Décès de l'écrivain britannique Moris Farhi -- Un jour, le monde sera réparé

Moris Farhi, auteur de Jeunes Turcs, Les Enfants du Romanestan, Cantates des deux continents, est décédé à Brighton le 5 mars 2019. Vice-président du PEN Club Anglais pendant de nombreuses années, défenseur acharné de la liberté d’expression, il n'a eu cesse de militer en faveur des écrivains emprisonnés.

Moris Farhi, Paris, 2016 © E. Heboyan Moris Farhi, Paris, 2016 © E. Heboyan

 

Décès de l’écrivain britannique Moris Farhi – Un jour, le monde sera réparé*

 

Moris Farhi, qui aimait qu’on l’appelât Musa comme au commencement de sa vie judéo-turque en 1935 à Ankara, est décédé à Brighton le 5 mars 2019. Vice-président du PEN Club Anglais pendant de nombreuses années, défenseur acharné de la liberté d’expression, il a mené des actions en faveur des écrivains emprisonnés jusqu’à se déplacer dans les pays au régime autoritaire, quelquefois au péril de sa propre liberté. Les écrits de Moris Farhi, tout en dénonçant les rouages mortifères de l’histoire de l’humanité, tendent essentiellement vers la célébration utopiste, hédoniste, fraternelle de la vie. Son œuvre constitue un pamphlet virulent contre les injustices, cruautés, assassinats et génocides orchestrés par les systèmes despotiques ou les nations xénophobes. Mais elle propose, subrepticement entre les lignes ou bien en excursus lyriques, la quête d’un bonheur jouissif et mystifiant.

Dans Children of the Rainbow(Saqi, 2001), en français Les Enfants du Romanestan (Bleu autour, 2016), la persécution et l’extermination des Roms d’Europe Centrale alterne avec l’espoir de la régénération d’un peuple qui, subissant constamment « le vice et la tyrannie », s’approprie néanmoins le don et la sagesse de jouir « des saisons d’honnête labeur, de rire et d’heureuses épousailles ». Young Turk(2005), paru sous le titre (trop connoté) Jeunes Turcs(Buchet Chastel, 2006), décrit une jeunesse turque multiculturelle et avide d’expériences qui passe du jouissif Paradis des Lentilles au désenchantement et à la solitude de l’âge adulte, du fait notamment des horreurs perpétrées par les Nazis contre les Juifs de Grèce d'où était originaire la mère de Farhi. L’unique recueil de poésie Songs from Two Continents(Saqi, 2011), Cantates des deux continents (Bleu autour, 2013), évoque les êtres chers à jamais disparus comme sa femme, la psychanalyste Nina Farhi. Des poèmes pour crier au « Linguacide » chaque fois qu’on assassine un auteur. Des images d’Istanbul où tantôt « le vent est de sabre », tantôt la pluie « tendrement ruisselle ». Des titres annonciateurs de dystopies antiques ou modernes : « Le temps des rongeurs », « Vengeance », « Des hommes en armure ». Aussi cette perpétuelle attente « d’une vision/guérisseuse de blessures », de « la pierre bâtisseuse de demain ».

Moris Farhi a quitté la Turquie en 1954 pour s’installer au Royaume-Uni où il a étudié le théâtre au Royal Academy of Dramatic Art de Londres. Si son jeu d’acteur s’est limité à de la figuration sur scène et au cinéma (dont une apparition en chef gitan dans Bons baisers de Russie, 1963, de Terence Young), il a en revanche travaillé comme scénariste pour la télévision britannique. En 2001, son œuvre romanesque, qui comprend ses fictions Journey Through the Wilderness (1989) et A Designated Man (2009) à ce jour inédites en France, lui a valu d’être honoré par la Reine Elizabeth II pour services rendus aux arts.

En 2018, Moris Farhi venait de terminer l’écriture de In My End Is My Beginning (titre inspiré du poème épique « East Coker » de T. S. Eliott). Dédiée à son ami d’enfance Asher Mayer, au journaliste turco-arménien Hrant Dink qui fut assassiné en 2007 et à tous les Enfants Dauphins qui devinrent des Léviathans, la fable politico-philosophique nous entraîne à nouveau vers des pays à peine imaginaires.  Après cet ultime effort, souvent interrompu par la maladie, Farhi envisageait d’écrire des livres pour enfants.

Depuis une dizaine d’années, Moris Farhi était installé à Hove-Brighton, dans un appartement face à la mer dont il aimait le caractère dramatique, et où, en présence de sa compagne Elaine Freed, il recevait famille, amis, collègues et journalistes. Farhi était un être d’une grande bienveillance et d’une générosité infaillible, un parfait gentleman anglais doublé d’un homme du monde venu de l’Orient. Que son œuvre demeure son cadeau d’adieu à tous les tyrans et racistes qui, ayant « la mort pour idole », se détournent de « la Terre nourricière » si chère à l'auteur.

 

* « Un jour, le monde sera réparé » est une nouvelle publiée en 2015 chez Bleu autour.

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