La distance jusqu'à l'étouffement

Roland Auzet en mettant en scène "Dans la solitude des champs de coton" de Koltès au musée des Abattoirs de Toulouse nous confronte à notre rapport à l'espace, à la distance, à la dépendance et surtout à l'autre.

La pièce commence.

"Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c'est que vous désirez quelquechose que vous n'avez pas, et cette chose moi, je peux vous la fournir."

Parties de cache-cache

Drôle d'entrée en matière que celle choisie par Roland Auzet. Nous, spectateurs, affublés de casque vissé sur nos oreilles,massés dans le musée, entendons une voix, celle d'Anne Alvaro, interprétant le Dealer,nous dire qu'elle peut nous fournir quelque chose. D'ores et déjà le désir naît: désir de la trouver.Selon la place que nous avons occupée la déambulation étant de mise, nous ne voyons pas celle que nous entendons par le biais de nos écouteurs. Commence une chasse, qui se poursuivra tout au long de la soirée, une partie de cache-cache, de jeux de regards entre spectateurs pour trouver le lieu d'où émane la parole. Une fois l'actrice à vue, déjà le rapport distance/rapprochement est au coeur. L'actrice est loin et pourtant elle résonne en nous.

Lorsqu'Audrey Bonnet, interprétant Le Client arrive en scène, le rapport à l'espace est démultiplié: il s'agit d'observer une  nouvelle partie de cache-cache, cette fois entre les deux actrices. Fuite, rapprochement, le rapport du corps à celui de l'autre corps témoigne au plus près de la question posée par Koltès "Qu'est ce qui régit le contact humain?". Elles occupent l'étage supérieur du musée, descendent des escaliers, viennent frôler les spectateurs, ambitionnent l'espace comme un lieu de jeu total.

Petit à petit, une véritable déambulation se créé, les actrices descendant dans la salle inférieure du musée. Encore une fois libre choix au spectateur de se placer dans ce corps à corps distancié des actrices: certains restent à l'étage sans les voir, d'autres ambitionnent l'escalier comme un mirador leur permettant d'avoir une vue globale de la scène, d'autres descendent avec les actrices, s'asseoient, les observent.

Démultiplier les foyers de la représentation

Au sein de ce corps à corps distancié, le metteur en scène choisit de démultiplier les foyers de la représentation.

D'abord le jeu des actrices se donne à voir. C'est une course, une occupation de l'espace alternant entre la position arrogante et le repli sur soi.Il se donne également à entendre.Le texte de Koltès, infiniment poétique, violent, à la fois intime et collectif, résonne par une interprétation juste et magistrale des actrices. Mais il est accompagné par une production sonore en direct simultanément reliée aux casques des spectateurs. La musique, électronique, enveloppante tout en étant percutante nous rythme dans cette représentation. Enfin, la performance nous invite à un dernier foyer de représentation: celui des oeuvres d'arts du musée.

Libre à nous de voir, d'entendre, d'observer le jeu sans le casque et de remarquer alors un grand silence régner dans le musée.

Questionner les limites du désir jusqu'à l'affrontement

Anne Alvaro et Audrey Bonnet © Christophe Raynaud de Lage Anne Alvaro et Audrey Bonnet © Christophe Raynaud de Lage

Dans cette pièce des duos se dessinent , le client/le dealer, la femme/l'homme, le blanc/le noir, le désir/la résilience, que les actrices transmettent grâce à un jeu intense, tendu. La question de la limite est encore posée: limite du corps à corps, limite de la distance à prendre avec l'autre, limite de notre rapport à l'autre homme, limite du désir et de sa naissance.

À mesure que la performance se déploie, le jeu d'Anne Alvaro et Audrey Bonnet se resserre dans un face à face opressant.Une rage se déploie, l'affrontement ne peut être évité.Toi que me veux-tu? Que puis-je te donner? sont autant de questions criées en quête de vérité.

Le spectacle se termine sur deux actrices émues aux larmes et les mains jointes, une équipe tout sourire et des spectateurs encore un peu sous le choc de cette performance poétique et intime se révélant par sa violence et sa non compromission.

Une performance totale et convaincante à aller voir.  Le spectacle tourne jusqu'en mai en France.

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