Le monde s’écroule et nous rêvons demain

Dans la maison de papier mâché où Camille a été emprisonnée, elle s’assoit en tailleur et regarde la tempête s’emparer des derniers morceaux de cette construction précaire. La lumière s’infiltre faisant briller les poussières voltigeant dans l’air, et déjà Camille imagine le monde qui se cache derrière.

 © Austin Chan © Austin Chan

Mercredi 11 mars et l’humanité se réveille avec une gueule de bois généralisée. Aurions-nous tellement abusé que nous nous en serions rendus malade ? Assise sur un banc devant l’étendue d’eau gelée du Parc Lafontaine à Montréal, je cherche à comprendre ce que la « pandémie mondiale » génère sur mon propre système. Je rembobine les évènements marquants. C’est un étrange sentiment, assez similaire à celui que je ressens en lisant les prévisions du GIEC : 3°C de plus sur terre, c’est beaucoup. Mais c’est quoi ? 45 millions d’italiens confinés, ce n’est pas rien. Mais c’est quoi ? C’est si gros, mais finalement si loin de nos quotidiens qu’on peine à en prendre la juste mesure.

Et puis la bourse crash, les écoles se ferment, Macron parle, les frontières se renforcent, et alors que le monde s’affole et que les hôpitaux dégueulent, ce monstre lointain devient notre voisin. Fermeture généralisée des institutions et des lieux public que nous fréquentons, annulation des évènements auxquels nous participons, chômage technique et surcharge médiatique : nous y faisons face tous les jours, peu importe ce que nous ferons de notre journée, nous finirons par y être confrontés.

C’est ici la grande différence entre la crise sanitaire qui sévit aujourd’hui et la crise sociale et environnementale qui gronde sur le monde depuis des années : l’une est visible et palpable tandis que l’autre nous semble lointaine et dystopique. Il est pourtant clair que la seconde sera bien plus lourde de conséquences que la première : une crise sanitaire c’est grave, mais le monde qui se meurt c’est irréparable. Et au même titre que la santé physique d’un humain est altérée par ses excès, nos années d’abus collectifs et de consommations excessives n’entraineront pas davantage de conséquences positives. Alors, a-t-on besoin d’attendre que notre quotidien soit bouleversé pour prendre conscience de l’importance d’une crise ?

 

Au-delà des restrictions de libertés que l’enfermement suscite, l’isolement est un bon moment pour reprendre le temps. Le temps de remettre en question ce que nous faisons ; la nature nécessaire, utile ou bienveillante de nos actions. Le temps de remarquer les détails gracieux qui peuplent notre quotidien et qui ne coûtent rien : le soleil qui s’infiltre par la fenêtre chaque matin, les étoiles qui s’allument pour faire briller le ciel tous les soirs. C’est l’occasion de revenir sur nos choix collectifs et individuels, sur les choses et les gens que nous aimons, sur l’importance de nos relations, sur la relativité du temps et des emplois que nous occupons.

Dans le climat apocalyptique d’une journée grise avec un vent terrible, nous cédons à la panique et nous reportons progressivement la pression que nous ressentons sur notre consommation en biens nécessaires à notre survie. Même ceux qui ne croient pas à la fin seront tentés d’acheter un paquet de pâtes en plus juste « au cas où ». Et ainsi, nous créons progressivement la pénurie qui nous inquiète tant. J’ai beau être critique face à la constitution d’un capital de ressources premières comme si nous entrions en guerre, je me demande quand même combien de rouleaux de papier toilette il nous reste à la maison…

La peur est une émotion extrêmement forte condamnant au silence le reste de nos ressentis. Elle entraine avec elle la résurgence d’instincts primitifs : nous naviguons en pilote automatique dans un océan de panique. Nous combattons pour être certains de combler nos besoins en considérant que le sort des autres nous laisse indifférents. Je ne me sens pas outillée pour faire face à cette émotion. Je ne me sens pas prête à voir le monde entier se déchirer pour s’accaparer les dernières denrées. Et aujourd’hui j’ai peur de mes propres réactions… mais aussi, j’espère.

J’espère que cette crise nous permettra d’imaginer de nouveaux modèles. La solidarité, l’entraide et le partage qui en émergent nous permettent de nous sentir plus forts et de réaliser que nous ne sommes pas seul. A Montréal, alors que nous étions cloisonnés dans des vies bien remplies, la quarantaine et l’isolement obligatoires nous rapprochent davantage que ne nous éloignent : nous proposons nos services à des personnes qui ne peuvent pas sortir, nous échangeons et nous offrons des biens que nous possédions sans aucune intention de réciprocité, nous nous organisons collectivement pour nous soutenir mutuellement. J’espère que cette nouvelle façon de faire ne sera pas éphémère et qu’aux beaux jours retrouvés, nous serons capables de cultiver l’altruisme et l’empathie qui nous lient dans la crise aujourd’hui. Et j’espère aussi que cette crise nous fera prendre conscience de l’interdépendance des choses de ce monde et de la complexité absurde du système que nous y avons créée.

 

Cette crise sanitaire démontre également que dans un système basé sur l’accumulation de capital, il n’y a pas de gagnant. Il est déroutant, presque excitant, d’observer l’effondrement de l’économie, du capital des multinationales que l’on croyaient intouchables et qui sont aujourd’hui, par leur actions passées, l’une des sources du manque de moyens des hôpitaux face à la crise[1]. Rappelons-nous que tous ceux qui se sont rendus indispensables dans notre quotidien nous font payer trois fois le prix de leurs produits : lorsque nous les achetons, lorsque nos impôts augmentent relativement à leur participation à l’évasion fiscale, et lorsque nous payons (et paierons) pour l’impact environnemental que leurs techniques de production génèrent.

Alors, aujourd’hui, au milieu de la panique, je prends le temps de m’asseoir, de fermer les yeux et de formuler un vœux : celui que cette crise qui a affaibli l’ensemble du système capitaliste nous donnera l’occasion d’apprendre à en observer les nécroses, à être critique à son propos et à en refuser les pratiques. Qu’une fois la peur passée, lorsque sera venu le moment des décisions, nous nous relèverons et nous parlerons pour imaginer collectivement un futur qui n’est pas basé sur l’appropriation des richesses de cette terre, ni sur l’accroissement des inégalités entre vivants. Car, si de la santé à l’alimentation, tout peut basculer en un instant, si une faille ou un bris dans l’engrenage bien huilé du monde globalisé peut générer une réaction en chaîne conduisant à l’éclatement de tout un système, que « le battement d’ailes d’un papillon » en Chine peut provoquer une tornade en Italie, en France, en Espagne, et partout ailleurs, il se pourrait bien qu’un ensemble de papillons, coincés au milieu de la tornade, en se débattant et en s’alliant, puissent faire naître d'actions collectives de solidarité et d’entraide, les assises du monde de demain.

 

 

[1] https://www.journaldemontreal.com/2019/06/18/le-federal-floue-de-26g-en-taxes-et-impots-chaque-annee ; Au sujet de l’évasion fiscale : Voir la BD : FRANÇOIS SAMSON-DUNLOP, « Comment les paradis fiscaux ont ruiné mon petit déjeuner », Ecosociété, 2019; Pour approfondir, vous pouvez voir les lectures et vidéos d’Alain Deneault. Notamment la dernière : https://www.youtube.com/watch?v=euZI6GvNLE4.

Pour les montréalais : voir le groupe facebook d'entre-aide et de solidarité : https://www.facebook.com/groups/3043792062305858/

 

 

 

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