Rejeter la psychanalyse ? (1)

Si le confinement nous prive de liens sociaux essentiels, il peut aussi nous permettre de nous replonger dans notre bibliothèque et, en s’appuyant sur ce qui s’est noué en corps dans le cabinet de l’analyste (2), formaliser un sentiment et conclure une réflexion.

Il y a quelques mois, j’avais envisagé relire les écrits de Didier Eribon pour comprendre un intérêt passé.

En sortant d’une séance d’analyse, sans vraiment en avoir parlé et en marchant vers le Thalys qui devait me ramener à Liège, j’avais considéré qu’il s’agissait d’une perte de temps. Mes notes de l’époque pouvaient suffire. L’essence du dire du philosophe est très redondante à travers ses textes, même si elle s’appuie sur la connaissance de nombreux auteurs à la pensée complexe. Si nécessaire, la règle analytique (3) fondamentale me ramènerait à l’essentiel.

Mais, dernièrement, j’ai remis la main sur son ouvrage intitulé « Echapper à la psychanalyse » (1). Après quelques jours, ce titre tranchant et la relecture de la quatrième de couverture ne me laissaient pas en paix. Le rédacteur y annonce « une réflexion sur les possibilités de s’inventer soi-même, et sur les moyens de fonder une éthique et une politique de la subjectivation, débarrassées de la conceptualité analytique et du rôle de frein à l’innovation que celle-ci ne cesse de jouer ». Plus encore, le texte devrait permettre de « réactiver… le mouvement de fuite à l’égard » de la psychanalyse.

Selon Didier Eribon, fuir et congédier la psychanalyse sont une nécessité car l’ingéniosité de Freud se donnerait « pour tâche d’assurer le bon fonctionnement de la norme et la perpétuation de la normalité psychique et sociale ». Sa finalité serait d’ « instituer et de légitimer la conformité du choix d’objet sexuel à la norme hétérosexuelle, et même à la pureté sans reste et sans déchet de la norme hétérosexuelle » (4).

Le mâl(e)-être qui me conduisit à l’analyse, mon symptôme questionnent directement la légitimation dénoncée par le philosophe. J’avais également été attiré par ses travaux car, après plus de dix ans de cure, je me suis détourné de la psychanalyse. Heureusement, durant cette période, à l’exception de l’expertise judiciaire, j’arrêtai ma pratique clinique.

Quelques années après, lorsque je repris mon analyse, c’est avec un drôle de sentiment que je constatai le peu de place laissée par notre société aux apports de l’expérience analytique. Rares sont les librairies qui disposent encore d’un rayon de psychanalyse étoffé, alors que de nombreux livres détaillent diverses « recettes » de développement personnel. A Liège, une enseigne de renom réduit sa proposition à quelques « Poche », à côté d’une importante offre de faits divers, d’ésotérisme, etc. Pour deux sous, les ouvrages de Freud et de Lacan s’achètent plus facilement sur les sites de seconde main en ligne. Si cette possibilité est intéressante pour ceux qui ne peuvent y consacrer un certain montant, elle n’en traduit pas moins une réalité sociale inquiétante. Parmi mes collègues et amis, rares sont ceux qui comprennent l’intérêt de faire une analyse, qui plus est en se rendant à Paris lorsque l’on vit en Belgique. Au-delà des clichés qui visent son dispositif, nombre de discussions renvoient à une soi-disant misogynie de Freud et homophobie de Lacan.

Je trouvai donc intéressant de comprendre le combat de Didier Eribon, sur base de mon expérience personnelle.

Les premières lignes du livre me (re)séduisirent : il y écrit avoir « imprudemment accepté de donner une conférence » en Belgique, « par laquelle on l’avait invité à parler d’amour » (5). L’amour est une chose complexe, encore plus en période de confinement, tant au quotidien que pour le cerner au travers de la cure analytique.

Néanmoins, comme par le passé, la suite du propos de Didier Eribon me lassa assez rapidement. Son insistance sur l’aspect théorique de ses travaux, accompagnée d’une méfiance concernant les théories et philosophies traitant des relations, des sentiments, du désir, … me firent décrocher.

Sa dénonciation du risque d’être moralisateur et restrictif dès que l’on s’appuie sur une expérience individuelle, supposant qu’elle exclut automatiquement les expériences d’autres, me paraissait simpliste (6).

Enfin, son recours quasi-systématique aux signifiants « résister », « contourner », « exclure », « rejeter », « congédier », … m’interpellait avec inquiétude.

Néanmoins, il m’est important de soutenir toute politique démocratique qui développe une norme sociale qui ne soit pas plus hétéro que homo-centrée. Quelle que soit sa méfiance vis-à-vis de la démarche, j’ai donc décidé de formuler une réponse expérientielle à la construction théorique par laquelle Didier Eribon fait son combat contre la psychanalyse.

De ce fait, je me suis demandé si l’effet d’une psychanalyse, orientée par l’enseignement de Lacan tel qu’usité à l’Ecole de la Cause Freudienne (ECF), peut être assujetti à la légitimation d’une normalité sexuelle.

Mon hypothèse est, qu’au-delà d’une obédience épistémique, l’absence de risque qu’une norme hétéro ou homosexuelle orientent la psychanalyse (théorique), et influent sur la direction de la cure (clinique), tient à la disposition de l’analyste à faire silence sur ce qui l’anime en tant que femme, homme ou X et, donc, aussi sur les théories qu’il connaît : « oubliera-t-on qu’il doit payer de ce qu’il y a d’essentiel dans son jugement le plus intime, pour se mêler d’une action qui va au cœur de l’être ; y resterait-il seul hors de jeu ? » (7).

J’illustrerai cette hypothèse par ce qui a clôturé, avant l’heure, ma première « analyse » ; non sans conséquences. Je décrirai ensuite ce qui fit que ma psychanalyse a réellement pu s’engager plus tard, avec une autre analyste, au-delà des questions de genre complexifiées par certaines théories queer.

C’est un peu par hasard que j’ai rencontré la psychanalyse. Alors que mes études m’avaient fait connaître une femme que j’aimais et avec qui je pouvais envisager devenir père, elles me révélèrent aussi les écrits de Françoise Dolto.

Porteur d’une histoire emprunte de ce que l’on nomme aujourd’hui les violences parentales, je ressentis la nécessité de consulter : être père me terrorisait à cause de ce que j’avais vécu ou non avec le mien ; j’étais pris au corps par la peur. Très vite, la question de mon identité masculine et des normes de genre se posa.

Mais, l’analyste parlait trop.

Plutôt que « simplement » me permettre d’entendre le discours de l’Autre, il alimentait ce qui me permettait de lui plaire en tant qu’autre. C’est un piège, qui peut être considérable. Il est inhérent à toute thérapie et à tout processus de développement personnel dans lesquels le « psy » manifeste trop sa personne, que ce soit par la parole ou par des manipulations psychocorporelles. Le développement de l’image ou de l’estime de soi du patient, mais aussi du thérapeute, sont alors les réels éléments en jeu, au détriment du déploiement du sujet, du « je ». Et, malgré leur renforcement, celles-ci peuvent constituer la source d’une souffrance ; en engendrant parfois une perte de soi comme l’illustre très bien le mythe de Narcisse. Le regard ou la voix du thérapeute constituent alors l’eau de la rivière…

En outre, il m’avait proposé le divan trop tôt.

Ce fut enthousiasmant du fait des études en psychologie que je réalisais. Par contre, ça ne me mit pas réellement au travail, comme on peut l’envisager dans une psychanalyse : « dans l’analyse, c’est la personne qui vient vraiment former une demande d’analyse, qui travaille. À condition que vous ne l’ayez pas mise tout de suite sur le divan, auquel cas c’est foutu. Il est indispensable que cette demande ait vraiment pris forme avant que vous la fassiez étendre. Quand vous lui dites de commencer … la personne, donc, qui a fait cette demande d’analyse, quand elle commence le travail, c’est elle qui travaille » (8).

Le tout me convenait, je pouvais fuir plusieurs questions, en construisant mon chemin (9) ; nos échanges me rassuraient par rapport à mes peurs.

Jusqu’à la séance où, lui parlant de mes premières expériences sexuelles, il s’exclama : « mais vous ne me l’aviez pas dit ! ». Il laissa entendre que son savoir sur mes propres choix était important. Même installé sur le divan, sans le voir, je sentis un questionnement personnel qui ne m’appartenait pas…

Le « ronron » de nos échanges et du dispositif me permirent, à tort, de ne pas affronter son intervention. Les séances continuèrent encore quelques mois, mais j’avais fermé la porte à ce que l’analyse se poursuive avec lui et, même, avec le deuxième analyste que je rencontrai ensuite.

Etait-ce la psychanalyse qui était en cause ou le Moi du psychanalyste et l’usage que j’en fis ?

La rencontre avec un deuxième analyste me permit de régler le trop de paroles et le dispositif de la cure acceptés avec le premier. Après coup, je peux dire que seule comptait l’écoute stricte de ce que je disais. A défaut, je m’éclipsais, n’entendais pas ou m’amusais d’une interprétation en la rendant stérile, vide.

Je n’avais pas choisi ce deuxième analyste par hasard : par l’intermédiaire d’une demande à l’Association de la Cause Freudienne (ACF) Belgique, il m’avait transmis les coordonnées du premier.

Il se prêta à ma demande, probablement en tentant ce qu’il pu pour qu’elle se transforme en travail analytique. Mais je lui consentis peu de choses, au risque d’un certain danger.

Il fallait que le « règlement » pour lequel je l’avais utilisé fasse sa maladie de jeunesse, ses frasques…

C’est durant cette période, qui a comporté de nombreuses rencontres au sein du milieu LGBT (10), que je me détournai de la psychanalyse et que je fus intéressé par les travaux de Didier Eribon.

Or, mes sentiments à l’égard des homosexuel(le)s et des militants queer, même si je les fréquentais régulièrement, n’étaient pas nécessairement positifs. En différents lieux que je partageais avec eux, je pouvais devenir agressif et, parfois, très désagréable, verbalement violent. Aucune approche théorique, aucun discours philosophique, aucune rencontre n’y changeaient rien… Mes sentiments intimes ne peuvent se régler par une quelconque théorie, la participation à un séminaire ou une discussion, aussi profonde soit-elle.

Je décidai donc de re-consulter.

En doute par rapport à la psychanalyse, je pris d’abord rendez-vous avec une psychologue « rogérienne » réputée (11). La mièvrerie fut au rendez-vous. Si elle entendait manifestement mes difficultés, ce qu’elle me renvoyait m’apparut comme une pommade inefficace, un leurre. Malgré son importante pratique, tant thérapeutique que de formation, son attitude laissait voir son malaise. Je ne repris pas rendez-vous, elle ne m’y incita pas. Ni elle ni moi n’insistèrent pour continuer la thérapie ensemble.

Cependant, j’étais en souffrance.

L’amour pour mes enfants, l’essentielle place du père dans leur adolescence, qui avançait, intensifiaient mon mâl(e)-être.   Avec le temps qui passait, ma relation de couple me paraissait fade, m’insatisfaisait. Prendre la parole dans ma fonction professionnelle principale, d’abord comme directeur d’un établissement scolaire puis au sein d’une administration, ne m’était pas simple : soit j’avais peur de dire, soit je parlais trop.

Par une vidéo vue sur «  Youtube » (2), je fus séduit par les dires et la personne d’une psychanalyste que je ne connaissais pas. Je savais qu’elle était membre de l’ECF, sous un statut qui impliquait sa propre expérience analytique, et qu’elle avait écrit plusieurs textes sur les questions de genre (12) ; sans plus. Je cherchai l’adresse de son cabinet. Il se situait dans un quartier que je connaissais, facilement accessible par les transports en commun. Même si elle consulte à Paris et que je vis en Belgique, presque impulsivement, je demandai un rendez-vous.

A mon grand étonnement, sans que je m’en rende directement compte, cette troisième analyste saisit ma demande à la lettre. Ce qu’elle mit en jeu dans nos premières rencontres me marqua de manière vive, intrigante ; ce qui me permit d’entrer réellement en analyse.

Pourtant, c’était loin d’être gagné. Le jeu aurait pu, précipitamment, être perdu d’avance.

J’étais convaincu que je pourrais m’en détourner aussi vite que j’avais composé son numéro. Sa rencontre en chair et en os, la clôture de notre première séance sur un de mes dires précis (2) et une intervention, populairement banale, au moment de reprendre rendez-vous firent vaciller cette conviction : après m’avoir demandé si l’on se revoyait la semaine suivante, elle me tendit un coin de feuille en me demandant d’écrire mes coordonnées, plutôt que de les noter elle-même, par exemple, dans son agenda. Il me revenait de décider s’il y aurait d’autres séances et, surtout, si je rendrais mon identité plus consistante qu’une inscription sur un vulgaire bout de papier…

En outre, comme précédemment écrit, je savais que son savoir universitaire sur mes questions, sur les questions de genre, était important. J’étais méfiant, j’avais été échaudé avec mon premier analyste. Je l’attendais au tournant.  

De plus, la maladie de jeunesse et ses frasques avaient transformé mon symptôme en une pulsion à fleur de peau, que notre société permet de satisfaire presque plus simplement que par un investissement dans une analyse (à tout le moins avant la peur sociale générée par les politiques actuelles de gestion du COVID-19).

Mais, « très rapidement », quelques interprétations eurent effet : son silence, de brèves questions, recentrant constamment mes dires sur ma demande, sur la scansion de notre première séance et un changement de position physique de sa part.

Je fis alors un rêve. Il nous mettait seuls en scène de manière significative, avec une référence infantile forte et des éléments pulsionnels conséquents. Mon symptôme et la pulsion étaient attrapés par notre « entreprise commune » (13).

Prenant en compte la différence sexuelle, mais avec un au-delà du choix d’objet sur lequel bute Didier Eribon dans son livre « Echapper à la psychanalyse », mon mâl(e)-être se réduit à l’essentiel, avec une paix intérieure appréciable ; mais non sans l’accentuation d’un sentiment de solitude particulier.

L’agressivité que je ressentais, en particulier dans mes rencontres au sein des communautés LGBT, fondit comme glace au soleil.

En 1929, période de l’histoire présentant plusieurs similitudes avec celle que nous vivons aujourd’hui, Freud clôturait un ouvrage très contemporain en écrivant qu’il y avait « lieu d’attendre que l’Eros éternel tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel » (14). Pour moi, ce ne fût possible que par la rencontre de cette troisième analyste et ce qu’elle y mit (ou non) en jeu. Ce désir de l’analyste, en acte, ne fut très certainement possible que grâce à sa propre expérience analytique. Ainsi, pour répondre à ma demande d’aide, elle me proposa autre chose que ses choix en tant que femme singulière, que son savoir sur les questions de genre ou sur les écrits de Freud et de Lacan. Elle mit à ma disposition un être qui me donna l’occasion de rencontrer ma propre parole.

Comme dit avant, soutenir toute politique démocratique qui ne privilégie pas une norme plus hétéro que homo-centrée m’est important. La psychanalyse a fortement contribué à la libération des mœurs, en particulier pour les personnes s’identifiant LGBT. Contrairement à Didier Eribon, je suis convaincu que rejeter l’éthique psychanalytique, qui respecte la précieuse trouvaille clinique de Freud (15) et l’humilité de Lacan pour diriger la cure, serait plus dramatique que bénéfique pour l’évolution sociale.  Celle-ci doit maintenant, nécessairement, prendre en compte les questions de genre.

Notre société vient d’être lourdement frappée par les choix de gestion de la pandémie COVID-19. Rien ne dit que, demain, l’égalité entre toutes les identités, entre toutes les formes d’amour ou de sexualité, sera encore de mise. Rien ne dit non plus qu’une théorie quelconque et son entendement permettront à l’Homme de lutter contre ses pulsions de rejet, pouvant s’exprimer à travers des politiques extrêmes ou des dogmes religieux radicaux…

Fabian Cheret, psychologue.

(1) Le titre s’inspire du propos suivant de Didier Eribon : « il m’a paru urgent de réactiver l’héritage de la pensée (queer) des années 1970, en redonnant toute sa force à ce mouvement de contournement, et même de rejet, de la psychanalyse, afin de retrouver la vitalité et les potentialités des nouvelles manières d’envisager la subjectivation (non normative) », in : Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse, Editions Léo Scheer, Paris, 2005, p. 13.

(2) Fabian Cheret, Confinement et rencontre de l’analyste, in : Lacan Quotidien, Hic et nunc, n°881, 18 avril 2020 : https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2020/04/LQ-881.pdf

(3) Jacques Lacan, Ecrits, Editions du Seuil, Paris, 1966, p. 586.

(4) Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse, Editions Léo Scheer, Paris, 2005, p. 21.

(5) Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse, Editions Léo Scheer, Paris, 2005, p. 11.

(6) Etonnement, si l’on considère l’usage des éléments autobiographiques que l’auteur fait dans quelques-uns de ses textes, notamment : Didier Eribon, Retour à Reims, Fayard Editions, Paris.

(7) Jacques Lacan, Ecrits, Editions du Seuil, Paris, 1966, p. 587.

(8) Jacques Lacan, Conférence à Genève sur le symptôme, in : Ecole de la Cause Freudienne, La Cause du désir, Virilités, n°95, Navarin Editeur, Paris, 2017, p. 9.

(9) Jacques-Alain Miller, L’os d’une cure, Navarin Editeur, Paris, novembre 2018.

(10) J’utilise volontairement l’acronyme dans sa version première.

(11) Approche Centrée sur la Personne (ACP).

(12) Par exemple, Clotilde Leguil, L’être et le genre, homme/femme après Lacan, Presses Universitaires de France, Paris, 2015.

(13) Jacques Lacan, Ecrits, Editions du Seuil, Paris, 1966, p. 587.

(14) Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Presses Universitaires de France, Paris, 12ème édition, 1992, p.107.

(15) N’oublions pas que ce fut par l’écoute attentive d’une femme que Freud donna le jour à la psychanalyse : Madame Emmy v. N…, in : Sigmund Freud, Joseph Breuer, Etudes sur l’hystérie, Presses Universitaires de France, Paris, 1ère édition, 1956.

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