Julia Montfort - Que deviennent les exilés afghans de république ?

Interview de Reza Jafari Duterte, porte-parole des demandeurs d'asiles afghans, sur les évènements place de la République

Julia Montfort est journaliste spécialisée dans le domaine des droits humains et des migrations.

C'est avec son aimable autorisation que je partage ici son dernier reportage, je l'en remercie vivement.


Elle a créé un média en ligne -la chaîne youtube Julia Montfort - Carnets de solidarité -  pour jeter un autre regard sur un monde en mouvement.

Décryptages, portraits, documentaires en immersion, LIVE, entretiens,  elle nous propose différents éclairages sur l'exil, ce phénomène qui pousse des millions d’humains à quitter leur terre en quête d’une vie meilleure.

Pour assurer son indépendance elle a mis en place un  financement participatif auquel je vous invite à vous joindre pour soutenir son travail de qualité : c'est ici

 

Que deviennent les exilés afghans de république ?

Pour répondre à cette question, Julia Montfort nous emmène à la rencontre de Reza Jafari Duterte, porte-parole des demandeurs d'asile afghans en région parisienne.

Mais avant d'évoquer la situation actuelle des exilés qui ont vécu ces évènements, il fallait expliquer comment les exilés en étaient arrivés à cette action place de la république, expliquer pourquoi elle trouve son origine plus d'une semaine auparavant avec la dislocation d'un important camp de migrants à Saint Denis suivi d'une semaine d'acharnement policier sur les exilés qui n'avaient pas pu accéder à un hébergement.

J'ai repris par écrit l'intégralité de la première partie  de cet interview (15 première minutes sur 42) -probablement avec des erreurs, le passant sur ce blog voudra bien m'en excuser - que j'ai regardé à  plusieurs reprises tant j'ai été bouleversé par son contenu.

Je vous le livre tel quel après la vidéo- Bien évidemment vous pouvez vous satisfaire uniquement de regarder  le reportage, mais peut-être comme moi voudrez-vous lire noir sur blanc ce que vous aurez entendu tant ce récit est sidérant, tant ce que ces personnes ont vécu, vivent probablement encore si elle n'ont pas obtenu d'hébergement, est révoltant. -

N'oublions pas aussi que c'est le lot quotidien des exilés sur la côte de la Manche, en  particulier à Calais et Dunkerque -

 

 

LIVE avec Reza Jafari Duterte - Diffusé en direct le 27 nov. 2020 © Julia Montfort - Journaliste

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Que deviennent les exilés afghans de république ?

Bonsoir Reza Jafari Duterte. Vous êtes porte parole des demandeurs d'asiles afghans qui se sont réunis place de la république le 23 novembre pour comme ils le disent devenir visible et rendre visible leur situation puisqu'ils sont à la rue. J'aimerais prendre de leur nouvelles.Combien étaient-il place de la république et combien ont été relogés depuis ?

 Sur la place de la République, nous on avait 600 personnes, mais il y a une centaine qui ne sont pas venus. Ils étaient à peut-près cinq cent , il y avait des tentes et il y avait deux personnes par tente. Il y avaient à peu près cinq cent exilés, des réfugiés qui étaient en situation régulière,il y avait aussi quelques "dublinés" il y avait aussi quelques personnes qui avaient obtenu même le statut de réfugié ou une protection subsidiaire mais qui malheureusement n'avaient toujours pas de logement, qui dormaient depuis des mois et des mois sous les ponts à Saint-Denis juste en face du stade de France. Malheureusement l'évacuation du mardi 17 novembre s'est très très mal passée

 L'évacuation du campement de Saint Denis ?

 Oui, l'évacuation du campement de Saint-Denis puisque ça a commencé de là en fait !

 Il faut rappeler un peu : 17 novembre évacuation d'un campement sur lequel il y a plusieurs milliers de personnes

Il y avait presque 2000 personnes mais comme ils ont entendu qu'il allait y avoir une évacuation les autre personnes sans abri qui vivaient ailleurs, qui avaient des campements ailleurs, sont venues du coup à Saint Denis et ils étaient presque 3000 et la (préfecture de) police malheureusement a décidé de gérer la situation et d'évacuer avec les forces de police alors que les associations avaient proposé de les aider. La mairie de Paris avait proposé de les aider, La (préfecture de) police n'a pas accepté, ils voulaient les gérer eux-même, mais malheureusement ça s'est très très mal terminé très mal passé . Ils ont voulut évacuer à peu près la moitié des 3000 personnes et l'autre moitié les personnes ont été forcées de quitter les lieux et de partir, alors que la police avait confisqué les tentes et aussi les couvertures. Ce sont des centaines et des centaines de personnes qui se sont retrouvées sans couverture sans vêtement chauds, sans tente,

sans logement.

 C'est suite à cela qu'ils ont voulu faire une action ...

Alors oui ! Parce que pendant toute la journée en plus ils étaient suivis par les policiers à peu près partout dans les rues de Saint-Denis. Ils les suivaient en leur disant qu'ils ne devaient pas rester ici parce-ce que c'était la préfecture de Bobigny, ce n'était pas la préfecture de Paris. Ceux sous la responsabilité de Paris devaient repartir à Paris et pas rester ici - mais sous la menace des gaz lacrymogènes des flashballs des coups de matraque. Ça a provoqué des blessures, ça a provoqué pas mal de gens qui ont été même conduit à l’hôpital. Finalement on avait pas ... moi j'ai su ça vers 14h00 à peu près dans l'après-midi, je suis arrivé sur les lieux, on a essayé de les amener vers Paris, vers Rosa Parc au moins pour leur donner un peu de nourriture parce que pendant toute la journée et toute la nuit ils n'avaient pas mangé. La matinée ils avaient fait la queue pour pouvoir monter dans les bus, dans l'espoir de pouvoir monter dans les bus. Mais malheureusement ça n'a pas été le cas. Après des mois et des mois d'attente tout ce qu'ils "gagnaient" c'était des coups de matraque, des gaz lacrymogènes des flashball. Ils ont été frappés ... Ces personnes là ne comprenaient plus rien. Ils ne comprenaient pas la fonction de la police en fait. Pourquoi la police arrive et au bout de quelques heures commence à frapper les gens , commence à dire aux gens de partir d'ici, et partir ... où ? mais on ne sais pas où !

 De là, ce 17 novembre, on fait un retour en arrière quelques jours une semaine avant l'action place de la République, donc cette évacuation du campement d’exilés de Saint Denis qui laisse beaucoup d’exilés notamment afghans à la rue.

Ce soir là on a réussit à les faire remonter sur Paris dans le 19ème à Roza Parks pour qu’ils puissent manger d’abord et ensuite distribuer des couvertures, ils n’avaient pas de couverture. Nous on avait pas de tente on ne pouvait pas (en donner), l’association Utopia 56 nous a aider pour distribuer des couvertures, ils nous ont donné gentiment ... il nous ont aidés d’ailleurs pendant toute la semaine quand les réfugiés dormaient dehors. Ce soir là les réfugiés voulaient faire une action. C’était dangereux... On leur a dit si vous voulez faire une manifestation ou aller vers la mairie de Paris maintenant, tout seuls, vous allez vous faire vraiment défoncer par les policiers ! Ça fait longtemps que vous êtes dehors, que vous êtes fatigués, aujourd’hui vous avez été frappés, gazés, s’il vous plaît ne faites pas ça. « On ne peut pas rester sans réagir ! Pendant des mois et des mois on a attendu, et finalement, là, ils nous gazent ils nous frappent sans raison ! Il faut faire quelque chose ! On va mener une action ce soir  » Avec l’association Utupia 56, le président de l’association et l’équipe de l’association, on a réussit à les calmer et on leur a dit qu’on allait essayer de négocier, de parler avec la mairie de Paris et aussi avec la préfecture de police. Ils nous ont écoutés, heureusement, ce soir là ils n’ont pas fait d’action, ils nous ont écoutés. On a distribué des couvertures et on leur a demandé de se disperser et si la police les embête, si la police ne les laisse pas dormir qu’ils nous appellent, on fait des maraudes de nuit, on arrive. Malheureusement c’était là tout le temps, tout le temps, pendant toute la soirée ils étaient harcelés, pendant une semaine ! Pendant toute la semaine !

Du coup le lendemain on a discuté avec la préfecture de police et la mairie. La mairie qui nous disent : « on a trouvé deux solutions. Deux lieux d’hébergement pour deux mille personnes ». Mais la préfecture ne répondait pas. La préfecture avait refusé. On était très content parce que il y avait de la place, mais dès qu’on a su que c’était la (préfecture) de police qui bloquait, on ne pouvait pas rester sans réagir !

Et on a su que quelqu’un est mort de froid ! Il y avait des journalistes qui me suivaient la nuit pendant les maraudes …

 C’est Rufus cet homme d’une soixantaine d’année qui est décédé sur le campement ?

Sur le campement et il y a une autre personne qui est morte de froid ...

Et il y a eu aussi d’autres personnes qui étaient très très malades, conduites à l’hôpital, mais pendant toute la semaine on a essayé d’avoir les journalistes avec nous – il y avait Brut qui était tout le temps avec nous – et grâce à lui on a tout filmé les actions parce qu’on avait créé un groupe Télegram : A chaque fois que les policiers venaient les embêter ils envoyaient la localisation, on essayait d’arriver le plus vite possible pour pouvoir intervenir. Mais parfois les policiers nous bloquaient la rue, parce qu’ils savaient pourquoi on était là, pour filmer et essayer de les empêcher.

Mais c’était impossible, cette semaine là la police était très très très violente envers les réfugiés, envers les associations, envers tout le monde. A chaque fois je me présentais, je disais que jétais « président d’une association, j’essaie de vous aider, j’essaie d’aider tout le monde en fait pour que les choses s’arrangent. » Ils ne voulaient pas écouter, ils étaient très très violents.

 Ils étaient nerveux déjà … il y avait des consignes déjà, plusieurs jours et plusieurs mois avant finalement ce qui s’est passé place de la République.

Je pense qu’ils avaient des consignes comme quoi il faut les harceler, les obliger de partir, c’était vraiment ça. Et aussi de les pousser hors de Paris pour pas que les parisiens les voient, pour pas que les journalistes les voient, pour pas que les associations soient toutes au courant parce que toutes les associations n’étaient pas au courant de ce qui se passait. On a donné au gouvernement cinq jours. On leur a dit si vous trouvez une solution dans cinq jours, on va essayer de calmer, surtout moi je vais essayer de calmer la communauté afghane. L’Utopia 56 et les autres collectifs et aussi mon équipe essayaient de calmer les autres réfugiés. Cinq jours sans réponses, cinq jours de violences, tout le temps tout le temps envers les réfugiés ! C’était insupportable. Tous les matins quand les réfugiés venaient me voir ils me disaient que … « ils n’arrêtent pas de nous insulter de terroristes », ils arrêtent pas de dire « rentrez chez vous ! »

Terroristes ?

Terroristes vraiment ! J’ai discuté avec les policiers, j’ai dit « pourquoi vous dites ça ? Vous n’avez pas le droit de dire ça et c’est pas juste ! » J’ai dit « Qu’est-ce que vous en savez monsieur ? On pense qu’il y a des terroristes parmi ces gens là, et bien si vous le savez et bien allez les arrêter. Les terroristes, mais pas tout le monde ! Ici il y a des milliers de personnes. Je me sens aussi insulté je suis originaire d’Afghanistan, je suis pas terroriste, j’étais dans l’armée française, j’ai servi au service santé des armées, je me suis engagé dans l’armée. Bien au contraire, j’ai fait mon service civique. Depuis dix ans que je suis là je n’arrête pas de servir la France, ma fille est aujourd’hui française, vous pensez qu’elle aussi elle est terroriste, elle va devenir une terroriste ? » Mais c’était des paroles insensées, ils disaient n’importe quoi . J’ai des témoignages : j’avais deux personnes mineures qui venaient me voir en pleurant. Ils me disaient que les policiers en arrivant les avaient traités d’homosexuels, parce qu’ils dormaient ensemble, ils avaient froid ! La nuit il ne pouvaient pas … il faisait trop froid ! Ils étaient obligés de dormir ensemble, de mettre une couette, une couverture sur eux et la police arrive, leur donne des coups de pieds : « levez-vous, les homosexuels, c’est pas ici, il y a des hôtels pour ça, vous pouvez pas faire ça ici » « Non, non non non Monsieur, on a dormi ensemble parce que c’est juste parce que il faisait froid »

C’était une humiliation pendant une semaine, tout le temps, tout le temps.

Quelqu’un était en train de faire la prière, ils l’ont arrêté, ils l’ont mis en garde à vu pendant 24h00 ; Il est venu me voir, « mais Reza qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi ils m’ont mis en garde à vue, je n’avais rien fait ! Pourquoi ? Pourquoi ils nous font ça, pourquoi ils nous humilient pourquoi ils nous insultent tout le temps ? »

Du coup ils étaient au bord de leurs limites, il fallait faire quelque chose !

Ils ne pouvaient pas … il y avait des gens qui avaient marché toute la nuit pendant une semaine ! Ils ne dormaient pas, ils avaient mal à la tête … c’était … vraiment c’était …

j’ai pas les mots

J’ai pas les mots pour expliquer la douleur qu’ils avaient, qu’ils supportaient… c’était très très difficile …

Et lundi ça a fait cinq jours après …

l’ultimatum est terminé …

l’ultimatum est terminé… On devait faire quelque chose parce qu’on avait promis à ces gens là qu’on était là pour eux, qu’on ne ferait rien sans eux, on est pas là pour décider à leur place. Ils nous ont dit qu’ils voulaient faire quelque chose de symbolique sur la place de la république, on a dit oui d’accord, ok , on vous accompagne.

On l’a fait. On a prévenu des médias, des élus, des parlementaires, des avocats, des associations, il y avait pas mal aussi de citoyens français, des parisiens qui sont venus nous aider. Il y avait des centaines et des centaines des centaines de personnes qui étaient là pour nous aider. D’ailleurs on a avait vraiment décidé de faire plusieurs cordons de boucliers humains pour pas que la police puisse encore les frapper, mais malheureusement ça s’est très très mal passé, très vite ils ont reçu des ordres …

En fait on voulait mettre une lumière sur ça, pour que tout le monde voit ce qu’ils vivent ces réfugiés et dire aussi que le gouvernement il s’en fiche complètement en fait de ces gens là et on voulait les rendre visible les gens

 Et ça a fonctionné ?

Ça a fonctionné ; j’ai des amis un peu dans des pays différents et il m’ont dit les images sont remontées jusqu’ici et heureusement ce soir il y avait des parlementaires qui ont pu questionner monsieur le ministre Darmanin au parlement

Le ministre qui a dailleurs dénoncé les violences

Oui, dénoncé les violences, mais en fait ça vient de lui … c’est lui le ministre … la préfecture c’est le gouvernement, c’est le ministère de l’intérieur … en fait ça vient de lui, il a essayé de rattraper ça mais ça a pas marché. Il dit je dois encore vérifier, je dois encore comparer la réalité à l’image ! Comme si l’image … tout était clair sur les images ! Les policiers frappent sans arrêt les gens sans protection, des gens qui n’avaient rien fait … vraiment sans aucune raison !

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L'Obs avec AFP - 2 décembre 2020

Reza Jafari, boussole et thermomètre de la colère afghane en France

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"Ils se faisaient taper, gazer, humilier. Certains étaient devenus fous. Ça m'a obligé à revenir. Quelqu'un devait faire quelque chose, et c'était moi parce que je n'ai vu personne bouger", se souvient celui qui veut dépasser les déchirements ethniques qui rongent la diaspora afghane.

"Depuis, j'ai pas arrêté", reprend-il. "On a réussi à les calmer. D'ailleurs, beaucoup de gens pensent qu'avec (l'association) Utopia56, on a utilisé les réfugiés, alors qu'on a juste accompagné leur demande" d'être plus visibles place de la République.

Si la situation en a fait la boussole de la communauté, Reza, lui, s'est "senti insulté" par sa patrie d'adoption. "Je suis originaire d'Afghanistan. Je suis arrivé comme eux, j'ai dormi 15 jours sous un pont" à Paris en 2009, rappelle-t-il.

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