Acharnement sur Sarkozy ? Allez dire ça à Alex et à tous les autres !

Pour le quidam, la difficulté d’une large partie de la classe politique à accepter une décision de justice est stupéfiante. Il remarque alors que des vies vraiment fracassées par la répression sont légions partout, mais qu’elles n’ont pas le droit aux mêmes tribunes ni aux mêmes secours. Pourtant, leur sort est souvent plus violent que l’indignité justifiée dont est frappé Nicolas Sarkozy.

Le quidam, consterné, constate une fois encore si cela ne lui sautait déjà pas aux yeux, que les classes n’ont toujours pas achevé leur lutte.

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La nouvelle est tombée, Sarkozy est condamné. A de la prison ferme, wow.

J’avais sûrement les yeux écarquillés devant les notifications sur mon téléphone. Une seconde. Puis, j’ai croisé mes collègues, reçu l’info 10 fois, 100 fois via les fils, les réseaux, et partout, ce même frémissement éphémère. Une seconde, le temps de réaliser que la peine est 10 fois moins lourde que celle maximale qu’il encourait, 2 fois moins lourde que celle requise par le Parquet national financier, qu’elle sera effectuée à domicile et qu’il est encore possible que Sarkozy ne la fasse jamais s’il gagne en appel.

Oui, très vite, nous avons relativisé l’effroyable « injustice » qui est faite à l’ancien Président. Nous sommes en France après tout ! Nous avons guillotiné les privilèges et la monarchie absolue, mais ils sont tenaces.

Cependant, nous avons eu cette seconde. Ce furtif moment où l’on s’est dit qu’il restait une justice, un horizon qui enfin, limitait le sentiment de toute-puissance des cols blancs et levait les immunités perpétuelles. Rendez-vous compte, nous étions heureux en cette seconde, que c’est triste ! Les jérémiades du roi déchu suffisaient à dire cette décision historique pour notre république monarchique : le souverain atteint sera peut-être confiné dans ses beaux appartements et regardera passer le temps sur sa Rolex, pendant un an. Mais la lettre ne porte qu’un cachet temporaire et aucune geôle ne pourra empêcher le puissant de se représenter à une élection. Le juge et l’avocat pourront eux aussi, tôt ou tard, reprendre l’exercice de leur profession. Que tous aient trahi les principes de leurs fonctions, gravement, ne suffit pas à dépasser la peine presque symbolique : elle les frappe tout de même d’opprobre et les bloque un temps, mais leur épargne les coups qui abîment réellement une vie et qui lui font des bleus. Qu’ils se soient joués de la République et des Institutions qu’ils avaient promis de servir, qu’ils « dévoient » ainsi « l’Etat de droit » n’a d’aucune façon entravé la préséance de l’ancien monarque à se produire sur TF1, à nouveau, immédiatement et en toute confiance.

Son clan s’est rassemblé, et en quelques heures, la déferlante d’indécence, partout, est venue nous submerger des soutiens épars qui crient encore au scandale. Jusqu’à écœurement. Les médias-relais nous ont noyés, petits justiciables que nous sommes, sous les propos de tous les soutiens politiques de la honte, qui venaient se succéder de plateaux en éditos pour expliquer en quoi cette condamnation serait un frein à toute initiative politique… (?!) Comprenez que la politique requiert malhonnêteté, duplicité et immunité.

Avec cette complicité des studios et papiers, Sarkozy n’avait plus besoin d’avocat, les courbettes de l’étiquette faisaient le travail, avec des mines faussement contrites, des exclamations qui s’accommodent durement de la séparation des pouvoirs à coups de « je respecte cette décision judiciaire mais… ».

Avec leur parti pris, c’est contre la justice elle-même, au banc des accusés, qu’on lançait un méchant réquisitoire ! Voilà qu’elle fait de la politique, la justice, et qu’elle s’acharne sur ce pauvre Sarkozy, habillé en victime et paré d’une Marianne en pleurs. Et même au Parisien, un communiqué défie le directeur des rédactions pour ses mots courtisans, si cléments envers les actes de l’ancien président et si durs pour qualifier ce qu’il appelle le « dégagisme judiciaire ».

La complainte des puissants. Elle chante toujours aussi faux à nos oreilles, mais voilà plus de deux siècles qu’on fait semblant de croire au 4 août, au 21 janvier, liberté, égalité.

Car ce sont les mêmes qui fustigent la petite délinquance de subsistance, celle qui n’effectue pas ses courtes peines, n’en jetez plus, les prisons sont pleines ! Les cellules sont remplies de nos banlieues, de nos lascars, qui bifurquent, abusent oui, mais pas de leur position. Les petits délinquants qui font vraiment de la prison ne donnent pas de leçons et ne font pas de « pacte de corruption », ne se font pas passer pour quelqu’un d’autre, ne jettent pas la honte au sommet de la République et n’ont pas plus de raisons d’être exemplaires qu’un chef d’Etat.

Mais les nantis, en haut de leur tour d’ivoire, sont les mêmes qui oublient ce qu’ils disent quand ils s’adressent à la lie qu’ils rêvent de nettoyer au Kärcher. Ce sont les mêmes qui broient les masses laborieuses sous l’étau libéral, les mêmes qui promulguent des lois liberticides à mesure que la paupérisation, justement, réclame sa juste part.

Et lors des derniers mouvements sociaux, comme avant, c’est ce que le peuple souverain a décidé de faire, stopper le rouleau compresseur. Puisque ni la démocratie ni l’exponentielle création de richesses ne ruissellent vers ces bas confins, les bas confins – confinés à 18h et çà et là le week-end, pendant que les élites se réservent les meilleures tables clandestines – ont voulu recentrer le débat et remonter à la surface. Ainsi sont-ils allés dans la rue, ils ont fait grève et beaucoup qui n’avaient rien à se reprocher, se sont fait réprimer.

Parfois et trop souvent physiquement, avec une violence déployée dans les tranchées urbaines du XXIe siècle, armée de gaz, de LBD et de grenades de désencerclement. Les mutilés aussi entendent, et les éborgnés lisent péniblement la complainte des puissants…

Parfois et trop souvent, la violence s’est aussi faite institutionnelle et patronale. On a muselé des responsables syndicaux et simples grévistes, on les a suspendus, mis à pied, mutés d’office, et même, licenciés… parce que, en s’agenouillant devant les liquidateurs de conquis sociaux, ces simples travailleurs et travailleuses ont osé rendre visible la soumission que les Grands exigent de leurs sujets.

Et la République absolutiste ne supporte pas qu’on la défie, aussi bien qu’on la définisse si clairement. C’est risquer un soulèvement. D’abord celui du voile sur les yeux des masses aliénées, puis celui du peuple lucide une fois rassemblé. Alors, il faut faire des exemples, couper les têtes comme eux en revanche, n’ont jamais cessé de faire.

Ainsi, allez dire à ceux concentrés en banlieue, qu’un contrôle ou qu’une arrestation a étouffés, allez dire aux Gilets jaunes, aux salarié·e·s de Bolloré, de France Telecom, de La Poste, de Monoprix ou de Biocoop, aux étudiant·e·s, aux soignant·e·s et travailleurs sociaux, de l’Inspection du travail ou de Pôle emploi, aux enseignant·e·s, aux agents de la SNCF ou de la RATP… que la justice s’acharne sur Sarkozy.

Eux aussi ont des noms, des prénoms mais ne sont pas de Petits princes… Pour les mutilés et ceux qui ne sont plus là, ils s’appellent Jérôme ou Antoine, ils s’appellent Zyed, Bouna, Théo, Adama ou Michel, ils portent les noms des 30 victimes de Lombard, ils s'appellent Edouard et se jettent sur les rails de leurs employeurs ou se pendent en les accusant par les mots…

Pour les vies fracassées par les forces d'un ordre patronal qui sévit aussi bien arbitrairement que de façon disproportionnée, on peut trouver également Mélanie, Gaël, Vincent, Nourdine, ou bien les « 18 de Monoprix », les infirmier·e·s du Rouvray, Konstantin, Victor et Roga, Anissa, Farida, Boris, Anthony, Yann, Aladin, Sylvie, Cécile, Sandrine, Eric, Alex, Patrick, Yassine, François, Ahmed... Et pardon à celles et ceux que ces quelques lignes « oublient », la liste est si longue, pourrait-elle un jour être exhaustive ?

J’imagine ce qu’ils ont ressenti en écoutant leur télé dégueuler ces insanités outrageantes. J’imagine Alex en particulier, que nous retrouvions tous ces matins au dépôt RATP il y a un peu plus d’un an, quand nous faisions partie de ce flot de travailleurs opposés au projet de réforme des retraites.

Alex est un responsable de la CGT et représente 4000 salarié·e·s. Il risque le licenciement pour avoir participé à cet important mouvement social. Pourtant, ce sont bien les rassemblements de soutiens extérieurs – parmi lesquels beaucoup d’enseignant·e·s, mais aussi des retraités, des hospitaliers, des agents territoriaux et des étudiant·e·s – qui ont perturbé les transports franciliens un peu partout l’hiver dernier.

Le tort d’Alex a été d’avoir réussi à mener cette fronde sociale, avec les moyens légaux qu’offre encore la lutte syndicale pour la défense du droit des travailleurs. Un dossier vide tel que le reconnaît l’Inspection du travail, un directeur de dépôt hargneux, débordant de violentes provocations sous les yeux de témoins ahuris, une direction générale de la RATP acharnée qui ne semble pas avoir d’autre affaire réelle et urgente à traiter, un ministère du Travail qui fait traîner sa décision… tout ce monde, tous ces moyens engagés avec force contre un chauffeur de bus, syndicaliste, qui n’a jamais enfreint aucune loi mais qui, à l’écart avec ses camarades près du brasero, disait comme 75% des Français·e·s, « NON ».

Alex a entretemps été malade d’un covid-19 qui tarde à passer et a perdu deux êtres des plus chers. Et depuis un an, il attend de connaître le sort qu’on lui réservera pour s’être simplement opposé et avoir levé la tête face à ceux qui nous voulaient dociles, ceux qui dressent à coups de points d’indice, ceux qui v(i)olent, qui nassent, matraquent, truandent, et étranglent des millions d’entre nous pendant que les dividendes battent des records par milliards, chaque année…

En ce dimanche je me demande encore, comme depuis les premiers instants… que ressent mon camarade Alex face à tout ce cirque, lui qui n’ose trop se plaindre ? Comment réagit l’enfant de Vitry qui sait relativiser depuis si longtemps et qui a appris la résilience dictée à tout-va par les huiles pas si essentielles ? Que pense-t-il quand il entend le monarque et ses laquais chouiner que le monde est injuste si bien que selon eux, le cas mérite d’être porté devant la Cour européenne des Droits de l’Homme ?!

Qu’a dit Alex face à son écran et devant tous ceux qui osent y porter une défense laborieuse, une diatribe plutôt, qui ne conteste même pas les faits mais qui s’insurge contre l’existence de l’affaire Sarkozy-Bismuth, en soi… ? Que doit-on penser de notre dêmos kratos quand on sait qu’en Suède on démissionne pour une barre de Toblerone achetée sur les deniers publics et qu’ici, on pousse des cris d’orfraie quand on est puni pour avoir compromis l’indépendance de la justice ?

Quel soupir Alex pousse-t-il quand pour lui, toute cette mascarade procédurière que d’autres travailleurs ont vécue aussi, dure depuis un an ? Suspendu à la décision d’Elisabeth Borne (ministre de gauche paraît-il), il ne risque certes pas la prison me direz-vous, mais l’année passée et le sursis qui pèse sur ce représentant et père de famille constituent déjà un lourd tribut pour quelqu’un qui, lui, n’est coupable de rien.

Madame Borne, vous avez une décision à prendre.

Car la quidam comme moi se demande d’un coup… comment punirait-on mon camarade Alex si en plus d'avoir fait grève, il avait osé dire « casse-toi pauv’ con ! » ?

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