Mort du photographe américain Robert Frank

De Robert Frank, photographe et cinéaste américain d’origine suisse, on retiendra ses 83 clichés en noir et blanc, captés à travers les États-Unis et réunis dans l’ouvrage The Americans (1958). Des clichés mélancoliques, la poésie de l’instant, l’Amérique dans sa banalité – l’écran de cinéma géant au drive-in, un tramway au temps de la ségrégation à la Nouvelle-Orléans, un cow-boy dans la ville.

The Elevator Girl, 1955 © Robert Frank The Elevator Girl, 1955 © Robert Frank

 

 

Mort du photographe américain Robert Frank

 

De Robert Frank, photographe et cinéaste américain d’origine suisse qui vient de mourir à 94 ans, on retiendra ses 83 clichés en noir et blanc, captés à travers les États-Unis et réunis dans l’ouvrage The Americans (1958), préfacé par Jack Kerouac (édition de 1959). Des clichés mélancoliques, la poésie de l’instant, l’Amérique dans sa banalité – l’écran de cinéma géant au drive-in, un tramway au temps de la ségrégation à la Nouvelle-Orléans, un cow-boy dans la ville.

Et puis « The Elevator Girl » (La jeune fille de l’ascenseur). Cliché pris en 1955 dans l’ascenseur du Sherry Frontenac Hotel à Miami Beach. La jeune fille est groom. Accompagne les touristes, appuie sur les boutons de l’ascenseur, monte et descend les étages à longueur de temps. Présence qui assure le prestige de l’hôtel, le confort des clients. Présence anodine, anonyme, invisible que Robert Frank décide de rendre visible.

La photo se divise en trois plans. À droite, une silhouette masculine de profil, un homme d’un certain âge, lunettes, crâne dégarni, double menton, légèrement bedonnant. Un bourgeois distingué, tranquille. Un WASP en transition entre sa chambre d’hôtel et Miami Beach en Floride. Une ombre floue dans la fausse lumière. La silhouette s’est dématérialisée, l’être n’est plus phénomène. Et le regard ne peut s’attarder sur cette masse fuyante, presque kaléidoscopique. À gauche, une silhouette féminine de dos, une femme couverte d’une étole de fourrure blanche, escortée par son partenaire déjà hors champ. Comme le sosie de Myrna Loy dans ses années de gloire hollywoodienne. Myrna Loy à Miami Beach sortant de l’ascenseur pour se rendre à un cocktail. Une plante agrémente son chemin. Un monde parfait ou surfait que Robert Frank rend insubstantiel.

Car sa caméra s’intéresse à la jeune fille en uniforme. (Ce qui ne manquera pas d’intéresser Jack Kerouac qui demandera à connaître le nom et l’adresse de la jeune fille.) Vouée à l’immobilisme derrière la porte métallique de l’ascenseur, à l’exécution du même geste répétitif devant le tableau métallique de commande, la jolie brune dans son uniforme clair semble esquisser son propre envol. Miracle de l’instant : le bouton de l’ascenseur s’est allumé à hauteur de son cœur, ce cœur qui bat sous les boutons mats de l’uniforme. C’est aussi à cet instant-là que le regard de la jeune fille s’élève et se perd quelque part par-dessus le réel. Rien ne saurait l’arracher à sa rêverie. Pas même le bruit de la caméra. En 2009, lors d’une exposition à San Francisco, Sharon Goldstein Collins se reconnaît sur la photo. Elle avait 15 ans et avait trouvé ce job d’été pour subvenir aux besoins de sa famille. De sa rencontre avec Robert Frank dans l’ascenseur, elle se souvient de quelques sourires adressés à la caméra. Mais pas de ce fragment volé.

Influencé par l’âpreté documentaire et la profondeur lyrique de Walker Evans, Robert Frank influença de nombreux photographes dont Stephen Shames qui a notamment suivi, archivé l’action militante des Black Panthers dans les années soixante et qui vient de déclarer sur sa page Facebook « Robert Frank changed my photographic life. A great photographer. » (Robert Frank a changé ma vie en tant que photographe. C’était un grand photographe.) Qui influença de nombreux cinéastes dont le Jim Jarmusch de Stranger Than Paradise ou de Down By Law où apparaît la même vision de l’Amérique, à la fois réelle et irréelle.

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