Nouméa, mon amour

Nouméa, 1973. Sur le Caillou, l'heure française ne sera jamais l'heure française.

Nouméa, mon amour

 

Été 1973.

 

Don Juan 73 ou si Don Juan était une femme. Le seul film que l’on peut voir à Nouméa. Avec une Bardot plastique, mécanique, faussement philosophique. Qui séduit, défroque, débauche, déboutonne tous les corps, le masculin comme le féminin, du sacré au profane.  Mathieu Carrière, Maurice Ronet, Robert Hossein, la très nue Jane Birkin et le fort mignon Robert Walker Jr. (le fils des très hollywoodiens Jennifer Jones et Robert Walker, mais que fait-il là ?). Dialogues insipides, de la nudité en veux-tu en voilà. L’ennui à coups de manivelle. Don Juan ou comment Roger Vadim a réalisé le plus mauvais film de sa carrière. Après avoir créé la femme, Vadim enterre la femme et Bardot par la même occasion.  Entre les deux époques, Bardot aura eu le mérite de faire croire à tous les hommes de la Terre que la femme française est peu vertueuse. Une pute quoi ! Bardot à Nouméa, de la bourgeoisie en sexe, du sexe à gogo même pas rigolo. Nouméa manque de cinémas.

 

À Nouméa, il y a aussi les Témoins de Jéhovah. Qui frappent aux portes et veulent vous embrigader coûte que coûte. Des prédicateurs qui vous bassinent la tête avec leur dogme, brochures à l’appui. Qui s’approchent de vous avec des sourires d’humilité non attestée. Sans doute les lointains cousins des Enfants de Dieu croisés à la Gare Saint-Lazare – ah ! les années 1970 ! Hare Krishna en sus, cent clochettes et quel tralala – qui guettent les trains de banlieue pour appâter la jeunesse en mal d’amour avec l’amour de leur Dieu. Les garçons abordent les jeunes filles, les filles abordent les jeunes hommes. Niaiseries des uns et des autres. À Nouméa, la consigne est de ne pas ouvrir la porte aux annonciateurs de l’Armageddon. Si les Témoins de Jéhovah mettent un pied dans votre intimité, c’en est fini de votre tranquillité. Vous, vous mettez deux pieds dans un tombeau à 16 758 kilomètres de chez vous.

 

À Nouméa, il y a la Baie des Citrons et la Plage de l’Anse Vata. Cartes postales de rêve. Pour envoyer aux proches et amis vivant en métropole, comme on dit – car ici, on ne dit pas en France. Temps magnifique, voici un soleil couchant à faire pâlir Saint-Raphaël pour l’éternité, quelques averses puisque nous sommes en hiver. C’est le monde à l’envers depuis que le navigateur anglais James Cook a découvert la Grande Terre au relief montagneux évoquant l’Écosse, anciennement Caledonia, et qu’il a baptisée New Caledonia. C’était en 1774. Le rêve est rivage face à la Mer de Corail. La mer, apparemment, déverse ses beaux coraux blancs dont font commerce les petits commerçants. Un corail, des coraux. Comme des arbres tombés de la terre qui ont poussé dans l’eau. Par la magie de la lune. Un amour de corail au pays du nickel.

 

Car, à Nouméa, depuis quelque temps, il y a le boom du nickel. Et c’est la ruée vers l’or vert de l’ex-colonie rehaussée en territoire d’outre-mer (depuis 1946). Les Français de la métropole s’expatrient – en solo, en groupe. Par amour de l’argent – immanquablement salutaire sur terre et sur mer. Qui peut dire le contraire ? Des îlots d’Européens (surnommés les Zoreilles) dans l’archipel mélanésien. Pas facile de se mêler aux Caldoches, ces descendants des forçats (l’Australie, quelques bateaux plus loin, affiche la même Histoire) ou de travailleurs sous contrat comme les Vietnamiens arrivés dès le XIXème siècle et d’autres arrivants d’inspiration Vieille France (la Contre-Culture des années 1960 n’a pas fait de vagues par ici et Mai 68 n’arrivera pas deux fois). C’est encore moins facile de se mêler aux Kanak, natifs des lieux et propriétaires de l’esprit des lieux. Au vu des objets artisanaux exposés dans les échoppes : totems, huttes, pirogues, nacres, coquillages, paréos. Les Kanak, un peuple autochtone à l’écart, invisible pour la plupart, mais visiblement déclassé (comme les Aborigènes de l’Empire britannique). Au coin d’une rue, la tristesse est palpable.

 

Je n’aime pas voir des gens ivres tituber, puis s’effondrer – dans aucune rue, aucune ville. De même que je n’aime pas cet hôpital de Nouméa où Astrid G. a échoué. L’odeur âcre vous prend à la gorge. Est-ce la puanteur des corps ? Est-ce une lotion qui exorcise les démons ? Les murs de la grande chambrée ont été trempés dans du charbon. Des lits en fer refluent comme des carcasses obscènes. C’est Zola à Nouméa. L’envers du paradis, si le paradis existe. Pour Astrid G., alcoolique frêle et tremblante, le voyage exotique s’est arrêté aux barreaux de la fenêtre. Après une saison à Papeete. Après des années de quête d’un bonheur introuvable. À son chien, qui lui voue un amour inconditionnel, elle a donné le nom de Tiaré. Fleur blanche de la Polynésie qu’elle couvre de baisers. Astrid G. sera ma Jane Bowles à Tanger.

 

De ce fait, pas d’invitation au Bal du Gouverneur de Marie-France Pisier, qui, une décennie plus tard, publiera son mièvre récit sur la Nouvelle Calédonie. L’actrice s’imagine en Scarlett O’Hara de l’hémisphère Sud. Qu’elle retourne à ses amours chez François Truffaut qui la filme si bien. Ou qu’elle rejoue Cousin, Cousine. Son roman est trop gnangnan. Il faut se rendre à l’évidence. La vie est chère à Nouméa. Les denrées de première nécessité sont importées. Tout le monde se plaint. Il y a un lycée mais pas d’université. L’enseignement supérieur, pas une priorité. Pour étudier, UTA va où vous rêvez d’aller étudier. Destination l’Europe, l’Australie (voisine) n’étant pas encore à la mode. L’ORTF fait sa Télé Nouméa avec de rares émissions. Elles sont diffusées avec un temps de retard sur Paris. Si bien que le temps n’a pas la même valeur monolithique. Sur le Caillou, l’heure française ne sera jamais l’heure française.

 

Eté 1973, si le paradis existe, il est sable fin, blanc à Yaté, noir volcanique à Thio. Nouméa est hibiscus, cocotier, arbre dit flamboyant et arbre fantastique appelé banian. Le rouge orangé alterne avec le jaune tropical à deux jets du lagon. Le Pacifique Sud est un essaim de sonorités : Bourail, Poindimié, Ouvéa, Vao… Cet été-là à la radio, Mick Jagger pleure sa Angie tandis que Sylvie explique à Johnny que : Si tu n’es pas vraiment l’amour /Tu lui ressembles /Quand je m’éloigne /Toi tu te rapproches un peu. De l’Océanie à Paris.

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