Lettre d'Italie : Pino Bertelli - "propos sur l'art de ramper à l'usage des photographes

Traduction par mes soins d'un petit billet de mon amie Mariapia sur sa page facebook en commentaire d'une photo de Pino Bertelli.

Je commence toutefois ce billet avec la traduction de la présentation de cette photo par l'auteur lui-même, qui introduit ainsi son écrit intitulé "SAGGIO SULL’ARTE DI STRISCIARE AD USO DEI FOTOGRAFI" qu'on pourrait traduire par : "Propos sur l'art de ramper à l'usage des photographes" ( titre en référence à l'Essai sur l'art de ramper (à l'usage des courtisans). Paul Henri Dietrich baron d'Holbach, 1723-1789)


Nostra bambina delle lacrime

notre petite fille des pleurs

Nostra bambina delle lacrime est le portrait photographique d'une orpheline du Burkina Faso (ses parents étaient morts de faim, de soif et de la malaria, dans un endroit ou la quinine coûtait un dollar).
Elle refusait de chanter la messe dans une église dans le désert … je pensais : peut-être qu'elle chante faux !...peut-être qu'elle préfère chanter seule et pas en chœur !… elle tenait dans ses mains quelques bonbons que lui avaient « jetés » de l'autobus de luxe quelques « fidèles » et qu'elle ne mangeait pas...elle restait scotchée derrière le mur de l'église… un chien galeux lui léchait les croûtes des genoux. Je lui ai parlé en toscan typique et elle m'a répondu quelque chose en swahili… nous nous sommes compris de suite … et nous nous sommes éloignés de l'odeur de l'encens. Les églises lorsqu'elles sont pleines de personnes, quand bien même sont-elles en train de prier au salut de l'humanité en échange du paradis pour leur âme à leur mort …, les églises peuvent faire peur (exactement comme les sièges des partis et le bourreau de Londres) … alors je lui ai donné une gorgée d'eau du puits avec les mains, lui ai caressé ses cheveux sales de poussière et de boue, j'ai levé l'appareil photo vers son enfance perdue et deux larmes lentes lui ont marqué le visage de beauté...puis elle m'a embrassé et offert un bonbon...de ceux à la menthe… j'ai allumé un cigare à l'anis, l'ai prise dans mes bras et à l'ombre d'un buisson d'acacia je lui ai chanté, un peu faux,
"Bellaciao"...je lui ai dit (toujours en dialecte toscan) que ma mère me chantait cette chanson pour m'endormir … elle s'est mise à rire ...elle m'a tiré un peu la barbe et s'est sauvée avec le chien vers la savane … là où finit le désert et commence le ciel … elle s'appelait Alma… peut-être qu'un jour je la retrouverai quelque part (ou seulement en songe) en train de crier : "l'amour, comme la liberté, ne se donnent pas, ils se prennent".

 

Nostra Bamnina delle lacrime © Pino Bertelli Nostra Bamnina delle lacrime © Pino Bertelli
Je me rappelle, oui, je me rappelle...ce que me disait mon père, assis face à la mer alors que nous étions baignés par le sirocco africain qui sentait l'amande : « un homme a le droit de regarder un autre homme de haut, seulement pour l'aider à se relever ».
Je me me rappelle, oui, je me rappelle… ce que m'a laissé à sa manière ma  mère, pendant qu'elle rôtissait le poisson sur le poêle à bois : « ne permet jamais à personne, ni à un roi ni à un imbécile, de fouler aux pieds ta dignité et de dénier ton intelligence.
La photographie, quand elle est grande, exprime le portrait d'une époque. Elle n'évoque rien. Elle montre une partie pour le tout. Dans chaque forme d'art, ce qui est important est de faire un choix, d'élaborer une synthèse, d'exclure l'inutile et le trop facile. Il s'agit de couper le feuillage de l’opulence descriptive pour travailler sur les rhizomes du signe inversé.
Derrière chaque grande photographie il y a, toujours, un criminel ou un poète de l'âme belle.
L'art du portrait des exclus est lié à la pudeur, au respect, à la dignité des visages, des corps, des situations qui surgissent dans l'instant pris par les photographes et selon une vision anthropologique de l'image, dans laquelle la personne est l'interprète d'une mémoire historico-politique puissamment ancrée dans l'histoire et extrêmement importante pour un pays entier.
L'acte de photographier est consacré à préciser affiner, ajouter, dire ce que les mutations de la société exige… « il n'y a jamais de désespérance sans un peu d'espérance » (Per Paolo Pasolini) et les reportages photographiques, les portraits en situation, les raccourcis figuratifs des exclus expriment l'odeur du vrai des hommes, femmes, enfants dans un suaire tendre vers la communauté qui vient. La photographie des exclus conjugue l'homme et le monde au bout de l'appareil photographique et reconstruit la vie quotidienne du moment présent. Le photographe peut être innocent, la photographie jamais ! La photographie ainsi faites met à nu son cœur et celui des personnes prisent en portrait et ramène leur présence à l’innocence d'une existence souvent fatigante et injuste, pourtant c'est un fragment de réalité qui se fait histoire. C'est là où surgit la naissance de la photographie authentique que naissent les désirs d'une vie meilleure.

 

la page facebook de Mariapia Metallo

le site internet de Pino bertelli

SAGGIO SULL’ARTE DI STRISCIARE AD USO DEI FOTOGRAFI

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