Festival de Cannes 2021 -- Impressions (2)

Et mon Prix spécial du meilleur titre à Cannes va à Les Intranquilles de Joachim Lafosse.

Festival de Cannes 2021 – Impressions (2)

 

À Cannes, il y a tant de films à voir, tant de films que je ne verrai pas faute de temps. Tant de films qui intriguent ou qui sonnent comme des promesses. Rien que par leur titre : Blue Bayou (qui fait songer à la merveilleuse chanson de Linda Ronstadt),  Piccolo Corpo (à répéter à l’envi, ricochet à la surface de l’eau, rebond à travers les feuillages), Verdens Verste Menneske (comme un croisement de l’allemand et de l’anglais, magie sonore des langues d’Europe du nord), Bergman Island (l’île de Farö dans la mer Baltique où Ingmar Bergman vécut d’amours et de cinéma à la Bergman), Les Intranquilles (comme une ode au chagrin). Et mon Prix spécial du meilleur titre à Cannes va à Les Intranquilles de Joachim Lafosse. Titre à la fois sobre et abyssal.

Cannes, un festival de stars qui ne sauraient décevoir (quoique…), Tim Roth, Adam Driver, Tilda Swinton, Sean Penn, Marion Cotillard… Le Prix d’interprétation masculine pour l’Américain Sean Penn ? Pourquoi pas ? Mais le Norvégien Anders Danielsen Lie, fascinant dans Verdens Verste Menneske, le mérite tout autant. Tout comme le Japonais Hidetosho Nishijima dans Drive My Car (tiens, le titre original est occulté !) et l’Anglais Josh O’Connor dans Mothering Sunday (tiens, le titre original est conservé !).

Chez les actrices, il y a celles qui livrent de multiples performances dont Léa Seydoux dans 4 films, annonce-t-on : France, The French Dispatch, L’histoire de ma femme, Tromperie. 2021 pourrait être l’année Léa Seydoux. Il y a celles qui, dès les premières minutes du film, vous emportent dans leur monde intérieur : Odessa Young et Olivia Colman dans Mothering Sunday, Achouackh Abakar et Rihane Khalil Alio dans Lingui, les liens sacrés, Mia Wasikowska et Vicky Krieps dans Bergman Island, Leïla Bekhti dans Les Intranquilles. Mais pour le Prix d’interprétation féminine, mon cœur balance entre la Finlandaise Seidi Haarla de Compartiment No. 6 et la Norvégienne Renate Reinsve de Verdens Verste Menneske (choix du Jury au final).

Côté réalisateurs, le programme du festival 2021 prépare à la découverte de nouveaux talents ainsi qu’à des retrouvailles avec des talents confirmés. Ces derniers pourraient à nouveau surprendre, séduire (quoique, là aussi…). Sean Baker qui, après le génial The Florida Project, revient avec Red Rocket décrivant cette fois-ci les miséreux du Texas – ça démarre bien, mais on reste sur sa faim. Wes Anderson, maître absolu dans Grand Budapest Hotel, présente The French Dispatch d’après des reportages fictifs sur la France – l’affiche du film déjà un gage d’originalité. On compte sur Carax, Verhoeven, Farhadi, Weerasethakul, Audiard, Dumont, Bercot, Moretti. Jusqu’au dernier jour du festival, il faut faire des choix. Titane de Julia Ducournau, l’épouvante à la Cronenberg, pas noté sur mon agenda. Pour ce qui est des horreurs commises par l’humain, Nitram de Justin Kurzel fera l’affaire.

Un regret, celui de n’avoir pas vu Ripples of Life (très beau titre à la Walt Whitman, mais qu’en est-il en chinois ?) de Wei Shujun. Du cinéma qui parle de cinéma, des étapes avant le tournage. Il y a du François Truffaut dans l’air de Chine. Comment ne pas penser à La nuit américaine ? La sélection de la 74ème édition semble avoir retenu l’art et la création comme motifs narratifs. À titre secondaire dans Les Intranquilles (peinture), Verdens Verste Menneske (photographie), Compartiment No. 6 (vidéo, photographie). À titre principal dans Bergman Island (cinéma), Mothering Sunday (littérature), Drive My Car (théâtre), Annette (musique, stand-up à la Lenny Bruce), Le genou d’Ahed (cinéma), The Souvenir II (cinéma).

Alors, on se pose cette question : qu’est-ce que le cinéma ? Un art de l’illusion qui vous donne du rêve à voir sur un écran ? L’écran géant d’une salle obscure. L’écran de télévision. L’écran d’ordinateur ou de téléphone portable. Ah, le streaming ou visionnage à la demande que d’aucuns aimeraient snober, pire, carrément éradiquer ! C’est peine perdue, avis aux organisateurs de festivals ! Inutile de demander à Steve McQueen si Lovers Rock dans la sélection Cinéma de la Plage, déjà diffusé par la BBC et disponible sur Amazon Prime, sera un jour projeté dans une salle de cinéma. Comme ses confrères et consœurs de renom, McQueen, le provocateur d’idées, est bien ancré dans son époque. C’est son droit. Et il ne manquera pas de confier à Thierry Frémeaux que la prochaine fois il veut être dans la compétition officielle. Un artiste doit montrer son art.

Pour en revenir au rêve, lorsqu’on lui demande pourquoi l’envie d’aller au cinéma perdure, Apichatpong Weerasethakul répond : « Parce que le cinéma est ce qui se rapproche le plus des rêves. » Il n’est pas le premier à le dire. Un film n’est-ce pas une parenthèse magique, un passage vers l’imaginaire de l’autre qui nous propose sa vision (rationnelle ou irrationnelle) du réel ? Pour y accéder, Leos Carax en pyjama dans Holy Motors (2012) nous fait traverser le mur de sa chambre. Une séquence que retiendra Mark Cousins pour son documentaire The Story of Film : A New Generation. Ou bien il suffit de croire avec René Clair (dans sa période hollywoodienne) que C’est arrivé demain (It Happened Tomorrow, 1944).

Et tout devient sujet à rêve. L’absence d’un père dans Flag Day. La révolte d’un fils dans Tre Piani. Les déboires d’un prisonnier en permission dans Un héros. Le deuil, la folie, l’amour, la maladie, le voyage… en fait, tout, tout ce qui fait la vie sert à faire des films. Et nous aimons qu’on nous raconte des histoires. L’œuvre d’art, chef-d’œuvre ou pas, ouvre et ferme un intervalle. Cet intervalle est une stylisation du réel, un tout achevé qui oppose une unité au chaos de l’existence et à « la figure fuyante de l’homme », comme dit Camus à propos de la peinture dans « Art et Révolte ».

J’irai revoir Bergman Island de Mia Hansen-Løve.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.