Privilèges de Rugy - un «trait culturel»?

« Ça doit être culturel. » Voici ce qu’on a lu et entendu à propos de l’affaire de Rugy, ex-ministre en écologie. Et depuis quand le culturel est-il devenu un argument philosophico-juridique?

Privilèges de Rugy -- un trait culturel

« Ça doit être culturel. » Voici ce qu’on a lu et entendu à propos de l’affaire de Rugy, ex-ministre en écologie. Commentaire des uns et des autres, journalistes, journalistes-animateurs, journalistes-modérateurs, politologues avisés, inspirés par des statistiques ou des analyses à caractère historique, politiciens élus, réélus, bien dans leurs pantoufles, ou mal dans leurs baskets, redoutant d’être déchus, tous grands commentateurs de la vie publique française, de la société française et du ressenti d’une certaine catégorie de la population française.

Et depuis quand le culturel est-il devenu l’argument philosophico-juridique pour défendre des pratiques apparemment peu défendables (oui, oui, présomption d’innocence, enquête, vérification…) ?

D’habitude en France, ce qui relève de la sphère culturelle de l’Autre est condamnable, voire condamnée, au mieux dénigrée avec panache ou encore tenue à distance. Du trivial au tragique : le hamburger-frites-coca des Nords-Américains (Ah, ces Américains ne savent pas manger !), la démission de la ministre suédoise après avoir acheté du chocolat avec l’argent public (c’est d’un ridicule !), l’excision des fillettes dans certains pays d’Afrique (plutôt barbare, on est d’accord), le crime d’honneur perpétré contre les femmes pour laver l’honneur de la famille dans les campagnes d’Anatolie (d’un autre âge, cruel, c’est sûr). Ce culturel-là est à bannir, à vomir même, quand il ne donne pas à rire (il y a plusieurs années, une émission de Canal Plus intitulée, « Le Ventre de l’Amérique »).

Et soudain, pour épargner l’homme puissant censé s’occuper des affaires pressantes de l’État français et des questions écologiques du monde, tout aussi pressantes, dit-on, et soudain, on avance l’argument fataliste, déterministe, essentialiste du culturel. Allons bon ! Les privilèges de cour, un trait ethnique français, monarchique, historique. Incontournable, inextirpable, en somme. Ah bon ? Et dire qu’à tous les Autres à l’étranger, on vend la Révolution Française, l’abolition des privilèges, la liberté, l’égalité, oui, l’égalité ! et la fraternité comme modèle de société. Franchement, même si certains pays méritent d’être gavés de cet idéal-là, faut pas rêver. Désormais, on rétorque à la France de balayer devant sa porte. Et de toutes façons, souvent, ce que les étrangers ont retenu de l’histoire de France, c’est Napoléon. Comme modèle de démocratie, on a fait mieux.

Pour en revenir au culturel.

Dans cette affaire de privilèges permettant l’ascèse (devant les micros des organes de presse, le ministre déclare ne pas consommer de grand vin ni de gros homard, c’est son droit le plus absolu) ou permettant la démesure (grand vin, gros homard, que de clichés…mais rien de choquant dans le cadre privé), le culturel vient primer sur l’éthique, le déontologiquement acceptable ou inacceptable. Et en guise de pré-dénouement du scandale politiquement incorrect, la parole officielle explique qu’il s’agit de préserver et de présenter une certaine image de la France avec ses vignobles, sa gastronomie. Verbiage que tout çà. Prose de mauvais aloi et de mauvaise foi. Il ne s’agit pas de mettre les viticulteurs et les pécheurs au chômage ni d’empêcher quiconque de déguster les nourritures terrestres du terroir-France ni de faire du misérabilisme devant les têtes divinement couronnées ou auto-auréolées, venues d’ailleurs jusqu’au Palais. Il me semble qu’il s’agissait de discuter du bon usage des deniers publics, du pognon mal distribué, gaspillé, quoi !

À quand une missive de la C.A.F. aux élus et nommés de l’État français ? Ah mais, il est vrai que jamais ces deux mondes ne communiqueront.

 

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