eugénio populin
retraité
Abonné·e de Mediapart

838 Billets

4 Éditions

Billet de blog 20 févr. 2015

Lettre d'Italie : Pino Bertelli - "propos sur l'art de ramper à l'usage des photographes

eugénio populin
retraité
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Traduction par mes soins d'un petit billet de mon amie Mariapia sur sa page facebook en commentaire d'une photo de Pino Bertelli.

Je commence toutefois ce billet avec la traduction de la présentation de cette photo par l'auteur lui-même, qui introduit ainsi son écrit intitulé "SAGGIO SULL’ARTE DI STRISCIARE AD USO DEI FOTOGRAFI" qu'on pourrait traduire par : "Propos sur l'art de ramper à l'usage des photographes" ( titre en référence à l'Essai sur l'art de ramper (à l'usage des courtisans). Paul Henri Dietrich baron d'Holbach, 1723-1789)


Nostra bambina delle lacrime

notre petite fille des pleurs

Nostra bambina delle lacrime est le portrait photographique d'une orpheline du Burkina Faso (ses parents étaient morts de faim, de soif et de la malaria, dans un endroit ou la quinine coûtait un dollar).
Elle refusait de chanter la messe dans une église dans le désert … je pensais : peut-être qu'elle chante faux !...peut-être qu'elle préfère chanter seule et pas en chœur !… elle tenait dans ses mains quelques bonbons que lui avaient « jetés » de l'autobus de luxe quelques « fidèles » et qu'elle ne mangeait pas...elle restait scotchée derrière le mur de l'église… un chien galeux lui léchait les croûtes des genoux. Je lui ai parlé en toscan typique et elle m'a répondu quelque chose en swahili… nous nous sommes compris de suite … et nous nous sommes éloignés de l'odeur de l'encens. Les églises lorsqu'elles sont pleines de personnes, quand bien même sont-elles en train de prier au salut de l'humanité en échange du paradis pour leur âme à leur mort …, les églises peuvent faire peur (exactement comme les sièges des partis et le bourreau de Londres) … alors je lui ai donné une gorgée d'eau du puits avec les mains, lui ai caressé ses cheveux sales de poussière et de boue, j'ai levé l'appareil photo vers son enfance perdue et deux larmes lentes lui ont marqué le visage de beauté...puis elle m'a embrassé et offert un bonbon...de ceux à la menthe… j'ai allumé un cigare à l'anis, l'ai prise dans mes bras et à l'ombre d'un buisson d'acacia je lui ai chanté, un peu faux,
"Bellaciao"...je lui ai dit (toujours en dialecte toscan) que ma mère me chantait cette chanson pour m'endormir … elle s'est mise à rire ...elle m'a tiré un peu la barbe et s'est sauvée avec le chien vers la savane … là où finit le désert et commence le ciel … elle s'appelait Alma… peut-être qu'un jour je la retrouverai quelque part (ou seulement en songe) en train de crier : "l'amour, comme la liberté, ne se donnent pas, ils se prennent".

Nostra Bamnina delle lacrime © Pino Bertelli

Je me rappelle, oui, je me rappelle...ce que me disait mon père, assis face à la mer alors que nous étions baignés par le sirocco africain qui sentait l'amande : « un homme a le droit de regarder un autre homme de haut, seulement pour l'aider à se relever ».
Je me me rappelle, oui, je me rappelle… ce que m'a laissé à sa manière ma  mère, pendant qu'elle rôtissait le poisson sur le poêle à bois : « ne permet jamais à personne, ni à un roi ni à un imbécile, de fouler aux pieds ta dignité et de dénier ton intelligence.
La photographie, quand elle est grande, exprime le portrait d'une époque. Elle n'évoque rien. Elle montre une partie pour le tout. Dans chaque forme d'art, ce qui est important est de faire un choix, d'élaborer une synthèse, d'exclure l'inutile et le trop facile. Il s'agit de couper le feuillage de l’opulence descriptive pour travailler sur les rhizomes du signe inversé.
Derrière chaque grande photographie il y a, toujours, un criminel ou un poète de l'âme belle.
L'art du portrait des exclus est lié à la pudeur, au respect, à la dignité des visages, des corps, des situations qui surgissent dans l'instant pris par les photographes et selon une vision anthropologique de l'image, dans laquelle la personne est l'interprète d'une mémoire historico-politique puissamment ancrée dans l'histoire et extrêmement importante pour un pays entier.
L'acte de photographier est consacré à préciser affiner, ajouter, dire ce que les mutations de la société exige… « il n'y a jamais de désespérance sans un peu d'espérance » (Per Paolo Pasolini) et les reportages photographiques, les portraits en situation, les raccourcis figuratifs des exclus expriment l'odeur du vrai des hommes, femmes, enfants dans un suaire tendre vers la communauté qui vient. La photographie des exclus conjugue l'homme et le monde au bout de l'appareil photographique et reconstruit la vie quotidienne du moment présent. Le photographe peut être innocent, la photographie jamais ! La photographie ainsi faites met à nu son cœur et celui des personnes prisent en portrait et ramène leur présence à l’innocence d'une existence souvent fatigante et injuste, pourtant c'est un fragment de réalité qui se fait histoire. C'est là où surgit la naissance de la photographie authentique que naissent les désirs d'une vie meilleure.

la page facebook de Mariapia Metallo

le site internet de Pino bertelli

SAGGIO SULL’ARTE DI STRISCIARE AD USO DEI FOTOGRAFI

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
Kenya : le pays suspendu à des élections à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — International
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Au moins trente et un morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figurent six enfants et des dirigeants du groupe armé palestinien Djihad islamique. L’armée israélienne parle d’une « attaque préventive ».
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)
Journal
Au Pérou, l’union du président de gauche et de la droite déclenche une déferlante conservatrice
Sur fond de crise politique profonde, les femmes, les enfants et les personnes LGBT du Pérou voient leurs droits reculer, sacrifiés sur l’autel des alliances nécessaires à l’entretien d’un semblant de stabilité institutionnelle. Les féministes sont vent debout.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous
Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel