Rien qu'un pas de côté

Le 17 mars 2020, lorsque mon entreprise utilisatrice a exigé que je vienne au travail en bus et métro sans masque ni gel hydroalcoolique, alors même que le groupe, leader dans un domaine d'activité futile et polluant, prenait momentanément la tête du CAC 40, j’ai compris une chose très simple.

Du fond de ma migraine et de mon essoufflement bizarres, j’ai réalisé que, passé cette crise sanitaire, avec ou sans séquelles, je célèbrerais la vie. Je me doutais que cela passerait par des décisions concrètes que je ne prendrais pas. Qui s’imposeraient à moi. Aujourd’hui, je sais lesquelles.

Après 38 jours de confinement, je sais que je ne travaillerai plus pour le plus offrant. Le nucléaire, les médias dominants, les spécialistes de l’optimisation fiscale, les multinationales adorent mon « profil ». Je n’irai plus chez eux. Quitte à me former pour un travail utile, probablement « ingrat », certainement fatiguant, de préférence dans la ville magnifique où je vis, et quitte à nourrir mes romans de toujours plus de vie réelle, je cesserai de générer des profits aussi délirants que défiscalisés.

Je ne rallumerai pas la télévision. Je paierai plus cher que jamais pour m’informer, militer, choisir. Un journaliste salarié par des prédateurs pollueurs et dont le torchon survit grâce à la publicité est un lobbyiste : il n’a rien à m’apprendre.

Je continuerai à consommer bio, frais, et équitable, mais pas aux rayons bio, frais et équitable des grands groupes, et ce, jusqu’à ce que ces groupes paient leurs impôts. Le buycott est facile, même si ça n’est pas simple à mettre en œuvre.

Je renonce aux services de Google jusqu’à ce que ce monstre paie ses impôts. D’autres moteurs de recherche existent. À l’information immédiate, je préfèrerai la connaissance, la création et la vigilance. Contre les divertissements virtuels qui vont probablement nous tomber dessus comme l’oubli, je choisirai la préservation de mon imaginaire. Je lirai plus de livres qu’hier, pas moins qu’avant-hier, et je commanderai ces livres chez mon libraire, jusqu’à ce qu’Amazon retrouve la raison.

Je remplacerai mon smartphone en fin de vie par un téléphone standard. Collatéralement, je donnerai ma Chromecast à qui veut, et je résilierai mon abonnement à Netflix, qui tarde un peu trop, de toutes façons, à nous proposer la filmographie complète de Visconti ou de Brakhage.

D’autres pas restent à faire, qui vont demander de la réflexion ou du courage. Certains me seront impossibles. À chacun sa part. Cela se décidera hors-réseaux sociaux, car je ferme dès aujourd'hui mes comptes facebook, youtube, gmail et instagram, jusqu’à ce que les Gafam paient des impôts proportionnels à leurs revenus en France, comme vous et moi. Car, en attendant, le fisc rêve de traquer nos dépenses sur Facebook ou Le bon coin : faut pas déconner, si ?

Je reste chez Wordpress, .

Manifester dans la rue sera la moindre des choses. Cesser de badger pour les chiens, et les frapper au portefeuille jusqu’à ce qu’ils changent ou s’écroulent marchera mieux, ou pas. Ce n’est pas la question. La question, celle du consentement fabriqué, c’est que les gouvernements-laquais à venir nous imposeront un monde inhumain à coup de bobards, de chantage électoral, de terreur polymorphe, de bombes lacrymo, de balles dans la tête en pleine manif, de gardes à vue et d'incarcérations abusives, de viols de nos outils de communication ou de notre droit à l’image. La question, c’est de dire non lorsqu’on le peut, à ceux qui les achètent.

Ne prenez pas soin de vous. Écoutez plutôt votre voix intérieure. Elle vous dit depuis 43 jours que vos proches ne seront pas en sécurité si ce monde se relève à l’identique. Tant que les invisibles exploités qui nous soignent, nous nourrissent, nous livrent, nous instruisent, nettoient nos égouts ou construisent nos villes (…) seront payés moins que rien faute de recettes fiscales, nous continuerons à compter nos morts. Ils seront 500 000 par an à partir de 2030 si les évadés fiscaux continuent à polluer à nos frais. À votre méthode, celle pour laquelle, peut-être, je n’aurai pas l’audace ou/ni les moyens, exigez que le vivant l’emporte sur les profits de quelques-uns, et que tout le monde soit soigné décemment, nourri, instruit, protégé en notre nom, grâce à notre pognon de dingue. Que notre pays soit de nouveau l’exemple, la lumière. Pas le suiveur attardé, pas le copycat incompétent des empires destructeurs. Prenez soin de tous. Et lisez des livres.

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