En Marche, l'indignation se fait entendre.

Mais la Cinquième République étant ce qu'elle est, si ces protestations ont permis de briser l'image que les communicants d'En Marche voulait donner d'une loi « équilibrée », elles n'auront pas empêché son adoption en première lecture à l'Assemblée nationale.

Et comme sur tous les sujets clivants de notre société, lorsqu'une brèche est ouverte dans la frontière qui sépare « progressistes » (pour reprendre un vocable cher à E. Macron) et obscurantistes, ces derniers ne se font pas prier pour s'y engouffrer. C'est ainsi que le Front national a voté en conscience pour certaines des pires dispositions contenues dans le texte.

Plus grave encore, ce climat nauséabond a permis à des groupuscules radicalisés de sortir en pleine lumière, se targuant d'une légitimité populaire. C'est ainsi que le groupe Génération identitaire (connu notamment pour avoir voulu empêcher illégalement des flottilles d'ONG de porter secours à des migrant-e-s en mer) s'est offert une onéreuse opération de communication en se postant à la frontière alpine franco-italienne pour repousser les réfugié-e-s tentant de la franchir.

Équipée d'hélicoptères, banderoles géantes, barrières physiques, vêtements-uniformes et équipement flambant neuf, la centaine d'apprentis fascistes, très jeunes pour la plupart, ont ainsi monopolisé l'attention médiatique pendant plusieurs jours en postant des vidéos et des images les mettant en scène en train d'obliger des hommes à rebrousser chemin dans la neige des Alpes.

Comment ne pas faire l'analogie avec ces militants d'extrême-droite qui parcourent la frontière mexicaine aux États-Unis pour vider les bidons d'eau laissés dans le désert par des associations, et menacer, armes à la main, les malheureux qui croisent leur chemin ? Comment ne pas faire l'analogie non plus avec les milices fascistes, ravies de s'organiser jadis pour arrêter juifs/ves, communistes, tziganes ou homosexuel-le-s au nom de la même « identité nationale » revendiquée aujourd'hui ?

Évidemment, il faut raison garder. Les situations sont différentes. Et dans notre démocratie moderne, l'état de droit prime. Impensable donc que la puissance publique laisse de tels groupuscules de fanatiques organiser la tâche très régalienne du contrôle aux frontières.

Première inquiétude cependant lorsque l'on apprend que la sous-préfecture de Briançon était au courant. La puissance publique semble pourtant plus prompte à déployer son dispositif sécuritaire lorsqu'il faut s'assurer de la bonne tenue des manifestations de solidarité envers les réfugié-e-s. Il ne nous restait plus donc qu'a attendre que l'opposition fasse son travail, et demande une réaction du Ministre de l'Intérieur. C'est ce qu'elle fit évidemment et la réponse fut intraitable : devant la représentation nationale Gérard Collomb condamne les « gesticulations » de Génération identitaire.

Suite à des propos aussi virulents, les réactions ne se font pas attendre et le Ministre est rapidement moqué par la magie des internets.

Mais en acceptant de prendre un tant soit peu de recul, que pouvait-on attendre d'autre ? Et surtout à quoi peut-on s'attendre pour la suite ? Emmanuel Macron a été élu il y a un an par défaut, sur la base des dernières ruines du « barrage contre le FN ». Il a par la suite conduit une politique de répression contre ses opposants, de violence vis-à-vis des plus faibles, et d'inhumanité à l'égard des personnes fuyant pour quelque raison que ce soit leur pays. Ce repli césariste1 et ce regain d'autoritarisme lui ont permis de siphonner l'électorat de droite, au prix d'un engrenage irrémédiable dans la violence et la surenchère droitière. Comment attendre alors d'un gouvernement qu'il condamne et réprime de jeunes nazillons en mal de sensations fortes, alors que leur action « coup de poing » consiste précisément à mettre en œuvre à leur échelle et par leurs propres moyens, ce que le gouvernement préconise nationalement ? Comment espérer lutter contre ce que notre société sait fabriquer de pire, en y donnant du crédit dans la quasi-totalité des choix politiques avancés ? Comment faire croire aux électeurs/trices qu'En Marche constitue un rempart à l'extrême-droite alors qu'elle lui fait la courte échelle en chaque occasion ?

Les terroristes en puissance de Génération identitaire ne sont pas la cause de nos maux mais le symptôme que quelque chose de plus large dysfonctionne. Et ce dysfonctionnement vient précisément du fait que les organisations politiques, de En Marche au Front National en passant par tous leurs alliés, s'accordent sur le fait que l'étranger représente le problème de notre société. Qu'il s'agisse d'une conviction profonde ou d'une « tactique » politicienne pour détourner les citoyen-ne-s des vrais coupables n'a pas d'importance, puisque les conséquences sont identiques. Qu'importe ainsi que les décideurs d'EM et ceux du FN soient empreints de la même idéologie. Probablement pas et ils peuvent aisément s'en défendre les uns et les autres. Mais si l'on se place du côté de ceux/celles qui souffrent et de celles/ceux qui luttent, le résultat est le même : la souffrance s’accroît et la lutte se complique.

L'impact des mots d'ordre et les injonctions en périodes électorales s'était déjà érodé en 2017, il est désormais caduc. Seuls comptent les actes et à ce compte là, bien habile qui pourra justifier que Macron n'a pas fait progresser les idées d'extrême-droite dans notre société.

Les personnes et les organisations qui lui auront tenu tête dans cette bataille ont un rôle essentiel à jouer pour l'avenir, car ils et elles sont le seul vrai « barrage » à l'extrême-droite, celui qui propose un modèle de société alternative, basé sur la solidarité plutôt que sur la concurrence et le rejet.

Hugo Touzet, Espaces marx

1. Sur le concept de césarisme lire l'intéressant texte de Cédric Durant et Razmig Keucheyan "Suspension de la démocratie à la faveur de la crise. Vers un césarisme européen" https://www.monde-diplomatique.fr/2012/11/DURAND/48383

 

 

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