Loin du Haut-Karabagh:des drapeaux et des hommes

Une vidéo de 33 secondes. Des véhicules énervés, exaltés –  rodéo sur le bitume d’Istanbul. Pourquoi ce rodéo en ce 28 septembre 2020 ? À Istanbul même, si loin de Stepanakert, de Bakou et d’Erevan ?

Loin du Haut-Karabagh : des drapeaux et des hommes

 

Sur la chaîne You Tube du parlementaire turc d'origine arménienne Garo Paylan, une vidéo de 33 secondes. Des véhicules énervés, exaltés –  rodéo sur le bitume d’Istanbul. Le monde ne tournerait-il plus rond ? En mission de sublimation (de quoi ? de la violence de guerre, rien que ça !), le convoi, lui, tourne un coin de rue. Pas n’importe quelle rue. Pas dans n’importe quel quartier d’Istanbul.  La scène se passe à Kumkapi (prononcer Koum Kapi, la Porte du Sable) le 28 septembre 2020, au lendemain de l’éclatement du conflit entre le Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan. Le convoi est en mission d’information – ou serait-ce d’intimidation. Car il se trouve que Kumkapi fut, est toujours dans une moindre mesure, un quartier habité par des Arméniens. La rue est celle du patriarcat arménien de Turquie, anciennement patriarcat arménien de Constantinople établi en 1461 par le Sultan Mehmed II dit le Conquérant. De quoi rester coi. Ou verser des larmes.

Plus je regarde la vidéo, plus l’émotion me gagne.

Une dizaine de voitures brave l’air, le soleil et la lune, à coups de klaxon. Expression de la liesse populaire. Comme on peut le voir après un événement sportif ou une victoire politique. Des hommes en liesse, leur buste jaillissant des fenêtres, célébrant le début d’une ère nouvelle (mais laquelle ?). Déroulés à même le toit ou le capot des véhicules ou flottant sur une hampe, les drapeaux azéris se pavanent. De la part des Turcs, en soutien aux Azéris turcophones qui se trouvent à environ 2000 km d’Istanbul, le message est clair à l’endroit des Arméniens turcophones qui vivent à Istanbul. C’est une déclaration de guerre bruyante à une minorité que l’on destine au silence. On se croirait à Little Rock en Arkansas dans les années 1950. Les Blancs haineux vociférant contre les 9 élèves afro-américains qui veulent intégrer un lycée. Mais l’Arkansas, c’est loin, c’est en Amérique, un océan, des mers et des montagnes nous séparent. Et puis le 4 septembre 1956, c’était au siècle dernier. Depuis ce jour, le monde a forcément changé. Quoique.

Plus je me repasse la vidéo, plus je m’interroge. Pourquoi tant de haine ?

Et plus je me dis que, décidément, il ne fait pas bon vivre en septembre.

Car on pourrait se croire le 6 septembre 1955. Retour à Istanbul. Lorsque l’édition du soir d’Istanbul Expres[1] relaie une fausse information : les Grecs auraient fait exploser une bombe au consulat turc de Thessalonique, autrefois maison natale d’Atatürk. La vérité, tout autre, sera rétablie plus tard. Mais dans un contexte de tension autour de Chypre, cette manchette va déclencher un pogrom anti-grec sur deux jours, causant par la même occasion des exactions contre Juifs et Arméniens. L’histoire retiendra les émeutes, pillages, attaques physiques et intimidations comme les « 6-7 Eylül Olayları » ou évènements du 6-7 septembre 1955. Pourquoi tant de haine ?

Pourquoi ce rodéo urbain en ce 28 septembre 2020 ? À Istanbul même, si loin de Stepanakert, de Bakou et d’Erevan ? Qu’espèrent ces hommes du cortège pro-Azerbaïdjan ? Que veulent-ils signifier aux Arméniens et Arméniennes né.e.s sous le même ciel qu’eux, foulant le même sol qu’eux, parlant la même langue, écoutant les mêmes chansons, goûtant à la même cuisine, contemplant les mêmes paysages, travaillant dans le même espace économique, vivant dans la même communauté d’hommes et de femmes ? Plus je regarde la vidéo, moins je comprends. Ou bien je comprends de trop. Et le désespoir me gagne.

 

 

 

[1] Istanbul Expres dont le rédacteur en chef est Göksin Sipahioglu – le futur fondateur de l’Agence Sipa à Paris.

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