Vilaine fille d'Ayce Kartal ou l'enfance volée au pays des tartines à la tomate

L’enfance volée, violée, vampirisée d’une fillette de huit ans, une histoire vraie, vile et avilissante comme tant d’histoires de la vie, est le thème de Vilaine fille (Kötü Kız en turc), court-métrage d’animation réalisé par Ayce Kartal en lice pour les César 2019 après avoir reçu le Grand Prix au Festival de Clermont-Ferrand en 2018. Un coup de maître sur un sujet toujours tabou.


Vilaine fille d’Ayce Kartal ou l'enfance volée au pays des tartines à la tomate

 

L’enfance volée, violée, vampirisée d’une fillette de huit ans, une histoire vraie, vile et avilissante comme tant d’histoires de la vie, est le thème de Vilaine fille (2016), Kötü Kız en turc, court-métrage d’animation réalisé par Ayce Kartal en lice pour les César

Vilaine fille, d'Ayce Kartal © Ayce Kartal, Les Visiteurs, Gao Shan Pictures Vilaine fille, d'Ayce Kartal © Ayce Kartal, Les Visiteurs, Gao Shan Pictures
2019, après avoir reçu le Prix de la Narration à Ottawa, le Prix du Meilleur Film d'Animation à Leeds, le Prix du Jury à Annecy et enfin le Grand Prix au 41ème Festival de Clermont-Ferrand. Un coup de maître sur un sujet toujours tabou. L’abus sexuel que font subir aux petites filles de Turquie et d’ailleurs les hommes prédateurs sans retenue sans scrupules. Agissant en solo, ou en meute comme c’est le cas ici.

Souillure du corps, déchirure de l’âme. Déchirure du corps, souillure de l’âme. La fillette rencontre ses monstres un jour dans un village de campagne. Elle se met à raconter des histoires de monstres qui déclenchent des chutes à répétition. Des chutes qui ressemblent à des frayeurs d’enfant à qui l’on aurait recommandé de ne jamais s’aventurer au bord d’un précipice ni aux alentours d’une cavité terrestre. La fillette bascule, tombe ici et là, s’imagine morte dans un cercueil vert, une version glauque de Tom Sawyer imaginant ses funérailles. La fillette turque n’est pas Tom Sawyer. Il lui manque la liberté, l’effronterie, l’espace pour les expérimenter.

Pourtant, la fillette aime le vent qui ne se laisse pas attraper, les trains qui vont de la ville à la campagne, les voyages en train. De la chambre d’hôpital, elle et Michi sa peluche se remémorent un flux désordonné, saccadé, qui alterne rêveries et cauchemars. La voix hors-champ de la très jeune Zeynep Naz Daldal ajoute une intonation émouvante, une innocence authentique au bonheur et à la douleur d’être. Dans un entretien, Kartal dit avoir peiné à trouver la voix de la protagoniste en raison de la réticence des parents turcs à laisser leur enfant participer au projet. Sur des images postées sur You Tube, on entend le réalisateur et l’actrice travailler les répliques avec minutie.

La bande-son est tout aussi variée, détaillée, nuancée. Les effets sonores ne sont pas de simples ornements. Les tranches réalistes comme la musique traditionnelle diffusée à la radio, le gazouillis des oiseaux ou le bercement du train sont les figures expressives d’un univers stable, rassurant, voire enchanteur. Par contre, l’irruption du tambour daf et du tambour sur cadre rythme l’agression avec une insistance insoutenable. Des râles, des bruits d’eau, des grondements font émerger l’angoisse.

Dans ce récit non-linéaire inspiré d’un fait réel, le génie de Kartal est dans le trait et la couleur, deux procédés frugalement – candidement ? –  utilisés pour évoquer, sans doute, des dessins d’enfants. Cependant, ces procédés sont en perpétuelle mutation. Le trait esquissé a un pouvoir métamorphique dévastateur. Comme le pantalon qui tombe des jambes écartées de l’agresseur filmé en contre-plongée, formant le A du mot turc Adam (Homme). En panique et dans un élan de survie, la fillette se met à réciter des mots commençant par la lettre A et dessinés grossièrement sur des cartons, Akordiyon (Accordéon), Araba (Voiture), Ada (Île)… pour finir sur Ayı (Ours). Quant à la couleur, elle est traitée avec parcimonie mais avec un enchevêtrement symbolique. Le rouge se décline tout le long du film, de la chevelure rousse de l’enfant à ses chaussures, de l’oreille de l’oppresseur au plumage de l’oiseau libre, des tartines à la sauce tomate au sang coulant d’entre les doigts.

Pendant huit minutes, Vilaine Fille d’Ayce Kartal dénonce la maltraitance dont sont victimes les fillettes dans son pays mais aussi la pédophilie comme phénomène universel. On y trouve une vision de l’humanité à la James Ensor, une caricature désespérante, déshumanisée. Kartal, néanmoins, en tant qu’artiste dans la cité, dans le monde, propose une forme de résistance à la laideur. Dès le début du film, les traits multicolores discontinus pour dire les paysages nous emportent vers un paysage intérieur qui construit sa résilience – peut-être.    

Vilaine Fille, réalisé pour ARTE, produit par Les Valseurs et Gao Shan Pictures.

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