Slimane Dazi, indigène de la nation malgré lui

Indigène de la nation, tout un roman. Le cri d’un homme qui n’aime pas être acculé. Le boxeur dans les cordes rebondit.

Slimane Dazi, indigène de la nation malgré lui

 

La couverture du livre est déjà récit. La photo de l’acteur Slimane Dazi – rien n’est lisse. Le vécu intense d’un homme. L’homme est visage. Un visage rugueux, onduleux, sculpté comme une effigie de Rodin, avec ses plis, plissures, rides, amas et chutes. Le titre de l’ouvrage – Indigène de la nation, tout un roman. Pas le roman français que certains voudraient réinventer au nom d’un paradis perdu. Plutôt un cri de colère pour montrer la réalité sans artifices, mettre en relief les absurdités, déliquescences, perversions. Le cri d’un homme qui n’aime pas être acculé. Le boxeur dans les cordes rebondit.

« C’est un acte politique » me dit Slimane Dazi, Parisien jusqu’aux replis de son âme, un Parigot de Paname dont il promène l’image dans Les Derniers Parisiensde Hamé et Ékoué.

Détenteur d’un passeport algérien, l’homme n’est libre de voyager que dans l’espace Schengen. Le passage des frontières, la contrainte des visas compliquent son métier d’acteur, lui qui travaille avec les réalisateurs étrangers, doit effectuer des déplacements. Au lendemain des accords d’Evian du 18 mars 1962 qui devaient mener à l’indépendance de l’Algérie, les parents ne peuvent plus avoir la double nationalité et choisissent de conserver leur passeport algérien. Né sur le sol français en 1960, Slimane Dazi doit donc demander sa réintégration dans la nationalité française. Découragé par le protocole à suivre et les documents à fournir, il abandonne sa démarche une première fois. Lorsqu’il se décide à constituer un nouveau dossier, il se sent humilié par l’obligation de passer un test de langue française, faute de pouvoir présenter un diplôme « attestant d’un niveau B1 ». Agacé, en 2016, de devoir répondre à des questions telles que : « Qui est Brigitte Bardot ? »   

Indigène de la nationn’est pas un pamphlet partisan, comme pourrait laisser entendre le titre. Ni un document clinique sur les décentrements de la nation française – quoique... Slimane Dazi y consigne certes l’histoire de la France coloniale et postcoloniale, mais il livre surtout l’histoire de sa vie entre M’sirda Thata, un village du Moyen Atlas, à 250 km d’Oran, qu’il ne découvre qu’à l’âge de huit ans, et la France qui le voit naître à Nanterre, grandir à Cachan, se passionner pour le foot à l’adolescence, chercher en vain sa voie dans un centre de formation pour délinquants en Picardie, faire divers métiers avant de devenir soldeur ambulant puis ventouseur pour des équipes de tournage à Paris et en province. Cette France des banlieues ouvrières, des zones rurales et de Paname-la-Noce fait sa carapace d’homme tout en lui taillant des encoches, des brisures.

Le récit autobiographique isole les fragments d’une vie, dépeint des moments en vrac, alterne plusieurs chronologies, évoquant les zoufris– ces ouvriers algériens solitaires, l’idole Seita Kalif –  l’attaquant de Saint-Etienne, la mer qui s’étend à perte de vue et les champs d’orangers là-bas, la vie heureuse dans sa cité ici, une ratonnade sur la Côte d’Azur, les boites de nuit parisiennes, Montmartre, Belleville, la musique soul, funk, Marvin Gaye et James Brown, sa déception, sa tristesse face aux banlieues dégradées qui « pourrissaient sur pied », son engouement pour le cinéma de John Cassavetes ou de Bertrand Blier, sa carrière d’acteur qui le conduit au Festival de Cannes pour Un Prophètede Jacques Audiard, Rengainede Rachid Djaïdani et Only Lovers Left Alivede Jim Jarmusch et qui lui vaut des prix d’interprétation à Montréal, Dakar et Marrakech.

Une histoire à la Antoine Doisnel des Quatre cents coupsde François Truffaut. Ou plutôt la suite. De contentements en déraillements, de promesses en désillusions. Échappé du centre correctionnel pour voir la mer, Antoine Doisnel se fige à l’écran. Slimane Dazi prend le relais pour raconter ses parents qu’il appelle affectueusement son Chibani et sa Yemma, sa fratrie – trois sœurs et cinq frères – sur laquelle lui, le grand frère imparfait et écartelé, est censé veiller, ses amis ici et là-bas, hâbleurs comme lui, ses amours, les femmes qui ont marqué sa vie, et puis ses débuts et son évolution en tant que comédien de cinéma et de télévision. La « gueule cassée » de Slimane Dazi passe bien à l’écran. Son autobiographie décoche les mots, les émotions, les faits – de la survivance et de la dignité d’un homme.

 

Slimane Dazi, Indigène de la nation, éditions Don Quichotte, 2018, 240 pages, 18€.

 

Slimane Dazi, Indigène de la nation (2018) Slimane Dazi, Indigène de la nation (2018)

 

 

 

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