La grenouille avait raison de James Thierrée: entre enchantement et déprise.

Le nouveau spectacle de James Thierrée , plonge le spectateur dans un tableau de conte enchanté où les acteurs, acrobates, et danseurs ont parfois du mal à trouver leur place. Retour sur un spectacle qui se veut merveilleux mais qui nous laisse sur notre faim.

           Sur le papier, ou du moins sur le site de la Compagnie de James Thierrée, la Compagnie du hanneton le petit fils de Chaplin affirme qu' " avec ce spectacle il y a de minuscules mystères qui vont en avaler de grands, cela est clair. On parlera par détour d'une créature souterraine qui, curieuse des hommes, leur fit confiance et fut trahie, son coeur brisé. On imaginera en représailles une fratrie kidnappée et emprisonnée sous la surveillance d'un kaleidoscope caractériel.Et pour finir on trempera nos pieds fourbus dans le lavoir- ascenseur révélateur d'aspirations."

          Sur scène, le spectacle nous invite à rentrer dans un monde digne d'un décor de Tim Burton ou d'un roman de Jules Verne. Le rideau s'ouvre, déjà lui-même en morceaux, et nous offre une vision d'ores et déjà onirique: une grande machine kaleidoscope au centre de la scène donne au spectacle une dimension surnaturelle. Un escalier tournoyant sur lui-même sur lequel les acteurs tournent, avec lequel les acteurs dansent. Un bassin d'eau où les artistes iront pour danser, jouer. Un piano maltraité.Visuellement le spectacle est grandiose et émerveille petits et grands. Accompagné d'une magnifique bande musicale réalisée en direct par la chanteuse Mariama, le spectacle se veut généreux.

Photo de Richard Haugton © Richard Haugton Photo de Richard Haugton © Richard Haugton

          Seulement voilà, si le spectacle nous plonge dans un univers mystérieux et onirique la performance des acteurs elle nous laisse un peu sur notre faim. Le spectacle exploite surtout comme thème la relation des individus entre eux. Les acteurs, danseurs, acrobates, parfois clowns sont alors sans cesse en train de poser la question des liens qui les unit: amour, répulsion, colère. Ils se collent, se défient, se rassemblent. Au niveau des numéros individuels on retrouve bien la patte du petit fils de Chaplin, qui nous refait le coup de l'objet récalcitrant: agacé de ses cheveux qui ne veulent rester en place il décide de les aggrafer, ou bien encore s'acharnant sur un paillasson sur lequel il va jusqu'à se gratter le dos. Les danseuses elles, semblent voler sur scène, en véritables acrobates.. La pièce est alors une succession de numéros, montrant la diversité des talents de la troupe. Seulement on ne voit pas de grande cohérence. Emerveillés, on pourrait penser que la question d'unité n'a pas besoin ici d'avoir sa place. Seulement, au bout d'une heure de spectacle, on peut être quelque peu lassés de ce jeu théâtral qui repose sur les mêmes mécanismes.Il n'y a rien de proprement surprenant.

       Plus gênant, alors que les acteurs évoluent dans un espace terrain de jeu (le kaleidoscope géant, avec ses ficelles, devient un endroit d'acrobatie privilégié) on a du mal à faire le lien entre eux et leur espace. C'est comme si la grandeur de la scénographie faisait oublier par moment les jeux des artistes. On est face à un paradoxe: à la fois nous sommes happés par décors et chansons au point de ne plus se concentrer sur les artistes. D'autres fois, on aimerait se concentrer sur les visages, les corps des artistes et voir ainsi les numéros des acrobates sur un plateau nu, purement dans l'exercice.

Tout se passe comme si le contraste entre le jeu des artistes et la grandeur du dispositif scénique empêchait un enchantement total. Comme s'il y avait une contradiction qui menait à une déprise pour le spectateur. 

        Pourtant le spectacle donne à voir et offre à voir un conte merveilleux en ce qu'il nous invite chacun de nous à expérimenter un théâtre pariant sur la diversité des arts et leur possible conciliation. La scène finale, où la grande grenouille de plastique engloutit les artistes( sauf la chanteuse qui en ressort) et se place au bord de scène comme s'apprêtant à dévorer le public est très réussie. Au moment des applaudissements,la troupe vient saluer collectivement, puis les artistes séparement. James Thierrée fait perdurer un peu plus son show en dansant quelques secondes en avant-scène. Une fois deux trois rappels, il revient en scène au piano, accompagnée de la chanteuse Mariama qui nous chante un dernier moment de grâce.

À la sortie du spectacle, un enfant de 8 ans, un peu inquiet de n'avoir pas compris l' "histoire" se rassure auprès de ses parents en affirmant "mais toutes façons il n'y avait rien à comprendre c'était juste beau." On pourrait s'accorder avec lui pour faire de cette expérience une expérience de beauté et d'enchantement, mais elle reste pourtant discontinue ou incomplète. 

Un extrait de la pièce. 

Esther Michon

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