L'islamo-gauchisme:déconstruire, dit-elle

Que cherche-t-on à construire, ou qui cherche-t-on à livrer en pâture, en ciblant un groupe constitué de chercheurs et d’enseignants-chercheurs, lequel groupe, s’il a été identifié, planerait nébuleusement, dangereusement, au-dessus de la nation-France et surtout à l’intérieur des murs de l’université française? Enquête commandée au CNRS, la bonne blague déprimo-comique.

L’islamo-gauchisme : déconstruire, dit-elle

 

Que cherche-t-on à construire, ou qui cherche-t-on à livrer en pâture, en ciblant un groupe constitué de chercheurs et d’enseignants-chercheurs, lequel groupe, s’il a été identifié, planerait nébuleusement, dangereusement, au-dessus de la nation-France et surtout à l’intérieur des murs de l’université française? Une enquête pour extraire les grumeaux de la masse que l’on préfère lisse, docilement malléable, et si possible recyclable au gré des époques et des folklores méta-culinaires ?

Référence est faite ici au terme islamo-gauchisme concocté par les têtes pensantes qui pensent l’université et dégusté avec un arrière-goût d’amertume par les universitaires. Hiver 2021 – justement la saison où les universitaires français se sont mobilisés pour soutenir leurs collègues hongrois de l’Université de théâtre et de cinéma de Budapest qui semblaient mal en point face aux attaques et restrictions politiquement motivées. Juste effet de ricochets : le 21 février 2021, le New York Times s’est inquiété du sort des universitaires français mal considérés dans leur propre pays depuis qu’ils/elles auraient goûté aux sciences humaines américaines.

Déconstruire, dit-elle. And that’s all she said. C’est tout ce qu’elle dit, comme dirait l’écrivain américain Donald Barthelme, une figure incontournable du post-modernisme (aïe, le mot que d’aucuns détestent) déconstructeur, oui, déconstructeur de discours d’un temps ancien que certains voudraient éternels, éternellement applicables, comme une recette de cuisine. Or, on oublie que même une recette de cuisine peut être mise au goût du jour, revisitée par un chef étoilé, auquel cas on criera au génie aux JT de 13h ou de 20h (heure française, bien entendu).

Gauchisme. Substantif masculin, 1838, « opinions de gauche ». Substantif dérivé de gauche auquel on a ajouté le suffixe -isme. Après 1968 : théorie politique prônant l’action révolutionnaire. L’université française est le miroir de la société française avec sa palette de couleurs et d’affiliations politico-idéologiques, versées à grandes louches ou discrètement distillées. Néanmoins, la recherche en sciences humaines, comme en sciences dures, est encadrée par des comités scientifiques et des impératifs budgétaires. De là à se positionner en gauchistes pouvant déstabiliser, voire renverser les institutions… Accessoirement : A-t-on traité Bertrand Tavernier de gauchiste-anti-colonialiste lorsqu’il a sorti Coup de torchon en 1981, cette peinture horripilante de la France coloniale en Afrique-Occidentale française ?

Depuis quand avoir des idées de gauche en France est devenu un délit ? Cette histoire-là n’appartient-elle pas aux dictatures militaires ou aux nationalismes exacerbés ?  Est-ce que pour être un bon citoyen, il convient d’être de droite ? Est-ce que tout le pays, pour mériter l’absolution, doit absorber les discours de la droite molle ou de la droite dure ? Est-ce que désormais en France on pédale dans la choucroute, la semoule, le yaourt (grec ou pas), tiens, ajoutons aussi le boulghour & le ketchup importé éhontément des États-Unis et dont Ronald Reagan, de la droite pure et dure, fit grand cas pour justifier ses coupes budgétaires dans le fonctionnement des écoles publiques ?

Islamo-. Elément invariable tiré de la racine du mot islamisme, substantif datant de 1765 et désignant la religion musulmane née au VIIème siècle. Le o final de islamo et l’ajout du tiret permettent de forger un adjectif composé à connotation fortement dépréciative et à valeur sémantique unique. Dans le contexte politico-social actuel, complexifié par la catastrophe sanitaro-psychologico-troublante, le parcours sémémique du double adjectif ne va nulle part, ou si vous préférez, va droit dans le mur puisqu’il a pour vocation de persuader tous les destinataires du message politico-médiatique qu’on a atteint un point de non-retour. Accusation catégorique conduisant à la punition collective, l’enquête commandée au CNRS, la bonne blague déprimo-comique.

Certes, il peut y avoir affinité entre l’enseignant-chercheur et la matière enseignée et investiguée. Certes, cette affinité peut se révéler intellectuellement et moralement dérangeante. Cependant, va-t-on soupçonner d’inceste les enseignants-chercheurs qui travaillent sur le roman René de Chateaubriand ? Soupçonner de radicalisme les enseignants-chercheurs qui réfléchissent sur le documentaire Black Panthers d’Agnès Varda ? Soupçonner d’hérésie les enseignants-chercheurs qui écrivent sur La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne ? Soupçonner de sentiment anti-français les écrits de Rabelais, de Zola, de Camus ?

Reprenons depuis le début. Au commencement était le verbe qui racontait l’action ou la pensée des acteurs d’une histoire, réelle ou inventée – peu importe. Un jour, on s’est aperçu qu’on pouvait raconter cette même histoire d’une manière différente. Pas une vraie révolution, car déjà au XVIIIème siècle, Laurence Sterne et Denis Diderot s’y étaient attelés, du moins dans la sphère euro-européenne. Mais dans la seconde moitié du XXème siècle, on se mit à questionner le fondement des discours qu’on servait comme fondateurs. On se mit à déconstruire, oui, à déconstruire, les schémas narratifs, les narrations traditionnelles, officielles, binaires avec dénouement conventionnel. Donald Barthelme réécrivit Blanche-Neige. Et Blanche-Neige, beauté dotée de grains de beauté, devint l’amante vaine, maniaco-tyrannique, un pur produit du formatage manichéiste nourri de propagandes fanatico-capitalistes médiatico-fachistes perverso-sexistes historico-irréalistes. Normal, dans une société sémantico-trash qui cultive son centre mytho-centré.

Une société qui reconstruit les mêmes récits galvaudés, de peur d'être déconstruite par ses marges ou ses périphéries ou ses -isme et anti- -isme servis en apéro-musette pour le plaisir, toujours le même, des uns et des unes. 

 

 

 

 

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