The Dead Don't Die de Jim Jarmusch, balade en zombie land

Les fans de cinéma gore sauront se délecter d’attaques sauvages perpétrées par les morts-vivants surgissant de leur tombe à Centerville, une bourgade qui n’a pas de centre sauf la pleine lune effroyablement prégnante au-dessus d’elle, une bourgade paumée, décentrée de l’Amérique, où Cleveland dans l’Ohio (ce Midwest provincial d’où est originaire Jarmusch) fait figure de ville branchée.


The Dead Don’t Die
de Jim Jarmusch, balade en zombie land 

 

The Dead Don’t Die (Les morts ne meurent pas) du réalisateur indie Jim Jarmusch, projeté en ouverture du Festival de Cannes 2019 et également dans les salles en France, est une parodie vaguement comique et totalement horrifique du film de zombies. Dans la lignée de George A. Romero, le film peut être envisagé comme une pure distraction à l’adresse des fans de films d’horreur qui continuent de fréquenter les salles obscures avec des paniers de popcorn sous le bras. Les fans de cinéma gore sauront se délecter d’attaques sauvages perpétrées par les morts-vivants surgissant de leur tombe à Centerville, une bourgade qui n’a pas de centre sauf la pleine lune effroyablement prégnante au-dessus d’elle, une bourgade paumée, décentrée de l’Amérique, où Cleveland dans l’Ohio (ce Midwest provincial d’où est originaire Jarmusch) fait figure de ville branchée qui envoie ses jeunes bobos poseurs (Selena Gomez, Luka Sabbat, Austin Butler) en mal d’aventures.

The Dead Don't Die - Bande-annonce VOST [Au cinéma le 14 mai] © Universal Pictures France

Les spectateurs et spectatrices à la recherche d’une histoire bien ficelée avec rebondissements, climax et dénouement, risquent d’être déçu.e.s. Car le film ne décolle pas, en dépit d’une maîtrise esthétique incontestable majorée d’une photographie et d’une bande-son (signée Sqürl) à la grâce mélancolique, sépulcrale, comme dans Only Lovers Left Alive, une variation sur le film de vampires où il était déjà – métaphoriquement –  question de zombies. En dépit aussi d’une galerie d’acteurs et d’actrices au jeu détaché mais probant, bien dans leur costume de policiers d’un flegme presque à toute épreuve (Adam Driver, Bill Murray, Chloë Sevigny), de fermier raciste arborant un slogan pro-Trump (Steve Buscemi) face à un citoyen afro-américain quelque peu médusé (Danny Glover), de gérante d’un diner très tranquille (Eszter Balint qui a joué dans Stranger Than Paradise, Caméra d’Or à Cannes en 1984), de gérant cinéphile d’une station-essence-superette (Caleb Landry Jones), d’ermite des bois évoquant le transcendantalisme de Henry David Thoreau (Tom Waits), de thanatopractrice mystique maniant le sabre japonais et l’accent écossais (Tilda Swinton), de zombies cendreux (dont Iggy Pop, Sara Driver – la compagne de Jarmusch) programmés, suite à une catastrophe écologique, pour sortir de terre et croquer des corps vivants.

Le film souffre de deux traits stylistiques très jarmuschiens qui ont parfaitement fonctionné dans les films antérieurs, tels le très musical Mystery Trainou le très poétique Paterson. Le premier procédé est le morcellement de l’action dramatique en scènes simultanées ou alternées. Le second procédé est la répétition des mêmes événements tantôt troubles tantôt horrifiants se produisant en divers endroits de la petite ville. Même si l’intuition du personnage d’Adam Driver, « Ça va mal finir », ainsi que l’escalade dans l’horreur d’organes arrachés créent une tension dramatique de surface, même si l’humour post-moderne de Jarmusch creuse un décalage narratif salutaire, l’action piétine ou plutôt va claudiquant à l’image des zombies en errance. Le film se réduit à un exercice de style qui, à force de fouiller les ingrédients du genre, annule le plaisir de l’attente. Le film devient trop prévisible. On comprend dès le début que les méchants, les impatients, les arrogants et les vivants-déjà-morts seront punis, mangés crus par les morts-vivants.

Peut-être faut-il, comme souvent avec Jarmusch, revoir le film plusieurs fois afin de mesurer une profondeur et une subtilité qui nous auraient échappé au premier visionnage. Car The Dead Don’t Die démarre superbement. Jarmusch nous plonge dans l’atmosphère étrange d’un paysage sylvestre qui fait déboucher un véhicule de police dans un hameau désenchanté (de l’Ohio ? de l’État de New York où le tournage a eu lieu ?). C’est une Amérique pépère où les choses soudain ne tournent pas rond mais où le temps s’arrête, puis s’écoule avec cette lenteur et cette désinvolture caractéristiques du cinéma de Jarmusch. Sans donner dans le didactisme socio-politique, le film se veut une fable amère sur notre civilisation, ses excès, perversions, négligences, comme auparavant Ghost Dog, Dead Man, The Limits of Control. Et pour ancrer son récit dans la légende de l’Amérique qui peut-être se réveillera un jour comme Rip Van Winkle, ou peut-être pas, Jarmusch a commandé à Sturgill Simpson la chanson country « The Dead Don’t Die » qui surgit, resurgit du lointain passé et mène, comme la route qui serpente, vers le futur incertain, l’obscurité dysphorique mutilant, siphonnant corps et âmes voués de toutes façons à devenir poussière. La vie, la mort – une farce absurde. De temps à autre une (fausse ?) belle échappée. Comme pour les trois mineurs du centre de détention et l’ermite tombant sur Moby Dick ? Comme pour le cinéma de genre à la manière Jarmusch qui n’en finit pas de prendre la tangente ? Après la fracturation de la zone polaire, fallait-il s’attendre à autre chose ?

Peut-être qu’avec le temps The Dead Don’t Die deviendra un film culte.

 

 

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