Monsieur le Président: Je vous laisse face à votre conscience par Dr Khalil Elahee

La justice est indépendante lorsqu’elle permet un homme présumé innocent de se défendre, et non lorsqu’elle lui enlève les moyens de le faire. Ou devrait-on conclure que l’indépendance de la justice s’appliquerait uniquement dans le cas de certaines personnes,  et pas d’autres ?

tdy-news-macron-170506-1024x576
Monsieur le Président,

Je vous remercie de votre bienveillance et d’avoir demandé à votre Chef de Cabinet de répondre à ma lettre concernant le Professeur Tariq Ramadan.

Permettez-moi de vous rassurer qu’il est nullement de mon intention de vous proposer  d’intervenir  dans une procédure judiciaire en cours. Au contraire, mon appel ne se résume à rien d’autre que de s’assurer que la procédure soit strictement respectée.

Or, il se trouve que certaines personnes ont accès au dossier et distillent dans les média, sélectivement et insidieusement, des informations erronées selon la défense du Professeur Tariq Ramadan. Le Parquet n’a-t-il pas un devoir de stopper de telles pratiques, ou serait-il complice ne serait-ce que par son silence? Je suis certain que comme Président vous ferez tout pour garantir le bon fonctionnement des institutions. Pour citer Zola dans l’affaire Dreyfus : ‘Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez’.

Monsieur le Président, vous avez raison de me rappeler la nécessité de laisser la justice travailler en toute indépendance. Mais comment se fait-il que cette affaire traîne si longtemps devant la justice et que, durant tout ce temps, le Professeur Tariq Ramadan soit toujours détenu ‘provisoirement’, en isolement, privé de visites et de contacts avec son  épouse et ses enfants pendant les premiers 45 jours, faisant des allées-retours entre les hôpitaux et les prisons alors que sa santé se détériore? 

Il s’est remis de son propre chef à la justice française espérant  pouvoir faire confiance au système de votre pays afin de laver son honneur. Il a aujourd’hui perdu partiellement l’usage des membres inférieurs et du bras droit, et souffre de douleurs atroces parce qu’il ne  peut bénéficier de soins appropriés.

La justice est indépendante lorsqu’elle permet un homme présumé innocent de se défendre, et non lorsqu’elle lui enlève les moyens de le faire. Ou devrait-on conclure que l’indépendance de la justice s’appliquerait uniquement dans le cas de certaines personnes,  et pas d’autres ?

Vous avez raison de me rappeler aussi qu’il faut veiller à ce que les droits de chacun soient respectés, la parole du plaignant comme la présomption d’innocence.  Toutefois, il semblerait que les plaignantes sont considérées par la justice française à ce stage comme des présumées victimes. Sinon comment expliquer que la remise en liberté conditionnelle ait été  refusée au Professeur Ramadan pour risque de récidive ? Comment peut-on croire un instant qu’il puisse se sauver quand voir la  justice triompher est sa priorité immédiate ? Et comment croire qu’il puisse exercer des pressions sur les plaignantes quand, lorsqu’il était en liberté, il ne cessait de rappeler  au respect de la loi et à un comportement digne, juste et non-émotif, y compris envers  ceux et celles  qui l’attaquent ?

Monsieur le Président, la ‘République du soupçon’, que vous dénoncez, s’appliquerait-elle au Professeur Tariq Ramadan, et non à d’autres personnes ? 

Si nous pouvons comprendre qu’une certaine presse et  d’autres sur les réseaux sociaux fassent l’impasse sur la crédibilité des plaignantes, se laissant aller dans un amalgame des plus abjects, comment se fait-il que l’instruction ne soit que presque uniquement à charge ?

Revenons encore à l’auteur de J’accuse pour clamer, sans aucune exagération, ‘ Si j’insiste, c’est que l’œuf est ici, d’où va sortir plus tard le vrai crime, l’épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l’erreur judiciaire a pu être possible…’. 

Qui suis-je pour prendre ainsi la défense du Professeur Ramadan, pourriez-vous, Monsieur le Président, me demander ?  Je vous répondrais révérencieusement que c’est la justice qui importe et dans ce cas, le moins que je puisse dire, c’est qu’un homme, présumé innocent,  est accusé sans qu’il puisse se défendre.

Le Consul suisse qui a rendu visite à son compatriote s’est dit choqué par son état de santé. Le Professeur Ramadan a visité notre pays, l’IIe Maurice, en onze occasions durant vingt-trois ans et nous avons été témoins de la dégradation graduelle de sa santé et de l’accompagnement de plus en plus rigoureux au plan thérapeutique qu’il lui fallait au fil de ses séjours. Le rythme quotidien  de trois conférences, deux entretiens, un atelier et de nombreuses rencontres, toujours dans le sens de la promotion du pluralisme, du respect et du dialogue au sein de notre pays, était devenu physiquement insupportable pour lui durant ses dernières visites.

En toute humilité, je crois pouvoir m’exprimer au nom de ces milliers de Mauriciennes et de Mauriciens, de toutes confessions, qui ont appris à mieux vivre ensemble grâce au Professeur Tariq Ramadan. Mais, pour  avoir été témoin de sa contribution ailleurs dans la région, je pourrais être le Sud-Africain, le Malgache, le Réunionnais ou l’Ouest-Africain qui a trouvé en lui le porteur d’un message universel empreint de spiritualité, de volonté de justice et d’amour d’autrui. 

Monsieur le Président, je pense que vous trouverez aussi parmi ceux qui demandent que justice soit faite les gens les  plus vulnérables et les plus faibles, ceux  auprès de qui Tariq Ramadan a toujours manifesté son soutien.  Ils sont  ceux qui souffrent que ce soit au Yémen, en Syrie, en Palestine, en Birmanie, au Tibet ou au Sri Lanka mais aussi ceux qui sont opprimés dans les prisons des régimes autocratiques. Ce sont les victimes de tous les terrorismes, de Baghdâd à Paris en passant par Abidjan. Ceux qui demandent justice pour le Professeur Tariq Ramadan sont aussi ces êtres marginalisés qu’il a toujours défendus, des ex-toxicomanes séropositifs de mon pays aux laissés-pour-compte des banlieues du votre sans oublier ces migrants qui  fuient la guerre.

Je vous laisse face  à votre Conscience et à l’Histoire.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations les plus distinguées,

Dr Khalil Elahee

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.