Lettre à Catherine et à ses copines: tout le monde il est pas gentil

Pssttt ! Les Affranchies ! Lorsque vous descendez de l’avion puis du taxi, attention où vous mettez les pieds et les fesses.

Lettre à Catherine et à ses copines : tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil

 

Selon les signataires libertaires de la tribune du Monde qui s’érigent en moralistes des temps cent-pour-cent-porcs, « la liberté d’importuner n’est pas un délit ». On croit rêver. Ou plutôt on comprend qu’il s’agit de jouer à des jeux de salon feutré sous des lumières tamisées afin de jouir en beauté puis de s’extasier sur son sexe émancipé. À mi-chemin entre Proust et les téléfilms sur les bordels de Paname. Du marivaudage revu par le théâtre de boulevard, parfois augmenté d’une audace post-Marquis-de-Sade. Attention : les Affranchies*, Deneuve en tête, sont arrivées ! Des femmes françaises qui apparemment n’ont connu que la drague saupoudrée de galanteries qu’elles ont trouvée à leur goût à l’heure du dîner dans un restaurant du Guide Michelin, Paris-Provinces confondus.

Des femmes françaises qui ont su accueillir, avec gratitude et ravissement, il va sans dire, en leur corps et sentiments chaque mot susurré, chaque caresse esquissée, chaque baiser déposé, chaque… de la gente masculine dans ses meilleurs jours. Propos grivois, attouchements forcés, humiliations, violences, elles ne connaissent pas. On leur souhaite d’échapper à la goujaterie des hommes avec un aller direct pour Deauville afin de tourner, écrire, imaginer, en live, c’est mieux, Un homme et une femme de Claude Lelouch. Ah, Jean-Louis Trintignant ! Un amour d’homme, comme on les aime.

Victimes, elles ? Non, jamais. Pas des pleureuses, ces Françaises. Femmes baisées et baiseuses, fières et heureuses. Chapeau ! Bravo ! Et en plus, elles ont une petite pensée pour les miséreux de la Terre : ces pauvres hommes affamés qui doivent se frotter qui à une cuisse, qui à une fesse, dans le bus, le métro, le RER, le Transilien, le TER, de préférence aux heures de pointe lorsque la chair paraît à leur fantasme. On finit par se dire que toutes ces Catherine et Brigitte n’ont jamais croisé le chemin, pardon l’organe en érection, d’un frotteur dans les transports en commun. Et on les plaint de n’avoir pas fait acte de générosité envers leur prochain. Le don de soi, un bras, un sein, un ventre, tout est bon à prendre chez la femme, n’est-ce pas ? Et la femme n’est-elle pas l’amie complaisante, voire la moitié (comme on dit élégamment) complémentaire de l’homme ?

Pssttt ! Les Affranchies ! Lorsque vous descendez de l’avion puis du taxi, attention où vous mettez les pieds et les fesses. Votre philosophie hédoniste risque d’être entachée par un vulgaire argument. À Paris comme ailleurs. Car, malgré les frontières, les murs, les barbelés, les rivières, malgré la diversité des mœurs et des climats, certains hommes – j’insiste sur le « certains » – ont cette fâcheuse tendance à vouloir tout s’approprier sans considération pour autrui et par conséquent sans consentement. Lorsqu’un homme s’octroie le droit de toucher la poitrine d’une parfaite inconnue à Athènes, Delhi ou Düsseldorf, il s’agit d’une atteinte à sa personne, à sa liberté, à sa féminité. Depuis quand est-ce « un non-événement » ? Au nom de quelle idéologie ? De quel humour ? Ou de quelle marque de parfum mise en publicité pour faire croire que… ?

Quant au mot « puritanisme » que les signataires libertaires mettent à leur sauce pour se démarquer des Américaines, c’est du n’importe quoi. C’est une démonstration arrogante, franchouillarde, fallacieuse. Les Affranchies arrivent avec leurs croissants dorés et leurs gros sabots. Tout d’abord, le puritanisme ne se réduit pas à la victimisation des sorcières de Salem (souvenirs d’une lointaine lecture d’Arthur Miller ?) par des « phallocrates démons ». Le puritanisme désignait une communauté religieuse austère de la Nouvelle Angleterre sous le règne du gouverneur John Endicott (c.f. la nouvelle « L’Arbre de mai de Merry Mount » de Nathaniel Hawthorne) dont le sectarisme et la cruauté anéantissaient tant les hommes que les femmes. De plus, les Américaines d’aujourd’hui, victimes d’agressions et de viols, ne se réclament pas des Pères Pélerins dans le but d’institutionnaliser la protection des femmes. Elles décrivent un traumatisme.

En second lieu, si l’on définit, et que l’on rejette, le puritanisme américain comme une série de contraintes morales dictées par le Protestantisme rigoriste du XVIIème siècle, est-ce à dire que la société française échappe aux lois et principes d’éthique et de décence et qu’elle approuve, par exemple, l’immoralisme ? La République, est-ce une foire à la débandade ? Quel est ce non-puritanisme à la française qui autorise le harcèlement sexuel dans les lieux publics ou à l’intérieur de l’entreprise ou lors des bizutages organisés par la future prétendue élite de la nation ? Si certaines femmes – là aussi, j’insiste sur le « certaines » – sont flattées d’être pourchassées et conquises, d’autres ne le sont pas. Quel est ce non-puritanisme à la française qui permet à l’homme « d’importuner » la femme à tout moment dans tout lieu ?

Importuner – oh, mais quel joli mot, quel euphémisme empreint d’allégresse. L’auteur est sans doute docteur ès stylistique française. De culture, que dis-je, d’exception poétique, toute inspirée de Racine ? Mais soyons clairs : entre solliciter quelqu’un et agresser quelqu’un, il y a un monde de cauchemars que nul et nulle ne sauront ignorer.

Au lendemain du discours féministe (= pour le droit des femmes) et non moins humaniste (= pour le bonheur de tous, hommes ET femmes) d’Oprah Winfrey (La Couleur pourpre de Steven Spielberg), il fallait oser aller à rebours au nom de l’émancipation. Femmes françaises devenues les dandys de demain. Au risque de devenir la risée du monde, toujours le même, celui où tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil.

 

  • Deneuve serait l’Affranchie, selon son biographe.

 

 

Esther Heboyan, 2018

 

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