L'Autre dans la littérature: George Orwell

Dans son autobiographie Dans la dèche à Paris et à Londres, George Orwell se sert d’un dicton pour valider sa perception raciste du portier arménien qui lui a volé ses gages de plongeur.

L’Autre dans la littérature : George Orwell

 

À la question : « Qu’est-ce que la littérature ? », diverses réponses ont été apportées selon les époques, les évolutions esthétiques et les contextes socio-politiques. Le destin d’un texte littéraire pouvant varier au gré du temps, des modes ou des événements – entre oubli, regain d’intérêt et succès inaltéré. Ainsi, la fable amère La Ferme des animaux (1945) et le roman d’anticipation dystopique 1984 (1949) de George Orwell (1903-1950) continuent de recueillir l’approbation du lectorat sensibilisé aux questions du conditionnement des individus par des régimes liberticides. Ces œuvres romanesques résonneront en tant qu’univers imaginaires pas si éloignés que ça de notre réel. Romancier, essayiste, journaliste, activiste en quête de justice sociale, George Orwell conservera sans doute sa place dans le panthéon des écrivain.e.s du XXème siècle.

Quels que soient les nouveaux éléments découverts par les chercheurs et chroniqueurs qui tendent à ébrécher ou simplement compléter l’image de l’homme, de l’écrivain et du militant. (https://www.newyorker.com/magazine/2003/01/27/honest-decent-wrong)

 

Quel que soit le commentaire odieusement raciste prononcé par Orwell dans son autobiographie Dans la dèche à Paris et à Londres (1933), que l’on imagine certes romancée mais qui néanmoins fait surgir la voix, le « Je » de l’auteur condamnant un portier d’hôtel malhonnête.

 

The doorkeeper played similar tricks on any employee who was fool enough to be taken in. He called himself a Greek, but in reality he was an Armenian. After knowing him I saw the force of the proverb ‘Trust a snake before a Jew and a Jew before a Greek, but don’t trust an Armenian’. (https://www.planetebook.com/free-ebooks/down-and-out-in-paris-and-london.pdf, p. 84)

 

Le portier en agissait de même avec tous ceux qui étaient assez naïfs pour se laisser prendre à ce genre de tour de passe-passe. Il se disait Grec mais était en fait Arménien. Grâce à lui, j’eus tout le loisir de méditer sur la vérité du dicton : « Fie-toi à un serpent plutôt qu’à un Juif, à un Juif plutôt qu’à un Grec, mais ne te fie jamais à un Arménien. » (Trad. Michel Pétris. Éditions IVRÉA, 1982, p. 93.)

 

Qu’un portier d’hôtel parisien se révèle voleur, profiteur, magouilleur, cela s’entend. Que la voix narrative authentifiée comme celle de l’écrivain donne de l’épaisseur au personnage du portier en précisant son origine ethnique peut avoir une efficacité dramatique, disons une certaine pertinence. Or, cette pertinence est déjà porteuse d’une codification propre à enclencher une réception biaisée du texte. En fait, pour des esprits empreints de préjugés racistes, ou pour des esprits prompts à l’amalgame, le syllogisme est vite bâti : les portiers d’hôtel parisiens sont des individus minables, opportunistes, vils ; ils le sont d’autant plus qu’ils ont une identité exotique/autre. Quelle est donc l’intention de l’auteur ? Informer les destinataires du texte selon un procédé classique de présentation qui vise à augmenter l’illusion réaliste ? Orienter les destinataires du texte vers une lecture raciste faisant de l’Autre (l’Arménien) l’objet de tous les soupçons et de toutes les accusations ? Au vu du commentaire qui suit, on penche vers la seconde option.

Le commentaire qui suit est d’une grande violence : l’expression même de la haine de l’Autre. Orwell se sert d’un dicton pour valider sa perception empirique du portier arménien qui lui a apparemment souvent volé ses gages de plongeur. Ou faut-il dire : Orwell valide le dicton selon une posture d’intellectuel réduit (momentanément) au statut de plongeur et confronté à un antagoniste identifié comme « Arménien=voleur ». Le dicton va encore plus loin dans la généralisation ou l’essentialisation du trait « voleur » ou « créature maléfique », inspirée de la rhétorique biblique : on est forcément avide d’argent et voleur parce qu’on est Juif, Grec ou Arménien. Orwell ne raconte pas seulement ses mésaventures parisiennes avec un employé d’hôtel. Il croit bon d’accrocher quelques vérités qui lui semblent universelles. Il englobe les anecdotes dans un schéma raciste préexistant qu’il cautionne comme (sa) vérité. On se demande si le traducteur français n’en rajoute pas une couche en traduisant « the force of the proverb » par « la vérité du dicton ». On reste dubitatif devant le choix du mot « vérité ».

 

Non, bien évidemment, on ne va pas déboulonner George Orwell de son piédestal, comme on vient de le faire avec la statue de l’esclavagiste Edward Colston à Bristol.  On espère toutefois que le dicton discriminant du conteur Orwell qui désigne Juifs, Grecs et Arméniens comme des rapaces et des spoliateurs ne sera pas pris pour argent comptant pendant des siècles et des siècles.

 

 

  

 

 

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