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Billet de blog 9 déc. 2022

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Violences sexuelles: défense sans conscience...

Dans notre architecture pénale, le véritable « ennemi » de la Défense, ça ne devrait jamais être la victime (surtout quand elle est mineure), mais bien le Parquet qui mène l’accusation (et les forces qui mènent l’enquête). Tout autre choix interroge sur le sens de l'engagement.

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DÉFENSE SANS CONSCIENCE N’EST QUE RUINE DE L‘ÂME

Les violences sexuelles sont un tel révélateur des crispations identitaires et des malaises intimes autour de la domination masculine qu’elles parviennent toujours à placer dans des situations de contradiction manifeste celles et ceux qui prétendent les aborder sans les regarder en face.

C’est parce que ces personnes (certain×es avocat×es, journalistes, syndicalistes…) refusent leur propre remise en question (avant tout) qu’elles bataillent de toutes leurs forces pour silencier les victimes, au risque d’aggraver leurs propres contradictions. Pour tenter d’échapper à leur propre introspection face à un mouvement féministe qui avance dans les têtes, iels font le choix délibéré de participer au saccage des maigres acquis des femmes et des victimes de violences sexuelles. « Plutôt ma petite tranquillité d’esprit que davantage de justice » (probablement même certain×es se protègent-iels elleux-mêmes ?)

Untel, connu pour agir par ailleurs contre certaines discriminations, héraut de la lutte contre la corruption, ne craint pas, aux termes d’une comparaison aussi peu brillante qu’intellectuellement hasardeuse, de passer au lance-flammes les avancées dans la lutte pour l’égalité en dégommant la lutte contre les violences sexuelles et les procédures internes. Unetelle se retrouve alternativement d’un côté et de l’autre de la barre à faire et défaire, telle Pénélope sa tapisserie, ses propres arguments « en faveur » ou « contre » les parties civiles... Les exemples de ces contradictions sont légion dans « la France de Napoléon ».

L’Europe, le Défenseur Des Droits, la Cour de Strasbourg, les conventions internationales…ont  beaucoup fait pour relayer le travail militant et à la fois nous éduquer à l’égalité (ainsi qu’au poids et au caractère profondément discriminatoire des violences sexuelles) et nous permettre de développer des processus et des instruments de lutte contre ces situations. Ce travail essentiel continue, la plupart du temps loin du système français, rétif et quasi imperméable.

Des dizaines de sondages ont été réalisés ces quinze dernières années sur les agissements sexistes et les violences sexuelles au travail, dans la famille, dans l’espace public… le décompte des femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint égrène chaque année ses chiffres morbides, des situations qui la plupart du temps auraient pu être évitées… les statistiques sont là aussi pour montrer l’ampleur du dysfonctionnement de notre société en la matière (des dizaines de milliers de plaintes pour viol chaque année pour un peu plus d’un millier de jugements…).

Des millions de personnes ont pris la parole pour raconter « Moi Aussi ». Parmi elles, y compris des avocat×es, des journalistes, des médecins, et des magistrat×es…

Les récits en forme littéraire, magistraux, bouleversants, se sont accumulés, nous plongeant notamment dans les violences sexuelles à l’encontre des mineur×es ou plus spécifiquement, de l’inceste (et ce n’est sans doute pas un hasard que ce mode d’expression ait été privilégié pour le dire, tant pour supporter les violences, pour y survivre enfant, il faut apprendre à faire de sa vie un roman - sinon on meurt). Les mots de Vanessa Springora ont tendu à notre société un miroir désagréablement réfléchissant qui ont, un instant, remis en cause notre amnésie volontaire collective dans l’adulation d’un certain écrivain, notoirement pédocriminel. La plume de Christine Angot ou celle de Charlotte Pudlowski ont porté le fer de la vie réelle dans la plaie sociale sinon culturelle. Le récit de Camille Kouchner a dévoilé avec un courage et un désir de justesse immenses que ce n’était pas « que chez les autres », que c’était « partout » et que la mythologie individuelle, au sens de Barthes, serait désormais toujours un manteau trop étroit pour couvrir à jamais le crime ultime, face au désir de vérité d’enfants devenus adultes, et face à une société qui ne veut plus ni se taire ni rester sourde...Chaque mois de novembre les marches de Nous Toutes continuent d’en témoigner, les « collages » aussi...

Les travaux de la CIASE (et là aussi, le travail patient d’associations de victimes et de croyant.es) ont fait éclater à la face d’une société l’ampleur, l’ancienneté et le caractère quasi-endémique des violences pédocriminelles dans le catholicisme en France (écho à d’autres situations de ce type dans le monde). La CIVIISE présidée par le juge Edouard Durand est actuellement à l’œuvre sur l’inceste et la pédocriminalité. Elle a déjà entendu et reçu des milliers de témoignages poignants, rendus plusieurs recommandations d'étape...

Les violences du patriarcat à l'encontre des femmes et des enfants ont un coût social énorme. Monstrueux.

Sur le plan de la santé publique bien-sûr : toxicomanies, troubles alimentaires, handicaps psychiques…beaucoup de troubles chroniques sont en réalité associés à un vécu traumatique de cet ordre. Mais aussi sur le plan culturel, intellectuel, professionnel…Les carrières des personnes qui en sont victimes sont fortement impactées. En conséquence, leurs créations, leurs productions également.

Ces violences abîment les individus et notre société.

Aujourd’hui, NOUS SAVONS.

En tout cas, nous savons un peu mieux, nous savons un peu plus. La connaissance, et la conscience, ont fait un bond énorme ces cinq dernières années, notamment grâce au travail patient et acharné des militantes féministes depuis des décennies et à celui de certains alliés sûrs dans la lutte contre le patriarcat.

Notre société ne peut plus dire « on ne savait pas ».

Certain×es pourtant continuent à vouloir faire « comme si ».

Comme si cela n’existait pas. Comme si c'était un délire. Un fantasme. Un mensonge. Une sorte d'hallucination collective, en quelque sorte.

Car c’est cela au fond le sens des discours et des positions qui psalmodient le retour en majesté d’une défense pénale qui, d’abord, piétine et écrase les victimes. Une défense qui regarde son propre doigt alors qu’elle désigne invariablement la lune.

Plutôt que faire l’effort de penser une autre défense, une défense aussi forte, mais plus juste et plus en accord avec les besoins collectifs de notre temps, plus en phase avec l’intérêt général (auquel notre statut d'auxiliaire de justice nous oblige pourtant), plutôt que dépenser son énergie à inventer le futur, y compris en collaborant avec les associations de victimes, en travaillant ensemble à la question de la peine… certain×es l’utilisent sans compter à nous faire faire marche arrière et se battent en réalité pour que les victimes de violences de genre soient renvoyées aux limbes de l’inexistence.

"Silence dans les rangs ! Vos gueules les victimes, on vous a assez entendues".

Pour ce faire, on détourne éhontément de grands concepts fondamentaux du droit pénal, on en dit complaisamment la plupart du temps n’importe-quoi (à force de répéter des bêtises on espère qu’elles deviendront vérité), on déconstruit l’édifice qui tient les luttes contre les discriminations et les inégalités ensemble, on travestit même la réalité de certains dossiers.

L'attraction du "pouvoir du Père" est tellement puissante, faire "partie de la bande" de ceux qui "tiennent le manche" est tellement important, que des personnalités que tout oppose par ailleurs, de droite et de gauche, se retrouvent unies sur le même banc sans honte ni interrogation pour dénoncer ensemble le prétendu poids de la parole des victimes (ça fait quoi d'être assis à côté de Finkelkraut ou de Bastié quand on est membre d'un syndicat de gauche, hein?).

Jusqu’à certaines figures de la presse judiciaire qui font le choix peser de toute leur notabilité pour, non pas dénoncer un système, mais surexposer des victimes qui, courageusement, sont venues dire un jour « j’ai accusé la mauvaise personne quand j’étais mineure ». Une croisade "AntiMetoo" qui se garde bien toutefois de mettre en cause les institutions, le racisme structurel ou encore, de parler de la réalité des dossiers (de l’inceste, par exemple…).

Incapables de réflexion d'ampleur sur le sujet, iels procèdent par amalgame: si il arrive que les autorités de poursuites fassent condamner un innocent, alors toute victime de violence sexuelle est un.e menteur.se en puissance, CQFD. Ils viennent nous dire que puisque L. Seicher, puisque F. El Haïry... alors la suspicion doit être de mise à l'égard de tous les condamnés. Au-delà de la présomption d'innocence, ce qu'iels réclament, c'est bien une présomption de mensonge de la victime.

Ces gens sont les meilleurs soutiens du patriarcat. C’est pour cela qu’iels se battent en réalité. Pour qu’au final, le Pater Familias retrouve droit de cité. C’est à cause de cette persistance que la France a été épinglée par le Conseil de l’Europe en 2019 et que notre pays continue d’être régulièrement montré du doigt dans le concert des nations civilisées pour sa façon de traiter le sujet des violences de genre.

Nos gouvernements et nos élites devraient avoir honte de la manière dont notre pays traite encore (réellement) les victimes de violences sexuelles et les dénonciations de ces agressions en France, honte de n’avoir rien à proposer au formidable désir de justice qui est monté depuis 2017, ce au risque que ce silence consternant transforme ce désir de justice en désir de vengeance.

La défense qu’iels prônent n’a pas de conscience. Elle est courtermiste, borgne et finalement indigente, tant sur le plan humain qu’intellectuel.

Je n’ai pas de doute : l’histoire la balaiera, car c’est son sens profond. Le besoin collectif de mettre un terme aux violences est trop fort désormais. On ne nous renverra pas au placard, et le mouvement qui s'est levé a depuis longtemps dépassé les destins individuels.

Mais le mal qu’iels font, en attendant.

Non pas « aux féministes », mais aux victimes !

Le légitime désir d’éviter à son client la prison (a fortiori en l’état actuel de celles-ci) ne justifie pas toutes les saloperies dans une société aussi abîmée que l’est la nôtre, et aussi profondément, par les violences de genre.

La France a besoin de défenseur.es engagé.es, qui ont compris que l’on pouvait défendre avec brio sans salir et sans mentir. Qui ont compris qu’iels pouvaient non seulement accoucher leur client de la vérité mais aussi le protéger sans démolir davantage la personne de l’autre côté de la barre.

Qui se rappellent enfin, et surtout, que dans notre architecture pénale, le véritable « ennemi » de la Défense, ça ne devrait jamais être la victime (surtout quand elle est mineure), mais bien le Parquet qui mène l’accusation (et les forces qui mènent l’enquête).

Quand on se trompe, quand on oublie ça, quand on enterre cette décence, on n'est plus la grande Défense.

On est dans la toute petite défense, celle de ses  privilèges.

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