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Billet de blog 10 oct. 2014

14-18: UN REGARD DETONNANT!

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14 – 18 :   DETONNANT,  LE REGARD  DE  TEILHARD !

Pour tous, 14-18 est un immense gâchis. Des millions d’hommes sacrifiés, des souffrances insupportables, des veuves, des orphelins, des terres ravagées, un continent saigné à blanc.

Pour le Père Teilhard, après 5 longues années passées au Front, la guerre présente un tout autre visage. Au-delà des tranchées, de la misère, de la mort, elle laisse apparaître  un homme nouveau et un monde nouveau.

Pierre Teilhard de Chardin

Le jésuite a 35 ans quand il reçoit son ordre de mobilisation. Prêtre, il ne maniera pas les armes. Il sera donc brancardier et le restera jusqu’au 10 mars 1919, refusant toute promotion afin de demeurer au plus près de ses hommes. Il fera preuve d’une bravoure exceptionnelle qui lui vaudra de recevoir toutes les décorations, jusqu’à la Légion d’Honneur.

Et cependant il a naturellement horreur de la guerre. « Sa sérénité, son optimisme, son courage légendaire sont une victoire quotidienne de la volonté et de la foi, le résultat d’une sensibilité maîtrisée, d’une angoisse surmontée. », explique G.H. Baudry.

Dès les premières secondes qui suivent l’ordre d’attaquer, il s’extirpe de la tranchée, court aux blessés, réconforte, soigne quand il peut et rapporte vivants et morts dans les lignes.

Son travail accompli, il regarde, tente de comprendre et, comme l’écrit la philosophe M.J. Coutagne, son regard porte loin: « Ce chaos où les hommes ne sont plus que corps broyés, n’est peut-être qu’apparent ; au plus profond de cette noire incandescence, il voit germer un bouleversement qui triomphera peu à peu. »

Son regard sur le Front

Le Front, c’est d’abord la peur de mourir.

« Il faut avoir senti passer sur soi l’ombre de la mort, pour réaliser tout ce que la marche dans l’avenir a de solitaire, d’hasardeux, d’effrayant. Ceux qui n’ont pas failli mourir n’ont jamais aperçu complètement ce qu’il y avait devant eux. »

Mais cette peur n’abat pas Teilhard alors même qu’il est impacté intimement par la mort  de nombreux amis et de deux de ses frères. Non seulement il n’est pas submergé mais le Front devient, pour lui, le lieu de toutes les audaces.

 « Là-haut, une conviction victorieuse s’établit en maîtresse, qu’on peut y aller de toutes ses forces et de toute son âme. Tous les ressorts de l’être peuvent se tendre. Toutes les hardiesses sont de mise. »

Décentrant le poilu de lui-même, le Front le rend libre.

 « Une conscience irrésistible et pacifiante accompagne en effet, dans son rôle nouveau et plein de risques, l’homme que son pays a voué au feu.  Cet homme a l’évidence concrète qu’il ne vit plus pour soi, qu’il est délivré de soi, qu’autre chose vit en lui et le domine. Je ne crains pas de dire que cette désindividuation… est le secret ultime de l’incomparable impression de liberté qu’il éprouve et qu’il n’oubliera jamais.

Le Front est la terre promise aux audacieux, pas seulement la ligne de feu, mais aussi le front de la vague qui porte l’humanité vers ses destinées nouvelles. »

Le Front dévoile au regard de Teilhard un ordre sous-jacent aux bouleversements engendrés :

« Débordant les horizons de la terre, dépassant les champs de bataille où la mort semble triompher, la guerre lui apparaît comme le creuset vivant, la matrice d’un monde nouveau. Sans doute, son inhumaine charrue bouleverse-t-elle jusqu’en ses profondeurs la vieille terre nourricière où ne pourront plus germer les semences traditionnelles. Mais un humus nouveau où le sang et les larmes, la chair même des hommes sacrifiés se mêlent à la terre ruinée, redeviendra fécond. » (Genèse d’une pensée : Avant-propos)

Un regard pour aujourd’hui

Au dessus des tranchées, Teilhard voit donc surgir un nouveau monde, et sa vision est toujours d’actualité. La guerre révèle à Teilhard que l’avenir, aujourd’hui comme hier, se présente plus beau que tous les passés si seulement sont partagés :

      -  le goût de l’avenir

«  Tout l’avenir de la terre est suspendu à l’éveil de notre foi en l’avenir.
Sa réalité supérieure ne se révèle qu’à ceux qui ont l’audace de le « décider vrai » et de se mettre à l’édifier en eux. »

-       l’envie de vivre

« L’humanité s’éteindra misérablement, pour peu que baissent en elle la passion de grandir et le goût de la vie. »

-       une espérance commune

« La vie est mouvement. Sa marche en avant exige une grande espérance en commun. Cette espérance doit naître spontanément dans tout être généreux. Elle représente l’élan essentiel sans lequel rien ne se fera. Arrière donc les pusillanimes et les sceptiques, les pessimistes et les tristes, les fatigués et les immobilistes.

Mais pour avancer, toutes les directions ne sont pas bonnes. Une seule fait monter, celle qui mène à plus de synthèse, à plus d’unité. Arrière donc, ici encore, les purs individualistes, les égoïstes qui pensent grandir en excluant ou en diminuant leurs frères. »
« Notre espérance ne sera opérante que si elle s’exprime en plus de cohésion et plus de solidarité humaine. Ce n’est pas la dureté ni la haine : c’est une nouvelle forme d’amour qu’apporte dans ses plis l’onde, montante autour de nous, de la planétisation. »

Telle est l’originalité détonnante du regard de Teilhard sur 14-18 : au delà des blessés et des morts, cet atroce accident  provoque une accélération de l’évolution et ouvre à l’humanité une ère nouvelle, celle de la mondialisation, avec ses dangers, ses abus et ses vertus.

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