Laïcité, laïcité, est ce que j’ai une gueule de laïcité ?

La laïcité est-elle si simple à définir ? Est-elle une fin ou un moyen ? Quand on parle de laïcité il n'est pas seulement question de Religion, ou de République, mais de l'essence même du droit, de la quête d'un idéal, d'un équilibre, d'une paix sociale qui se gagne par le sens que l'on donne aux mots.

Vierge © Le petit bretteur Vierge © Le petit bretteur
« Quand on va chez eux on doit mettre une casquette. Donc chez nous ils doivent l’enlever, c’est ça la laïcité ».

La laïcité dit ceci, elle dit cela, elle interdit ça et puis ça, au fond la laïcité, c’est ça. Employée à toutes les sauces, la laïcité finira par nous écœurer. D'aucuns, s’arrogent le droit de faire œuvre d’interprétation sans avoir conscience de la complexité que recouvre la laïcité. Officiellement, ils affirment défendre les valeurs de la République française. Officieusement, ils dissimulent leur attachement à une conception (étroite) de l’identité française.

À première vue, nous pourrions croire que le problème vient de l’absence d’une définition claire de la laïcité. Or, ce n’est pas l’absence, mais l’ignorance de sa définition qui entraîne des débats étincelants. La loi, a depuis longtemps défini les limites de l’expression religieuse. Si bien qu’il existe un droit de la laïcité. Le rapport Bouchard et Taylord : Fonder l’avenir le temps de la conciliation, Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, est une référence dans le domaine du droit de la laïcité. Il a deux qualités principales. D’une part, il met en avant la « malléabilité » de la laïcité, dans le sens où sa sémantique évolue avec le temps et selon la société étudiée. D’autre part, il pense la laïcité, non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen, comme l’outil principal d’une politique de gestion de la diversité. Aussi, la laïcité sera dite « ouverte » lorsqu’un État adoptera une politique multiculturaliste (le Canada et les Etats-Unis) et elle sera dite « fermée » dans un État assimilationniste (la France avec son pacte républicain). Dans un cas comme dans l’autre, la laïcité apparaît être le moyen de concrétiser l’idée de fraternité, c’est-à-dire de pousser tout un chacun à renoncer ou à atténuer une partie de soi, une croyance, une opinion, pour s’intégrer dans un ensemble plus large et permettre le « vivre ensemble ».

La laïcité "outil" est donc un idéal à atteindre, où la quête importe plus que récompense. En ce sens, il s’agit de déterminer jusqu’à quel point l’État pourra limiter l’expression des convictions religieuses de ses concitoyens. Qu’est-ce que l’on pourra dire et/ou montrer ? Quel serra le point d’équilibre, qui permettra à une société d’être unie dans la diversité, de pouvoir vivre nos différences dans l’indifférence des autres ? Ce « point », existe-t-il ? L’être humain est-il capable de renoncer en tout ou partie à ses convictions ? Le faut-il ? Ces interrogations sont au cœur de la laïcité et c’est pour cela qu’elle est difficile à comprendre et à expliquer de manière univoque et définitive. La laïcité n’est pas préexistante, mais construite par et pour une société. En ce sens, il ne faut pas seulement bien connaître le droit de la laïcité, il faut aussi bien connaître les sociétés pour en parler. C’est donc une question anthropologique, sociologique, juridique et politique qui ne peut pas être traitée à la légère et dans le feu – la tyrannie – de l’actualité et de l'immédiateté.

Le droit de la laïcité est appelé à évoluer, en témoigne cette décision de la cour suprême du Canada. Cette évolution peut très bien aller dans le sens d’un combat, ou à contrario de la paix sociale. Tout dépend de notre vision de l’avenir, c’est-à-dire si l’on considère la diversité des civilisations comme une richesse ou comme l’étincelle d’un « choc civilisationnel » à l'instar du professeur Samuel Huntington qui publiait en 1996 un ouvrage intitulé « the Clash of Civilizations and the Remaking of World Order ». Dans ce dernier il y exposait un nouveau paradigme dans lequel les relations internationales ne seraient plus animées par des idéologies politiques, mais par des oppositions culturelles, notamment, religieuses. Plus de 20 ans après, la prophétie autoréalisatrice d’Huntington trouve encore un large écho dans notre société. En France, certains utilisent cette rhétorique du choc pour expliquer et alimenter un pseudo conflit entre la République et les religions (enfin surtout certaines).

Pour autant, du choc à la conciliation, il n'y a qu'un mot : laïcité. Gardons à l’esprit que la confusion des mots, traduit souvent une confusion des idées. D’où l’importance de se battre pour leur sens; d’où l’importance de ne pas laisser l’ignorance des uns renforcer celle des autres. Force est de constater, que ce n’est pas la religion en soi qui menace la République et ses principes; mais la peur de ce qui nous est étranger, de ce que l'on ne connaît pas et de cette « commune loi qui veut qu’on trouve son semblable beau, bien fait, et sur tous aimable ». Le « choc civilisationnel » n’est donc pas préexistant, mais socialement et politiquement construit sur la base d’une perception ethnocentrée du monde. En ce sens, affirmer que la différence est une richesse à exploiter plus qu’une menace à dissimuler, n’est ni naïf, ni communautariste. Au contraire, c’est être en cohérence avec notre tradition démocratique qui voit dans la protection de la diversité et de la pluralité la condition, difficile, mais nécessaire de sa concrétisation.

Peut-être que les débats autour de la laïcité ne sont en réalité que les symptômes d’une maladie bien plus grave. En effet, au-delà de la laïcité, c’est la « force du droit » qui est remise en question. Depuis Kelsen, nous savons que toutes les normes ne se valent pas. Elles sont hiérarchisées. Aujourd’hui, nous savons aussi que d’une personne à une autre, d’un lieu à un autre, d’une semaine à l’autre, le droit n’est pas le même. Si bien que le droit est en crise. Il n’est plus partagé, il ne fait plus autorité, il n’offre plus de garantie. Il était déjà flexible, mais avec le temps, il est devenu mou. Autrement dit, le droit ne fait plus loi. C’est l’opinion qui dirige. Or, l’opinion est par nature volatile et inintelligible. Donc, la laïcité est condamnée à l'être également.

Dans une société où les personnes sont de plus en plus classifiées, hiérarchisées et se catégorisent pour affirmer leur singularité et leur individualité, il semble important de rappeler ce qui nous unit. Le droit était autrefois ce lien presque charnel qui unissait le peuple français. Aujourd'hui, il est l'expression d'une majorité inféodée à la volonté d'un seul homme qui se laisse lui-même influencé par les enquêtes d'opinions afin d'assurer sa réélection. Sans normes communes, faut-il s’étonner que notre société s’effondre ?

Derrière le mot "laïcité" il n'est pas seulement question de Religion, ou de République, mais de l'essence même du droit, à savoir la quête d'un idéal, d'un équilibre, d'une paix sociale qui se gagne par le sens que l'on donne aux mots.

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