esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
Abonné·e de Mediapart

63 Billets

6 Éditions

Billet de blog 19 déc. 2021

The Power of the Dog, intimités au Montana par Jane Campion

Avec The Power of the Dog (Le pouvoir du chien), diffusé récemment sur Netflix, le cinéma de la Néo-Zélandaise Jane Campion reste d’une grande intensité visuelle, sonore, psychologique et narrative, comme dans La leçon de piano.

esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

The Power of the Dog, intimités au Montana par Jane Campion

Avec The Power of the Dog (Le pouvoir du chien), diffusé récemment sur Netflix, le cinéma de la Néo-Zélandaise Jane Campion reste d’une grande intensité. Intensité visuelle, sonore, psychologique et narrative, comme dans La leçon de piano (Palme d’or au Festival de Cannes 1993). Filmée en Nouvelle-Zélande, l’action se déroule en 1920 au Montana dans de grands espaces dignes des westerns hollywoodiens de John Ford ou d’Anthony Mann. Des tableaux qui évoquent un quotidien entre « la Frontière Sauvage » (« the Wild Frontier ») et la civilisation moderne (véhicules, dîners mondains). En écho à l’extrême rugosité et à la violence latente de La ballade de Buster Scruggs des frères Coen.

Le Britannique Jonny Greenwood, du groupe rock Radiohead, qui avait déjà signé la musique grinçante, éreintante de Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, crée ici une atmosphère mettant les nerfs à vif. Des phrases musicales qui écrivent la terreur psychologique, l’incertain aboutissement. La vie est là, avec ses routines, ses infimes détails.  Les hommes vaquent à leurs tâches d’hommes, des cowboys rustres pour la plupart, avec à leur tête Phil Burbank (Benedict Cumberbatch) dont la férocité et l’intelligence contrastent avec la bienveillance et la candeur de son frère cadet George Burbank (Jesse Plemons). Une femme veuve, Rose Gordon (Kirsten Dunst), mère de Peter (Kodi Smit-McPhee), tient une auberge où passent ces hommes. Sa vie s’en trouvera transformée, pour le meilleur et le pire.

Tout au long du récit, on devine des bifurcations possibles. L’emprise du cowboy Phil sur sa belle-sœur Rose rappelle la cruauté qu’exerce Stanley Kowalski sur Blanche Dubois dans Un tramway nommé Désir d’Elia Kazan. Or, la déchéance de Rose n’est pas celle qu’on prévoyait. Sur une autre trame, la virilité masculine à son paroxysme semble constamment menacer le fils hypersensible de Rose, dont l’apparence efféminée lui vaut des sobriquets tels que « faggot », « sissy », « Miss Nancy ». Par endroits, on n’est pas loin de l’univers de Le secret de Brokeback Mountain d’Ang Lee. Mais Phil se révèle bien plus stratège que fragile. Rien n’arrive de ce qui aurait pu arriver.

En fait, en permanence, quelque chose demande à surgir. Quelque chose surgit furtivement comme Phil jouant du banjo pour narguer Rose qui s’exerce au piano ou castrant un taureau à mains nues, comme Peter rebroussant chemin fièrement au milieu des hommes qui le harcèlent ou reconnaissant les contours d’un chien sur les flancs symboliques d’une montagne. Quelque chose demande à être conjuré.

Dans un style bien à elle qui exacerbe l’attente du spectateur par une accumulation d’indices, Jane Campion nous conte des histoires d’hommes et de femmes qui réussissent ou échouent à être eux-mêmes. Cela se passe dans le Montana car le long-métrage est adapté du roman américain Le pouvoir du chien (1967) de Thomas Savage. Mais le récit aurait pu se passer ailleurs. Campion, certes, aime filmer, voire sacraliser la prégnance de la nature, les paysages grandioses, les troupeaux en cavalcade, les chevaux. Elle s’est aussi appliquée à reconstituer la vie dans un ranch de l’Ouest américain et à restituer des aspects de la petite ville de province. Mais la réalisatrice est avant tout une peintre de l’âme humaine, de ses blessures, énigmes, bassesses, résistances, élévations. La quête ou la survie de soi ainsi que la quête d’autrui qui peut se révéler tortueuse nous ramènent à l’inextricable relation entre le poète John Keats et Fanny Brawne dans Bright Star.

Le titre du film, qui fait référence au Psaume 22 : 20 (Et toi, Éternel, ne t'éloigne pas! Toi qui es ma force, viens en hâte à mon secours ! Protège mon âme contre le glaive, Ma vie contre le pouvoir des chiens ! Sauve-moi de la gueule du lion, Délivre-moi des cornes du buffle!), est un avertissement contre l’ennemi visible et invisible. Le pouvoir du chien est une malfaisance qui se tapit dans le soi intime ou bien dans le réel autour de soi. Malgré cette référence religieuse, le film de Campion opte pour l’ambivalence, ne dessine pas de ligne franche entre le bien et le mal. Campion ne donne pas dans le dénouement moralisateur.

Va-t-on encore se lamenter que le film ne soit projeté que sur Netflix et pas sur grand écran ? Le pouvoir du chien sera-t-il sélectionné au Festival de Cannes 2022 ? À lire le parcours de Jane Campion, on apprend que la télévision a été plus à son écoute que les producteurs de cinéma. Présentée à la Mostra de Venise en septembre 2021, l’œuvre a été récompensée du Lion d’argent dans la catégorie « meilleure réalisation ».

La critique a salué l’interprétation du Britannique Benedict Cumberbatch qui, effectivement, livre un jeu d’acteur remarquable, même s’il ne réussit pas tout à fait à rendre l’accent nord-américain. Peut-être que son personnage, diplômé d’une prestigieuse université de la Côte Est, n’a pas besoin de sonner comme un rancher de l’Ouest sauvage. Kirsten Dunst compose un jeu nuancé, mais son personnage devient vite redondant. Il en va de même pour Jesse Plemons. C’est l’Australien Kodi Smit-McPhee, 25 ans, déjà une longue carrière derrière lui, qui se révèle prodigieux. Sa performance vaut la peine qu’on revoie le film une seconde fois.

Esther Heboyan, 19/12/2021

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Aurélien Rousseau, l’autre caution de gauche de Matignon
Le nouveau directeur de cabinet d’Élisabeth Borne, Aurélien Rousseau, a été directement choisi par Emmanuel Macron. Sa réputation d’homme de dialogue, attentif aux inégalités, lui vaut de nombreux soutiens dans le monde politique. D’autres pointent sa responsabilité dans les fermetures de lits d’hôpitaux en Île-de-France ou dans le scandale du plomb sur le chantier de Notre-Dame.
par Ilyes Ramdani
Journal
Législatives : pour les femmes, ce n’est pas encore gagné
Plus respectueux des règles de parité que dans le passé, les partis politiques ne sont toujours pas à l’abri d’un biais de genre, surtout quand il s’agit de réellement partager le pouvoir. Nouvelle démonstration à l’occasion des élections législatives, qui auront lieu les 12 et 19 juin 2022.
par Mathilde Goanec
Journal
Climat : militer dans l’urgence
Une quinzaine de départements français sont touchés par la sécheresse, dix ont déjà dépassé le seuil d’alerte. On en parle avec Simon Mittelberger, climatologue à Météo-France, Cécile Marchand d’Alternatiba et Les Amis de la Terre, et Julien Le Guet, du collectif Bassines non merci.
par À l’air libre
Journal
Orange : la journée des coups fourrés
Redoutant une assemblée générale plus problématique que prévu, la direction du groupe a fait pression sur l’actionnariat salarié pour qu’il revienne sur son refus de changement de statuts, afin de faire front commun pour imposer la présidence de Jacques Aschenbroich. Au mépris de toutes les règles de gouvernance et avec l’appui, comme chez Engie, de la CFDT.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
par C’est Nabum
Billet de blog
Qui est vraiment Élisabeth Borne ?
Depuis sa nomination, Élisabeth Borne est célébrée par de nombreux commentateurs comme étant enfin le virage à gauche tant attendu d'Emmanuel Macron. Qu'elle se dise de gauche, on ne peut lui retirer, mais en la matière, les actes comptent plus que les mots. Mais son bilan dit tout le contraire de ce qu'on entend en ce moment sur les plateaux.
par François Malaussena
Billet de blog
par Fred Sochard
Billet de blog
De l'art de dire n'importe quoi en politique
Le problème le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, de savoir vraiment pour quoi on vote. Il serait peut-être temps que ça change.
par Jonathan Cornillon