Effondrement, es-tu là ?

L'effondrement n'est pas un événement historique. C'est un processus qui s'étale sur une durée débordant le temps de l'histoire humaine. Il importe de le reconsidérer comme tel pour désamorcer les effets prophétiques que suscite un catastrophisme insuffisamment éclairé.

Le 14 mars 2020, deux jours avant l'annonce présidentielle de mise en confinement, la page Facebook de Mr Mondialisation titrait :
"Autre danger : croire que ce qui se passe en ce moment est "l'Effondrement" ! Cette injonction à ne pas croire que l'Effondrement est là était justifiée au nom d'un "vrai Effondrement" plus grave encore, dans la mesure ou l'après Sras-Cov-2 produirait une reprise de l'ouvrage de destruction ecosystématique à l'origine de ce que l'on appelle maintenant l'Anthropocène.

Cet usage de la notion d'Effondrement suppose de la concevoir dans la lignée de la définition qu'en proposent Pablo Servigne et Raphael Stevens comme : "Le processus à l'issue duquel les besoins de base ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi" (dans Comment tout peut s'effondrer, citant Y. Cochet). Or, une telle définition produit des effets de chasse au loup (du nom du compte de Prokoviev, Pierre et le loup), comme c'est le cas dans la publication de Mr Mondialisation, qui empêchent de penser clairement ce qui est en jeu dans l'ensemble de discontinuités écosystémiques qui sont déjà à l'oeuvre. C'est pour éviter ces effets, qui contribuent indirectement à nourrir des formes de climato-scepticisme, qu'il faut clarifier la notion d'effondrement. En effet, ces usages de la notion d'effondrement en font une réalité événementielle et future, et donc sujette à des annonces de type visionnaires, l'absence de prévision précise contribuant à empêcher sa crédibilité, ou du moins fournissant des arguments faciles à des adversaires mésinformés.

Il serait plus approprié d'indiquer que l'effondrement à déjà lieu, car le propre d'un effondrement, c'est qu'il n'est pas un événement historique, identifiable par une date distinguant un avant et un après, mais plutôt la conjonction par séries de lignes de causalités relativement indépendantes. L'heure n'est pas d'être prophétique, mais rigoureux.

En effet, les effets de l'activité humaine sur la terre et ses habitants sont déjà bien documentés. Pour adopter un point de vue anthropocentré, nous rappellerons qu'au Bangladesh, la conjonction des effets de fonte des glaces et d'élévation du niveau de la mer imposent déjà aux populations habitant le littoral des déménagements réguliers. Les événements climatiques extrêmes sont en augmentation depuis la moitié du XX° siècle. Les effets de l'activité humaine déjà à l'oeuvre -même si l'on supposait une disparition immédiate et fictive de tout être humain sur terre- et ils enclenchent des boucles de rétroaction qui seront actives durant des siècles. L'effondrement n'est pas un événement à venir, mais un processus en cours.

Sans parler du fait qu'elle repose sur un ethnocentrisme flagrant (puisque tous les êtres humains ne verront pas arriver l'impossibilité de satisfaire leurs besoins au même moment - certains ne le verront même pas - ), ce qui pose un problème moral, la conception de l'effondrement comme événement futur est fausse. Il n'y aura nulle part un événement unique, une rupture brutale, un jour J (comme le suggère la série récemment produite par Canal +). L'effondrement est un processus dont il est utile de rappeler les déterminants, comme le fait Michel Magny dans son excellente synthèse :  Aux racines de l'anthropocène.

origine-anthropocene
On peut classifier les différentes séries causales qui constituent l'effondrement à partir des grandes sphères de l'activité terrestre. Ce que l'on nomme le réchauffement climatique est en réalité le résultat d'une altération par l'homme de la composition de l’atmosphère. Les proportions de Gaz à Effet de Serre (en particulier le gaz carbonique et le méthane) ont en effet augmenté jusqu'à des niveaux, et à une vitesse, inconnus durant les 10 000 ans de la dernière ère, ce qui implique une capture du rayonnement solaire et donc une augmentation de la température moyenne. La production de déchets, notamment plastiques, mais aussi la pêche et le câblage des fonds marins pour les télécomunications impacte directement la composition et la situation de l'hydrosphère. On sait très bien que la déforestation, l'urbanisation, et la chasse contribuent à ce que l'on appelle déjà la 6ème extinction qui affecte la biosphère. La pédosphère est largement impactée par les activités agricoles (pesticides et épuisement des sols par l'agriculture intensive). 

Mais surtout, ce sont les effets dus aux interactions entre ces différentes sphères qui engagent des boucles de rétroactions causales, des ruptures locales en grand nombre qui constituent autant d'effondrements. Les modifications de l'atmosphère impactent par exemple la cryosphère ce qui a d'une part pour effet d'augmenter le niveau de la mer (hydrosphère) mais aussi de libérer des micro-organismes contre lesquels les systèmes immunitaires des animaux ne sont pas prêts (biosphère). La déforestation (biosphère) prive l'atmosphère d'une source cruciale d’absorption du Co² et contribue donc au réchauffement climatique. 

On pourra donc toujours, a posteriori, parler d'un effondrement pour fixer une date particulièrement symptomatique de cet ensemble de convergences de séries causales. Mais l'effondrement n'est pas un événement historique. Il transcende le temps de l'histoire humaine. Il y a bien une catastrophe, mais c'est un processus qui est déjà engagé, et qu'il faut observer comme tel pour désamorcer les résistances qu'il suscite encore.

L'effondrement ressemblera plus aux collisions de particules qu'à la chute d'un pan de mur. Il est la rencontre temporellement épaisse de séries causales relativement indépendantes. L'effondrement ressemblera plus aux collisions de particules qu'à la chute d'un pan de mur. Il est la rencontre temporellement épaisse de séries causales relativement indépendantes.

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