L'Autre dans la littérature: F. Scott Fitzgerald

Gatsby le magnifique ou comment le narrateur Nick Carraway, en représentant de la bourgeoisie anglo-saxonne de l’époque, pose un regard méprisant et sarcastique sur les Juifs, les Européens du Sud-Est et les Noirs.

 

 

L’Autre dans la littérature : F. Scott Fitzgerald

 

Gatsby le Magnifique (1925), ce grand classique de la littérature nord-américaine, est sans conteste l’œuvre la plus puissante et la mieux construite de F. Scott Fitzgerald. Dans l’Amérique des années 1920 évoquant « Les Hommes creux » de T. S. Eliot, Gatsby le beau parvenu cherche à reconquérir son amour de jeunesse, une Daisy frêle et futile, mariée à un adepte de la suprématie blanche. Dans le rôle du narrateur, Nick Carraway, venu du Midwest pour s’enrichir et absorber l’énergie de la Côte Est, fait figure d’observateur incidemment moraliste. Incidemment aussi, Carraway, en représentant de la bourgeoisie anglo-saxonne de l’époque, pose un regard méprisant et sarcastique sur les Juifs, les Européens du Sud-Est et les Noirs.

Par exemple, une très brève séquence relatant la rencontre éphémère avec l’Autre fait surgir la tension raciale entre le narrateur et trois individus de couleur :

 

As we crossed Blackwell’s Island a limousine passed us, driven by a white chauffeur, in which sat three modish Negroes, two bucks and a girl. I laughed aloud as the yolks of their eyeballs rolled toward us in haughty rivalry.

https://www.planetebook.com/free-ebooks/the-great-gatsby.pdf

The Great Gatsby, Chapter 4, p. 74)

 

Comme nous traversions Blackwell-Island, une limousine nous croisa, conduite par un chauffeur blanc, dans laquelle étaient assis trois nègres habillés à la dernière mode, deux gars et une fille. Je ris tout haut en voyant les blancs de leurs prunelles rouler vers nous en une rivalité altière.

(http://beq.ebooksgratuits.com/classiques/Fitzgerald-Gatsby.pdf

Gatsby le Magnifique. Trad. Victor Llona, Chapitre 4, p. 128)

 

L’incident reste minime pendant que Gatsby, au volant de sa splendide voiture, conduit Carraway à New York. Néanmoins, il révèle un contexte social et une ambiance idéologique où les gens sont classés, jugés d’après la couleur de leur peau, leur origine ethnique et leur statut social. De plus, la scène fait écho au discours raciste du mari de Daisy qui cite l’Ascension des Empires de gens de couleur d’un certain Goddard – allusion à Lothrop Stoddard. Le monde pourrait chavirer et les Noirs d’Amérique pourraient accéder aux mêmes droits et privilèges que les Blancs : acheter le service d’un chauffeur qui plus est blanc/caucasien, se faire transporter à bord d’un véhicule privé, s’octroyer un confort après des siècles d’asservissement dans les plantations du Sud et des années de migration du Sud vers le Nord (la Grande Migration) en train ou à pied (cf. les 60 tableaux de la série « The Migration Series » de Jacob Lawrence, la pièce de théâtre Fences d’August Wilson). Dans cet épisode de Gatsby le Magnifique, les Noirs semblent jouir d’un rang social et d’un pouvoir économique qui les mettent à égalité avec les Blancs, ayant bénéficié du modèle capitaliste ainsi que du mouvement culturel de la « Harlem Renaissance ». L’ordre de la phrase glisse progressivement vers l’identification des passagers en tant que « Negroes », l’usage du terme « Negroes », aujourd’hui désuet et offensant, faisant partie de la norme linguistique jusqu’au milieu des années 1960.

Ensuite vient la différenciation genrée : « two bucks and a girl » pour désigner deux jeunes hommes et une jeune femme sans doute dans la force de l’âge comme les deux protagonistes blancs du roman, que le traducteur rend simplement et plus ou moins légitimement par « deux gars et une fille ». S’il est vrai que le substantif pluriel « bucks » nomme l’identité sexuée des deux personnages masculins, il n’est pas si neutre que ça puisqu’il évoque la typologie « mâle » d’une espèce animale. Autrement dit, le mot renvoie à l’animalité biologique des individus et par-delà à la virilité menaçante des hommes africains américains dans l’imaginaire anglo-saxon. L’homme noir est perçu comme un être d’instinct, un stéréotype de désir incontrôlé et de puissance sexuelle. L’homme noir est, et restera, celui qu’on accuse de vouloir violer les femmes blanches (le film Naissance d’une nation (1915) de D. W. Griffith ; le lynchage de trois hommes à Duluth, Minnesota, en juin 1920 mentionné par Bob Dylan dans « Desolation Row »; le roman Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960) de Harper Lee ). Fitzgerald ne pouvait ignorer la connotation réductrice de « bucks ».

Et Fitzgerald continue sur sa lancée en amplifiant la réaction du narrateur et en creusant la distance raciale entre « trois nègres habillés à la dernière mode » et « je »/« nous ». L’antagonisme se joue au niveau du regard. Le regard que jettent les passagers noirs à Jay Gatsby et Nick Carraway est perçu, interprété comme un défi à l’homme blanc, une hostilité porteuse de rivalité raciale, sociale et masculine. Mais Carraway minimise, disqualifie ce défi en le ravalant au niveau d’une crânerie puérile qui ne pourrait avoir de conséquence. Son rire, sa moquerie sont symptomatiques de son mépris soutenu par un ordre politico-social qui le protège, et qui, à cet instant précis, lui parait immuable. Et le détail physique sélectionné, « les blancs des prunelles qui roulent », finit de déshumaniser les personnes en soulignant le mécanisme de leurs yeux grossièrement visibles au milieu du visage, ce qui n’est pas sans rappeler les spectacles de « blackface » (acteurs blancs grimés en noir) et les automates hérités de la période Jim Crow, ce personnage caricatural inventé dans les années 1830 par l’acteur Thomas Dartmouth Rice.

On sait que Fitzgerald était un homme de son temps : raciste, nativiste, xénophobe. Dans une correspondance privée datant de 1921, on peut lire sa conviction de la supériorité des Blancs d’origine nordique, scandinave, teutonne, celte, en même temps que son regret que l’Allemagne n’ait pas gagné la guerre. À la lecture de Gatsby le Magnifique, roman d’amour, satire sociale, mythe de la conquête du bonheur, la question est de savoir comment les esprits reçoivent, recevront les préjugés racistes qui émaillent le texte.

 

 

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