Lawrence Ferlinghetti, le poète Beat s’est éteint à San Francisco

Dans A Coney Island of the Mind (1958), son recueil de poésie vendu à plus d’un million d’exemplaires, il répète comme une variation sur une ligne de jazz : « and I am perpetually awaiting/a rebirth of wonder » (et j’attends en permanence/la renaissance d’un miracle).

Librairie City Lights à North Beach © E. Heboyan, 2018 Librairie City Lights à North Beach © E. Heboyan, 2018

 

 

Lawrence Ferlinghetti, le poète Beat s’est éteint à San Francisco

 

Le poète et activiste américain Lawrence Ferlinghetti, né le 24 mars 1919 à Yonkers dans l’État de New York, s’est éteint le 22 février 2021 à San Francisco où il s’était installé dans les années 1950 pour y co-fonder la maison d’édition et la librairie City Lights et où il avait contribué à la renaissance littéraire et artistique de la ville. Figure mythique du quartier italien North Beach où affluaient écrivains, poètes, peintres, acteurs, danseurs, musiciens, Ferlinghetti a été le chantre de la liberté de création, de la liberté citoyenne, de la liberté de vivre.

Dans A Coney Island of the Mind (1958), son recueil de poésie vendu à plus d’un million d’exemplaires, il répète comme une variation sur une ligne de jazz : « and I am perpetually awaiting/a rebirth of wonder » (et j’attends en permanence/la renaissance d’un miracle). Dans son manifeste Poetry as Insurgent Art (1975), il tente de rapprocher les extrêmes : « Express the inexpressible » (Exprime l’inexprimable), « Don’t be too arcane for the man in the street » (Ne sois pas trop obscur pour l’homme commun). Dans European Poems and Transitions (1988) et Over All the Obscene Boundaries (1984), il se promène sur le Vieux Continent, s’amusant des transferts linguistico-culturels sur un mode qui hésite entre humour et mélancolie : Paris lui apparaît en 1948 à travers un tableau de Pissarro fait en 1898 ; à Roscoff, il recrée le portrait du poète maudit Tristan Corbière.

De l’Amérique, il dénonce les injustices, les tragédies, les absurdités, car il voudrait en tirer le meilleur. Ses poèmes sont autant de messages politiques que des intermèdes poétiques qui inscrivent la grâce et l’extase au programme du jour. Lorsque la civilisation humaine ne brandit que de faux triomphes, lui propose d’imaginer les sociétés autrement : « where it all began and begins again » (là où tout a commencé et commence à nouveau). Lorsqu’il n’y a plus rien à espérer, comme pour la femme malmenée, il se glisse dans son rêve, se met à l’écoute de l’indicible : « And heard the green birds singing/from the other side of silence » (et entendit chanter les oiseaux verts/de l’autre côté du silence).   Du monde, il observe les imperfections, déceptions, destructions, tout en guettant le moment idyllique, comme une tasse de café dégustée sur un balcon dans Rome qui s’éveille.

Ferlinghetti qui en 1957 avait publié et défendu "Howl" d'Allen Ginsberg contre les censeurs, qui avait donné à San Francisco son aura bohème et intellectuel, attirant toujours des foules de curieux et d'admirateurs à North Beach où l'on pouvait l'apercevoir, avait aussi livré un constat amer sur la transformation de la ville sous l'effet de la Silicon Valley et du matérialisme comme dogme. La mort du poète marque peut-être la fin d'une époque, mais ses écrits continueront d'émouvoir et de faire résonner une pensée à portée universelle.

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