Autonomie et confinement.

Face au problème de la soumission à l'autorité que pose la situation de confinement, il faut nous rappeler l'utilité de la connaissance.

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Je rentre des courses. C’est la seconde fois depuis le début du confinement. Je suis aussi sorti acheter des provisions samedi dernier.

Le « Super U » de Chalette-sur-loing. Un homme se tient devant la porte. Il parle au téléphone. Je passe devant lui. Impossible de tenir la distance barrière d’un mètre. Premier manquement aux règles.

J’ai l’habitude d’apporter mes sacs pour ne pas gaspiller de sacs en plastique. J’entre tête baissée. Je sais que le vigile refuse que l’on utilise nos propres sacs, et que l’on doit les mettre dans une consigne à l’entrée. C’est le règlement du magasin.

Mais la situation est exceptionnelle : les gestes barrières invitent à ne pas utiliser les chariots et les paniers en plastique du magasin, car tout le monde les touche. Ce sont des points de contagion. Utiliser ses sacs est un geste barrière.

Le vigile me voit. Je vois qu’il me voit. Il ne m’arrête pas. Je fais l’hypothèse qu’il comprend l’état exceptionnel du au confinement. Je vais faire mes courses, avec mes sacs.

A l’intérieur du magasin, les magasiniers sont en train de remplir les rayons. Il est impossible de respecter le mètre de sécurité. Mes sens sont en alerte, je stresse. L’ennemi est là. Des cas sont confirmés à Pannes, à Montargis et à Chalette. Il y a certainement des porteurs sains qui ont touchés les marchandises. On n’équipe pas les magasiniers de masques. Ils sont mis en danger, et vecteurs de danger.

Tout est calme, mais personne ne se parle. L’ambiance est tendue, entre tous. Je remplis mes sacs. Au détour d’un rayon, le vigile m’aborde. Il me rappelle sur le ton de l’ordre la politique du magasin. Il a fini par réagir. Peut-être lui a-t-on dit d’intervenir. Je dois aller mettre mes sacs dans les consignes. Mais mes sacs sont remplis. Je les vide au sol. Je m’arrête. J’ai besoin de reprendre le contrôle.

 

Cet épisode des courses est une activité banale. Elle est pourtant envahie d’une tension oppressante. Le paradoxe est qu'aucun aucun danger ne s’est manifesté a moi. Je n’ai pas un détecteur de virus qui s’active et me permettrait de voir les sources d’infection. Aucun danger n’est visible, aucune menace n’est perceptible. Mais la perception du danger met mon corps en mouvement, me tord le ventre et m'excite les sens. J’agis pour faire face à un danger qui ne m’est jamais présent. J’agis face à la représentation d’un danger, non face à un danger qui m’est présent.

Un des problèmes posés par ce que nous vivons en ce moment, c’est la perception de la menace. L’ennemi qu’est le coronavirus est partout, mais il n’est perceptible nulle part. Or concevoir un ennemi comme étant omniprésent, alors qu’il n’est précisément nulle part, c’est une pathologie que les psychiatres nomment la paranoïa. Comment une nation entière peut-elle se mettre à agir de façon totalement conformée face à un ennemi que personne ne voit, que personne ne peut montrer ? Comment une menace invisible peut-elle faire obéir un peuple entier ?

Cette question nous rappelle le lien très intime qu’il y a entre la connaissance et la politique. Après tout, regardé de l’extérieur, le conformisme des comportements face au Covid-19 s’explique par les mêmes mécanismes de conformisme que ceux qui ont eu lieu durant la seconde guerre mondiale. Beaucoup pointent du doigt l’utilité de cette soumission en parlant du « civisme chinois » (et ils laissent ainsi transpirer les vieux clichés). D’autres encore soutiennent que le virus est une invention humaine à objectif militaire. Chacun, comme souvent, adhère au discours qui lui semble juste, qui flatte ses tendances. En philosophie, on appelle ce problème celui de l’autorité épistémique. Devant une situation ou nous ne pouvons aller vérifier par nous-mêmes, et ou plusieurs discours sont en concurrence, à qui faire confiance ? Quelle est l’autorité qui doit être crue ?

Ce qui saisit mon esprit, devant ce vigile qui m’ordonne d’augmenter le facteur de risque de contagion, c’est donc la question que posent les élèves en classe, l’éternelle question qui ne cesse d’être renvoyée au visage des enseignants : « à quoi sert la connaissance ? ». Cet élève qui, au fond de la classe, demande à son prof de maths : pourquoi on étudie les dérivées ? Cet autre élève qui affirme à son prof de SVT que l’épidémiologie c’est compliqué et ennuyeux. Ce dernier élève qui dit à son prof de philo que la connaissance, lorsque ça fait mal, on peut s’en passer.

La dérivée, ici, c’est la condition pour calculer le taux d’accélération de la propagation du virus. L’épidémiologie, et la théorie de la mutation des virus à ARN, ici, c’est la condition pour anticiper combien de temps l’épidémie risque de durer, et pour comprendre que le virus n’est pas d’origine militaire. Chercher la vérité, même si elle est complexe, et ne pas se voiler la face derrière des explications faciles, ici, c’est la condition pour diminuer le nombre de morts.

Je regarde le vigile. Je me rappelle cette phrase de Spinoza : « la connaissance libère ». Je vais poser mes sacs, je termine mes courses en étant aussi attentif que possible, et je rentre chez moi.

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