Responsabilités africaines.

L'Afrique est un puits dans lequel le monde se sert et chacun de nous contribue à sa façon de fourmi, à nourrir les ethnocentrismes qui rendent cette situation possible. Notre participation à une mission humanitaire l'été 2017 nous a conduit à réinterroger la dimension collective de notre responsabilité.

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Il est des causes dont la pureté ne souffrirait aucune discussion. Elles appellent à l'action d'évidence. Mais pour que cette pureté soit visible, encore faut-il la faire sentir. C'est par un récit personnel, entre carnet de voyage et réflexion politique, que nous voudrions faire sentir la cause de l'Afrique.

En août 2017, nous sommes allé à Kpévé, dans la région de Danyi, au Togo, pour construire les toilettes sèches d'une école maternelle.

Kpévé, c'est un village comme on n'en connaît pas en France. Il y a 570 habitants, l'eau courante n'est pas installée (on la rapporte d'une rase voisine par vasques portées sur la tête), le dernier poteau électrique se trouve 20 kilomètres en aval, et seul un chemin de terre délabré de 3 mètres de large permet d'y accéder. Une école maternelle, une école primaire et un collège (C.E.G.) y sont actifs. La plupart des enseignants sont des « volontaires » payés par la population ou des associations extérieures. Un dispensaire, tenu par un assistant médical dont la formation est plus que sommaire, propose quelques médicaments à un prix -relativement- accessible. Le salaire moyen est inférieur à 20 000 Francs CFA (ce qui correspond à 30 euros, une bière ou un litre d'essence coûtant environ 1 euros, un poulet de basse-cour 3,50 euros). Tous ne mangent pas tous les jours.

On ne raconte pas la différence qui sépare la vie française et la vie de là-bas en quelques lignes. Ce qu'on y vit est complexe, plein d'ambiguïtés.

 

Mais imaginez votre arrivée à vous, homme ou femme blanc(he), au milieu de cette population entièrement noire. Vous êtes devenu l'étranger et il ne sert a rien de cacher les stéréotypes lorsqu'ils sont integrés. Les enfants, le visage fendu par un sourire radieux, accourent après vous en scandant « Yovo1, Yovo, bonsoir ! ». Cette curiosité fait-elle de nous une bête de foire, ou au contraire, est-elle l'occasion d'un enthousiasme innocent ?

Imaginez aussi trente personnes en train de chercher la solution pour dégager un camion embourbé, partagés entre le brouhaha de conseils fatigués, la colère, les éclats de rires, et les efforts à bras nus, pieds dans la boue. Trouve-t-on ici une solidarité innocente et spontanée, ou plutôt un pénible manque d'organisation ?

Imaginez encore des villageois qui, parce que vous venez chez eux pour contribuer à l'entretien de l'institution scolaire (en construisant des latrines sèches pour l'école maternelle), vous invitent à boire la boisson locale (le Sodabi) dans un rituel traditionnel, et vous offrent nourriture, mets dont vous savez combien ils sont précieux dans un endroit où les besoins nutritifs ne sont pas systématiquement comblés. Est-ce la pure générosité de l'échange que l'on rencontre ici, ou bien la manifestation de l'intérêt particulier des villageois, désireux de consolider l'apport qu'ils reçoivent ?

Chacune de ces questions sont celles que se pose celui qui est dans la position de l'étranger. Pour l'étranger, tout est étrange : les catégories par lesquelles nous abordons notre environnement sont déconstruites par notre arrivée dans un milieu inconnu. Mais une fois de retour chez nous, au moins deux conclusions peuvent être tirées de l'expérience.

 

D'une part, la capacité des hommes à être généreux ne semble jamais se manifester autant que dans la simplicité. Une anecdote (choisie parmi d'autres) en témoignera.

Pendant trois semaines, quatre jeunes filles ayant entre 12 et 16 ans sont venues soutenir nos efforts en nous apportant de l'eau de la rase. Chaque jour, sans rien nous demander, sans avoir reçu d'ordre de leurs parents, sans aucun motif apparent, Paulette, Pascaline, Denise et Alice ont fait preuve de pure bonté à notre égard. Elles portaient des vasques de vingt cinq litres d'eau deux à quatre fois par jour pour nous approvisionner. Aucune explication claire ne nous a été fournie de leurs motifs. Elles sont filles de fermier, vivent dans des maisons faites en torchis, et sont capables d'une générosité qui tient de l'inexplicable : de pures bonnes volontés.

D'autre part, et à l'inverse, le blanc, le « Yovo », est aussi porteur d'une image d’Épinal : l'abondante richesse matérielle. Cette image induit une sorte de racisme inversé. Le « Yovo » est conçu comme mangeant plus qu'à sa faim, vivant dans une grande maison très largement équipée, il pourrait ramener un ou plusieurs togolais avec lui dans l'avion. On le demande en mariage, ce qui permettrait de venir profiter de l'occident. Les parents veulent lui confier leurs enfants. Le Yovo est donc un stock de ressources, un passe-droit désirable, une voie de sortie de la pauvreté avant d'être une personne.

 

Cette situation de discrimination alourdit le vivre-ensemble, mais on doit s'y attendre. Après tout, la situation d'un noir arrivant en Europe occidentale est symétrique. Cependant, elle devient une véritable tare lorsque les français en viennent à l'intégrer comme un guide de comportement. En psychologie sociale, on appelle cela « l'intégration du stéréotype ». Les français qui laissent les togolais travailler pour eux sans efforts de compensation ni de prise d'initiative le manifestent à chaque instant. Dans notre cas, il était si facile de s'asseoir à table en attendant que les volontaires noires préparent notre repas que plusieurs d'entre nous n'ont pu y résister. Sur le chantier, l'efficacité explosive des travailleurs noirs, habitués depuis leur enfance à se servir de leur corps pour le travail, est encore un facteur d'affaiblissement de la motivation. Dans toutes les tâches collectives, l'habitude de ceux qui nous ont accueilli est devenue la faiblesse de ceux qui étaient accueillis. Mais voila, en laissant s'installer cette situation dans laquelle le noir travaille pour le blanc, on y consent. Par nos actes, on risque donc instamment, simplement en laissant faire, de se rendre complice d'une situation que l'on ne cautionne pas.

On voit ici ressortir plusieurs traits d'une situation que l'on peut nommer néocoloniale, parce qu'elle repose en effet sur notre passé historique de colonisation. On a de bonnes raisons de blâmer ce passé. Mais ce blâme est aussi un enfermement : « si seulement cela n'avait pas existé » reste la phrase de celui qui ne parvient pas à sortir de la nostalgie. Il y a clairement une culpabilité post-coloniale qui freine l'action. Il ne faut donc pas rester atterré dans la contemplation du passé. On doit pouvoir l'oublier, tourner la page. Pourtant, cet oubli ne doit pas devenir une complicité : la mauvaise foi de celui qui dit avoir « tourné la page » et qui la tourne comme si de rien n'était. Il ne s'agit donc pas ici d'oublier. Oublier c'est se rendre complice. La nostalgie qui nous paralyse a le même résultat. Qu'y a-t-il entre l'oubli et la nostalgie ?

Il faut apprendre à faire du passé une paire de lunettes. Le passé colonial doit permettre à chacun de percevoir les situations problématiques comme des lunettes thermiques traduisent des températures en couleurs qu'il faut éviter ou suivre. Ici, il est parfaitement clair que la connaissance du passé, la connaissance de la pluralité culturelle, la connaissance géopolitique et la connaissance économique permettent de se positionner dans la situation sans ignorer les sédiments invisibles que nous laissons tomber en agissant.

 

Quel est donc le danger que nous avons découvert dans ce voyage ? Celui d'être complices de la misère. Le danger de soutenir ce que l'on désapprouve, par négligence. La question active devient la suivante : quels sont les enjeux et la portée de ce néocolonialisme passif ? Passons du récit de voyage à la description globale.

D'abord, la plupart d'entre nous, français, connaissons mal l’Afrique. D'ailleurs, nous nommons une personne de couleur noire « africain » sans pouvoir distinguer son origine : la physionomie et l'accent d'un togolais ne sont pas celles d'un burkinabé, ni d'un ivoirien, ni d'un béninois, etc. Cette méconnaissance a eu des conséquences violentes dans la constitution des États d'Afrique, dont il est bien connu que les frontières politiques ne respectent pas les frontières ethniques. Le peuple Evé, par exemple, est partagé entre le Bénin, le Togo et le Ghana. Les membres de l'ethnie Kabié peuvent être Burkinabés, Togolais, Ghanéens ou Béninois. Aux cultures il manque l'unité étatique. Et inversement, aux États il manque l'unité culturelle. On sait les ravages qu'ont causé le conflit entre Huttus et Tutsis au Rwanda. Et c'est un cas qui, bien qu'il soit flagrant et tragique, reste parmi d’autres. De même, au Congo entre les Banyarwanda, les Nande, les Hunde, les Nyanga, etc. Le tissu ethnique est brisé par le découpage étatique issu de la colonisation.

Ainsi, par le découpage des États, nous voyons que l'apparent chaos africain est lié à la colonisation. Mais les indépendances politiques ont été prises. Pourtant, il reste la dépendance économique. Le Franc CFA (Franc des Colonies Françaises d'Afrique, devenues Communauté Française d'Afrique) l'incarne, et a d'ailleurs fait l'objet de nombreuses contestations plus ou moins récentes. La BCEAO2 et la BEAC3 (qui regroupent quinze États africains) jouent le rôle de relais entre l'économie locale et le producteur monétaire, qu'est la France. Mais d'une part, selon les accords originaux établis pendant la période coloniale, 50 % des ressources monétaires de ces pays doivent être conservés en France4. D'autre part, leur monnaie est indexée sur l'euro, ce qui signifie qu'ils ne peuvent faire valoir leur propre compétitivité sur les marchés internationaux5. Enfin, les entreprises européennes conservent sur place des positions de monopole qui freinent l'apparition d'une économie autonome6.

L’Afrique n'est évidemment pas un continent sans ressources. Il faut d'ailleurs constater la disproportion entre les ressources dont elle dispose et la pauvreté qu'elle affronte. Sur le plan agricole, elle fournit le monde en café, fruits (bananes, ananas, papaye, goyave, etc.), huiles (palme, tournesols, etc.), féculents et céréales (maïs, manioc, igname, etc.) et autres légumes (avocats, aubergines, etc.). Sur le plan minéral, elle fournit les ressources permettant la construction des instruments techniques dans le monde entier (le coltan a assez fait discussion pour occulter le fer, les minéraux radioactifs, etc.). Sur le plan touristique, elle alimente les désirs du monde entier. Autrement dit, l'Afrique est le puits dans lequel le monde se sert, mais qui ne récupère pas ce qui lui appartient pourtant.

 

Ces faits ne sont que quelques éléments, mais sont source de débats. Certains, par exemple, renvoient la faute sur les africains eux-mêmes en pointant le « caractère continental ». D'autres supposent que ce sont les dirigeants Africains qui font problème7. D'autres encore accusent les pays occidentaux d'une faute originelle dont ils continuent à profiter. Certains trouvent même la charité des associations européennes comme cause du maintien de l'Afrique dans l'assistanat.

Dans la question de la culpabilité, chacun pourra trouver réponse à son goût. Mais tous devront remarquer que lorsqu'il s'agit d'un continent entier, et pour autant que ce continent est peuplé d'hommes, aucune faute, aucune culpabilité, ne répare l'inégalité dont l'Afrique fait au présent les frais. Ce jeu de renvoi de la balle doit s'éteindre devant les faits.

Lorsque les enfants jouent à la « balle chaude », ils peuvent toujours arrêter de se renvoyer la balle, parce que le jeu a un terme, et qu'il leur suffit de rompre le pacte tacite qu'ils ont accepté en rentrant dans le jeu. En revanche, si nous ne parvenons pas à arrêter de relancer la balle, c'est parce que l'histoire n'est pas un pacte, elle est la condition donnée dans laquelle toutes nos complicités et nos actions prennent un sens. On ne peut donc pas laisser tomber la balle.

Mais la seconde différence entre ce jeu et le renvoi de la culpabilité est qu'il n'y a pas une seule balle. On s'en rend compte en posant à tous la question : « qui peut agir ? » Et cette question supprime le problème de la culpabilité comme un nœud gordien, car la réponse est simple : « tout le monde ». Les manières d'agir sont nombreuses. Mais elles supposent de changer de lunettes, pour devenir capable d'éviter les complicités qui s'ignorent. Nous avons montré quel rôle politique jouent ces complicités, et comment elles nous conduisent à la nostalgie ou au déni. Nous avons aussi montré que le fond du problème a fini par dépasser l'ensemble de ceux qui s'en sont rendu coupables. Or si la responsabilité est froidement individuelle, la véritable action, elle, est toujours collective. Pour cette cause, l'action est encore à faire, et elle nous appelle, politiquement, tous.

Raphaël Taillandier et Bérangère Hertzler.

 

1« Yovo » est le mot Evé qui signifie littéralement « blanc ».

2Banque Centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest.

3Banque des Etats de l'Afrique Centrale.

4http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/08/19/20002-20170819ARTFIG00012-fabrique-en-france-le-franc-cfa-est-sur-la-sellette.php

5https://www.cairn.info/magazine-maniere-de-voir-2009-12-page-27.htm

6https://www.monde-diplomatique.fr/2009/04/DELTOMBE/16970

7http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/06/04/pourquoi-un-debat-scientifique-sur-le-franc-cfa-est-il-tabou_4647272_3212.html

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