L'art du flou. Politiques machiavéliennes. [Réforme du lycée]

On écoute ce que les politiques disent pour se positionner politiquement, moins ce qu'ils ne disent pas. Pourtant les discours flous ont pour effet politique de neutraliser l'adversaire. Il y a notamment dans la réforme du bac en cours un art politique du flou (renforcé par la précipitation) qui est une manière de se déresponsabiliser.

La réforme du bac a été, entre de nombreux autres arguments, promue parce qu'elle permettrait la rupture des filières et la formation par les élèves, de choix "disruptifs", permettant une meilleure adaptation au monde professionnel.

La semaine dernière, une note de service est publiée au B.O. de l'Education Nationale précisant les modalités de choix de spécialités pour les élèves passant de la seconde à la première dans l'hypothèse d'un cycle terminal réformé.

Pour plusieurs (comme les auteurs et lecteurs de cet article, publié par le site letudiant.fr), cette note est perçue comme une bonne nouvelle, puisqu'elle semble expliciter que les choix des élèves  seront pleinement libres. Les couplages ne seront pas prédéfinis par les lycées, laissant toute liberté aux élèves de produire des choix "disruptifs", comme cela a longtemps été soutenu en vue de la promotion de cette réforme.

Mais à la lecture précise du B.O., on voit que les choses ne sont pas si claires. A aucun moment il n'est écrit que les lycées ne devront pas prédéterminer les choix des élèves. Lorsque l'on prend conscience de la difficulté de constitution des classes et des emplois du temps, on voit en effet que c'est un nœud de discussions pour les administrations. Il est même écrit que "les chefs d'établissement veilleront à faciliter l'accès des équipes et des élèves à l'information concernant les contenus, la carte des enseignements de spécialité, ainsi que les articulations les plus cohérentes avec les filières d'études supérieures". On n'exclut donc pas que cette "facilitation" se fasse sur le mode de la constitution de bouquets (de groupes de spécialités prédéfinis, comme SVT, Maths, Physique-Chimie ; SES, Histoire et géopolitique, Maths), pour éviter des choix qui seraient considérés comme "farfelus", "difficiles à mettre en oeuvre" ou "incohérents en vue de l'offre d'enseignement supérieur".

Par ailleurs, on sait que cette réforme se fait dans un calendrier extrêmement court, et que les établissements de plusieurs académies ont déjà dû faire remonter les enseignements de spécialité qu'ils voulaient ouvrir au choix des élèves. Les trois premières semaines de la rentrée ne laissaient évidemment pas le temps d'une discussion de fond sur ce sujet, comme le montre la variété des formes d'organisation qui ont été prises en ce sens (une décision souvent prise par la direction seule, parfois après une réunion d'équipe pédagogique, quelque fois en réunion de bassin, pour répondre à la possibilité de former des "conventions inter-établissements" pour la répartition des spécialités). Ces décisions furent prises dans l'ignorance du contenu des programmes des nouvelles spécialités, et donc avec des critères de décision largement affaiblis.

Dans le même temps (le jour ou le B.O. est paru), dans mon académie d'exercice, une délégation d'enseignants a rencontré le recteur et un inspecteur pédagogique. Cette discussion a permis d'établir explicitement que les lycées qui s'y trouvent devront effectivement proposer des "bouquets" (couplages prédéfinis de spécialités) pour éviter les choix trop "libres" et les complexités administratives.

Par conséquent, ce qui n'est pas dit dans le B.O. détermine la réalité. C'est dans le flou des décrets que se réalisent les jugements et les décisions des agents sur le terrain. Une des raisons de ce flou est probablement la volonté affichée d'autonomisation des académies et des établissements.

Toutefois, encore dans mon académie, il faut remarquer que les consultations locales qui ont été réalisées (notamment entre les coordonnateurs d'équipes pédagogiques) ont débouché sur un non lieu. Le rectorat, ayant reçu des établissements une offre complète de propositions de spécialités (certains lycées ont du se dire que pour avoir le plus, il faut demander le plus -plutôt que faire un choix éclairé-), a cependant répondu à ceux ayant fait des propositions sélectives qu'ils risquaient ainsi de se fermer des portes, ce qui a eu pour conséquence, dans cette académie du moins, que tout le monde a tout demandé. Mais dés lors, seul le rectorat est en position de choisir. Autrement dit, les consultations n'ont pas d'efficacité réelle, comme cela a souvent été le cas depuis le début de la mise en oeuvre de cette réforme, et au détriment de ce qui est constamment affiché par le gouvernement. Il n'y a en effet toujours aucun compte rendu des audiences qui avaient été menées en amont de la constitution du rapport Mathiot.

En somme, le contexte est un contexte de semi-connaissance ou personne ne sait vraiment tout, ou les informations sont souvent des bruits de couloirs, et ou chacun ne peut faire qu’interpréter les enjeux sans connaître les intentions réelles qui président aux décisions. Cette situation est monnaie courante dans l'éducation nationale, ou les décisions ne sont pas des lois discutées par l'assemblée et le sénat, mais des décrets internes (ce qui, déjà, ne va pas de soi). Toutefois, lorsque c'est le B.O. lui-même qui entretient le flou, on ne peut que conclure qu'il y a là une pratique qui, même si elle n'est pas concertée, ne devrait pas être.

Elle ne devrait pas être parce que sa conséquence est l'impossibilité pour les enseignants, les personnels de l'Education Nationale et les syndicats de former une position éclairée sur l'avenir de leur profession. Il est manifeste qu'une des causes de démobilisation est le flou constant dans lequel cette réforme est menée. Machiavel soutenait que le Prince doit être un renard pour gouverner, et il n'est pas nouveau que le secret ait un rôle central en politique. Mais en deçà du secret, il y a un rôle du vague et du flou qui conditionne la capacité de chacun à être pleinement citoyen, c'est-à-dire à former un jugement éclairé et à agir selon lui. On ne peut promouvoir la liberté des agents et en même temps les déposséder des critères qui leur permettraient de l'exercer.

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