Sortir de l’injustice numérique

30 ans que la France lutte contre la fracture numérique. Mais le problème tend à s'aggraver car il est mal posé et entretenu. L’injustice numérique est une injustice politique, sociale et économique qui s’explique par une carence démocratique et une absence de planification. Il est donc nécessaire d’élargir le champ de l’inclusion numérique pour sortir de l’injustice numérique.

Sortie de secour © Le Petit Bretteur Sortie de secour © Le Petit Bretteur

Des millions pour l’inclusion numérique1

L’inclusion numérique n’a pas vraiment de définition univoque. Son sens et sa portée dépendent de ceux qui en parlent. Pour l’Europe, il s’agit de rendre la société plus démocratique2. Pour la fondation travail-université3, c’est une condition de la citoyenneté. Pour le Conseil National du Numérique4, un moyen de lutter contre les inégalités et pour l’OCDE5 une façon de développer nos capacités. De manière restrictive, on peut donc dire qu’il s’agit d’une politique de transmission de compétences numériques6. Tandis que de façon extensive, il est plus question d’une politique qui doit faire émerger une « société numérique », ou « société de la connaissance »7.

En France, cette politique d’inclusion numérique se concrétise en trois axes de travail : atteindre et orienter les « publics cibles », structurer l’offre de médiation et de formation, mobiliser les financements nécessaires. En ce sens, la « mission société numérique » travaille depuis 2 ans avec les territoires dans une logique collaborative et horizontale. Ces derniers sont invités à cartographier les acteurs de l’inclusion numérique, structurer des réseaux, opérationnaliser les actions proposées par le Gouvernement comme les « Hubs », les « pass numériques » et tester de nouveaux outils de médiation numérique comme « Pix » ou « Aidants Connect ».

Avec le plan de relance, la politique d’inclusion numérique prend une autre dimension. Selon le Ministre Cédric O, ce sont 7 milliards d’euros, auxquels il faut ajouter plusieurs autres milliards qui seront partagés entre plusieurs ministères dont celui du secrétaire d’État au numérique et qui font du numérique le second secteur de dépense du plan de relance après l’environnement.

Dans les 7 milliards, l’inclusion numérique sera soutenue à auteur de 250 millions d’euros. Il s’agira de permettre au plus grand nombre de s’approprier les nouveaux outils numériques en démultipliant les solutions d’accompagnement, partout et pour tous les Français. En cohérence avec la stratégie nationale pour un numérique inclusif menée depuis 2 ans, trois actions phares amplifieront fortement ces initiatives :

  1. des médiateurs numériques formés, proposant des ateliers d’initiation au numérique au plus proche des Français ;

  2. des outils simples et sécurisés pour permettre aux aidants (travailleurs sociaux, agents de collectivité territoriale, etc.) de mieux accompagner les Français qui ne peuvent pas faire leurs démarches administratives seuls ;

  3. des lieux de proximité, en plus grand nombre, ouverts à tous. Ces lieux proposeront de nombreuses activités en lien avec le numérique et accueilleront des médiateurs formés. Ils pourront aussi proposer aux acteurs économiques locaux de mutualiser des machines et des outils pour maintenir et développer leurs activités.

En parallèle de ces annonces, le Conseil National du Numérique (CNNum) vient de présenter 15 recommandations stratégiques pour une France numérique plus diversifiée, inclusive et performante, au cœur du plan de relance économique post COVID19, dans un rapport intitulé : « Faire du numérique un accélérateur de diversité ». Selon ce dernier, il y aurait 80 000 emplois non pourvu dans le secteur numérique8 et 1,75 millions de nouveaux emplois seraient attendus d’ici 2030 dans le domaine des technologies de l’information et de la communication9. Le numérique est  présenté dans ce rapport comme un métier d’avenir. Il met l’accent sur la France des quartiers populaires et de la ruralité. Plutôt que de « fracture » il évoque un plafond de verre entre les jeunes des quartiers et de la ruralité et les opportunités du secteur professionnel du numérique.

Malgré ces stratégies bien pensées et ce soutien financier conséquent aux politiques d’inclusion numérique, je suis tenté de m’interroger sur l’efficacité de ces mesures, tant elles restent dans la lignée de ce qui se fait depuis 30 ans. Les moyens déployés ont en effet montré leurs limites, à commencer par la mise sous perfusion financière et temporaire des territoires. Précisément, une fois l’enveloppe épuisée, ce sera aux territoires de trouver l’argent pour financer l’inclusion numérique. Or, cela à conduit par le passé à ouvrir des Établissements Publics Numériques (EPN) ou Cyber Bases, puis à les fermer sans que le problème de l’inclusion numérique ne soit résolu.

L’autre limite tient au fait que ces politiques divisent les Français en deux catégories : les inclus et les exclus. Mais ce n’est pas si simple. La notion même « d’exclus » est présentée comme une anomalie et peut être vécue comme telle. D’autre part, la catégorisation des individus est arbitraire et simplificatrice : le CNNum l’évoquait déjà dans son rapport de 2013, en parlant de « cible mouvante » . Pour le dire autrement, l’âge, la catégorie sociale et le lieu de résidence ne suffisent pas pour établir une typologie de l’exclusion numérique.

Je ne suis pas convaincu non plus des 15 recommandations du CNNum qui dans le fond se contente de dire : « bon alors, nous avons un problème de chômage dans les quartiers populaires, en plus il n'y a pas assez de diversité dans les métiers du numérique donc la solution c'est la formation au métier du numérique ». L'intention est louable, mais je trouve qu'elle frôle le solutionnisme en se contentant de dire que le numérique est la solution au problème de l'employabilité des jeunes des quartiers et aux discriminations ethniques de notre société.  

Enfin, je ne peux m’empêcher d’être sceptique sur les vraies motivations du Gouvernement. Il semble en effet ne pas comprendre que le problème de l’inclusion numérique, n’est pas qu’une histoire de compétence. De plus, il profite de cette politique pour véhiculer un discours solutionniste et romantique sur une « société numérique » qui serait la solution à tous nos problèmes de chômages et d’inégalités sociales. En conséquence, cela justifie d’accélérer la « transition numérique » et donc d’aggraver un peu plus l’exclusion numérique. C’est un peu comme si notre État jouait au pompier pyromane. D’un côté, il donne des millions pour aider et de l’autre, il accélère la dématérialisation et les objectifs rentabilité du service public, tout en insultant et méprisant la souveraineté des Français. C’est une sorte de schizophrénie humaniste dont le but est d’aider pour mieux asservir.

Peut-être n’a-t-il pas vraiment conscience du tort qu’il cause à des millions de Français et de Françaises ; peut-être aussi ne veut-il pas prendre de retard dans la course à la « société numérique » à laquelle participent tous les États du monde. Mais ce qui est certain, c’est que le « numérique-progrès » est depuis 30 ans un « numérique problème ».

 

Le numérique : du progrès au problème de société

Peut-être ne l’avez-vous pas entendu, ni même remarqué, mais il paraît que le numérique est un progrès et gare à ceux qui en doutent. Dans son livre « l’emprise du numérique », Cedric Biagini souligne notamment que « le pouvoir des nouvelles technologies est tel que même celles et ceux qui tentent d’en contester certains aspects, de vouloir les réguler ou de leur donner des limites doivent dans le même temps y prêter allégeance sous peine de passer pour des rétrogrades, des passéistes ou d’horribles réacs ». Cette phrase raisonne terriblement bien avec les propos méprisant et stigmatisant du Président de la République au sujet de la 5G, que l’on pourrait résumer par : « vous êtes civilisé, ou vous ne l’êtes pas ».

« Surtout ne jugez pas, avancez » dit le philosophe Harold Bernat. Ce « numérique-progrès » à en effet quelque chose de religieux, voire de fanatique tant il est dogmatique. Le numérique est présenté comme un enjeu stratégique et de société. Autrement dit, le numérique est un progrès parce que le progrès c’est le numérique. Aucune demi-mesure n’est permise, aucune question ne peut être posée, aucune négociation n’est ouverte et si vous n’êtes pas content, partez. Cette mythologie du « numérique-progrès » repose essentiellement sur le fantasme qu’une diffusion exponentielle des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) au sein de nos sociétés conduirait à davantage d’autonomie, de puissance cognitive, d’activités relationnelles, etc10.

Depuis Bacon et Descartes, le but du progrès est de rendre l’homme invulnérable. selon Cynthia Fleury, ce modèle se nourrit en effet de « l’angoisse métaphysique d’une humanité incapable d’accepter sa finitude ». Dès lors, d’aucuns ont vite fait de confondre numérique et progrès tant il permet de nous augmenter. Augmenter notre rapidité, notre mémoire, notre savoir, etc. Mais ils oublient qu’il n’est pas un progrès en soi. La société progresse par rapports aux buts qu’elle se donnent. C’est un mouvement, un passage d’un point A à un point B selon une conception linéaire du temps11. En ce sens, ce n’est pas tant le numérique qu’il faut interroger que le sens que notre société veut donner au progrès et donc au numérique. Autrement dit, il n’est pas question de refuser le progrès, mais de refuser une vision du progrès qui se contente d’aller vers toujours plus de numérique sans savoir vraiment pourquoi.

On prête souvent au numérique des intentions d'humanité, on place en lui nos espoirs déçus et même notre salut. La robotisation, les caisses automatiques, le « rfid » si cher à l'enseigne de sport préférée des Français, le sans contact, le déploiement de la fibre et de la 5G, l'internet des objets, les applications toujours plus nombreuses, est-ce vraiment pour le bien de l'humanité ? Pour le progrès ? Ces technologies nous rendront-elles plus heureux, plus libre, plus fort ? Quelle place pour l’imprévu, pour la découverte de l’autre, si même les rencontres amoureuses sont régies sur un mode consumériste ? Quel épanouissement au travail, quand l’appel au tout collaboratif se mue parfois en moyen de surveillance ? Aussi, plutôt que d’accompagner une fuite en avant dictée par la compétitivité, l’heure est peut-être venue d’interroger notre projet commun12.

Trop souvent les discours sur le numérique se résument à un mot : le progrès. Pour autant, il faut bien faire la différence entre le « numérique du quotidien » et le « numérique start’up », entre le numérique scientifique et le numérique du divertissement. Il semble de bon aloi que le centre européen de recherche spatiale ou l’institut Pierre et Marie Curie aient besoin d’ordinateurs puissant pour développer notre connaissance du monde ; mais peut-on dire la même chose de ces entreprises qui utilisent le numérique pour créer des frigos connectés qui font les courses à notre place ? En cette matière comme dans beaucoup d’autre nous confondons la nécessité avec l’utilité, le besoin avec l’envie.

Ainsi, depuis 30 ans le numérique progresse dans notre société, sans que la société elle ne progresse. S’il est vrai que le numérique augmente nos connaissances, ouvre de nouvelles perspectives professionnelles, il ne faut pas oublier qu’il est avant tout un business cloisonné par des entreprises commerciales et que 55 % du trafic d'internet provient de 4 fournisseurs de contenus, en l’occurrence Netflix, Google, Akamaï, et Facebook selon l'ARCEP. Aussi, derrière un discours très romantique et progressiste qui fait du numérique un outil de transmission du savoir, de création d’emplois, d’innovation technologique, ce cache une réalité moins idyllique.

 

Fracture et exclusion...

L’exclusion numérique n’est pas le propre des « vieux et des pauvres », elle touche chaque Français à des degrés divers : non accès, non utilisation, non participation. Pourtant, le numérique s’immisce chaque jour un peu plus dans nos vies : dématérialisation administrative, internet des objets, application de traçage, reconnaissance faciale etc. En conséquence, loin d’être un outil d’émancipation et de liberté, le numérique devient peu à peu un instrument de domination et d’injustice. Mais vous le savez désormais, aller vers toujours plus de numérique, c’est le sens du progrès et donc le sens de l’histoire de l’humanité. Dans la « société numérique », le salut nous trouverons.

Cette société qui est dans toutes les bouches nourrie tous les fantasmes. Difficile donc de vous dire ce qu’elle serait. Peut-être une société où le numérique serait la pierre angulaire des nos interactions qui pour la majorité seraient dématérialisées, voire automatisées et passées entre les circuits d’une intelligence artificielle. Peut-être une société où l’information serait plus accessible et ne souffrirait d’aucune censure. Peut-être une société où la démocratie serait plus continue pour reprendre les mots de Dominique Rousseau13 et plus participative que représentative. Peut-être enfin une société où l’allocation des ressources serait poussée à son optimum grâce aux « smart-cities » et autres technologies intelligentes. Cette société, vous ne la voulez peut-être pas, ou peut-être vous n’y croyez tout simplement pas, mais ce n’est pas grave, car l’État l’a décidé pour vous au nom de l’intérêt général. Après tout sur le papier cela fait envie. Le problème, c’est qu’aujourd’hui cette société peine à se concrétiser. Pour être clair, je ne dis pas que le numérique est un mal, mais que la manière dont il s’impose aux Français et les fantasmes naïfs qui justifient cette numérisation sociétale sont loin de l’utopie originelle.

Force est de constater, que le numérique ne remplit pas ses promesses. 30 ans après son apparition dans nos vies, il reste un domaine réservé à des spécialistes où les citoyens n’ont pas leur mot à dire. 30 après, le discours d’inclusion numérique ne se traduit pas en actes majeurs sur le terrain, mais se cantonnent à de petites actions temporaires ou faisant porter le plus gros du travail sur les territoires tout en les maintenant sous perfusion financière. 30 ans après, le numérique reste cher et inaccessible pour une partie importante de la population française. 30 ans après, le numérique continue de faire peur. 30 ans après, le numérique n’est toujours pas inclusif. Or, quand un problème existe depuis 30 ans, c’est soit qu’il est mal posé ou mal compris, soit qu’il est entretenu.

Précisément, le numérique est de plus en plus présent, mais ne réduit pas les inégalités entre les villes et les campagnes, entre les riches et les pauvres, mais au contraire il tant à amplifier ces dernières et crée de nouvelles causes d’exclusions. L’usage de l’informatique connectée produit des situations où sont expériencées des situations de mépris. L’échec dans les manipulations ou, sans doute plus violent encore, le fait de ne pas savoir quels types d’utilisation faire du dispositif technique, se transforment en une variété de moments négatifs, allant de la perte de confiance au sentiment de relégation14.

Un autre fantasme de la « société numérique » est de « laisser croire que les usagers de l’informatique connectée auraient une réelle chance d’améliorer leurs conditions d’existence du fait de leurs nouvelles pratiques, alors qu’ils sont surtout susceptibles de contribuer, d’une nouvelle manière, au maintien du monde tel qu’il va et qui est la cause de leur situation sociale défavorable »15. En ce sens, le numérique serait un moyen de s’émanciper, de s’élever dans la société, d’avoir accès au savoir, d’être plus performant, de s’optimiser et donc de venir « l’entrepreneur de sa propre vie »16. La « société numérique » serait plus juste en ce sens que comme l’école, voire même mieux que l’école, elle ferait fonctionner l’ascenseur social. Force est de constater que le numérique déjà très présent dans nos vies n’a pas vraiment l’effet escompté. Peut-être est-ce parce qu’il n’est pas encore assez présent ?

Pourtant, il est important de souligner que les classes populaires ont en grande partie rattrapé leur retard de connexion à internet, avec un taux désormais proche de celui des classes moyennes et supérieures : entre 2006 et 2017, en France, la proportion d’employés ayant une connexion internet à domicile est passée de 51 % à 93 %, celle des ouvriers de 38 à 83 %17. Mais il ne faut pas s’arrêter à se rattrapage quantitatif. En effet, les inégalités d’accès se posent plutôt aujourd’hui en termes de qualité de connexion, avec un net désavantage pour les zones rurales qui ne bénéficient pas de la fibre optique ou sont même parfois non couvertes18.

D’autre part, l’accessibilité matérielle, c’est-à-dire posséder un équipement numérique, ne garantit ni de savoir l’utiliser, ni de l’utiliser pleinement ou dans les « bons usages » qu’on lui prête : possibilités d’activités en réseau, accès accru aux connaissances et aux produits culturels, participation citoyenne en ligne, autoformation. En ce sens, Samuel Coavoux souligne qu’internet reproduit des « inégalités face à la culture similaires à celles que repère traditionnellement la sociologie des pratiques culturelles » (Coavoux, 2012, p. 5). Autrement dit, les inégalités numériques ne sont pas seulement liées à des défauts d’équipement ou de connexion qu’il suffirait de prendre en charge, mais bien à des incapacités solidement ancrées, incorporées, qui sont l’expression d’inégalités sociales fondamentales et conduisent à certaines formes de dénis de reconnaissance19. La « société numérique » ne sera donc pas mécaniquement plus juste.

En outre, aujourd’hui le numérique aggrave l’isolement de certaines catégories de populations qui ne veulent pas ou ne peuvent pas faire partie de cette « société numérique ». Il ne crée pas plus d’emploi qu’il en détruit. Il est de plus en plus concentré aux mains de quelques entreprises. Il est de moins en moins transparent dans sa conception. Il ne permet pas de faire des économies d’énergie au contraire. Il ne facilite pas l’accès à l’information tant elle est noyée et éclatée sous un flot de haine et de « fake news » . Il ne renouvelle pas la démocratie et la citoyenneté puisque les Français ne sont jamais consultés sur ce dernier et il éloigne les citoyens des services publics en justifiant la fermeture de guichet de proximité et en dématérialisant les actes administratifs. Pourtant, cela fait 30 ans que l’État s’entête à imposer une « société numérique » à travers notamment une dématérialisation des actes administratifs et une digitalisation des services publics aggravant les injustices.

 

...mais toujours dématérialisation

Comme le souligne Armand Mattelart : « consensuel, le discours incantatoire sur la fracture numérique tend à reléguer au second plan la question des raisons de l’aggravation des disparités socio-économiques20. Pour le dire autrement, la « fracture numérique » n’est en fait que « l’expression dans le champ des technologies de l’information et de la communication d’inégalités sociales, économiques, géographiques et culturelles largement préexistantes à l’expansion d’internet [et de l’informatique]. […] Se focaliser sur la « fracture numérique » uniquement, c’est traiter un effet en négligeant ses causes » (Vendramin et Valenduc, 2002, 29). Ainsi, si le numérique est un progrès pour certain, il est vecteur d’exclusion pour la majorité des Français. Pourtant, il devient incontournable, dans le sens où il est de plus en plus difficile, parfois impossible de faire sans lui. Si bien que les personnes qui n’en veulent pas, qui trouvent ça trop difficile, ou encore qui l’utilisent sans vraiment savoir ce qui se cache derrière, se trouve en situation d’exclusion. Exclus des moments de vies où il est indispensable, exclus de ce qu’il permet de faire, exclus de la définition des principes qui encadrent sa conception et ses usages.

Cette injustice n’est pas nouvelle. Au milieu des années 90, alors que le numérique commence à éveiller l’attention des investisseurs du monde entier, le terme de « fracture numérique » fait lui aussi son apparition. A cette époque, l’enjeu est centré sur la question de l’accessibilité matérielle : j’ai ou je n’ai pas une connexion à internet ou un ordinateur. Très rapidement, l’accessibilité d’usage : je sais faire ou je ne sais pas faire, vient préciser le phénomène qui prendra le nom plus lisse « d’exclusion numérique ». En 2001, le Conseil de l’Union Européenne dans une résolution intitulé : « Exploting the opportunities of the Information Society for social inclusion » associe la fracture numérique aux inégalités sociales. L’accès au numérique devient une condition de l’insertion sociale et professionnelle et donc un axe des politiques d’inclusion sociale. Dès lors l’objectif poursuivi est l’inclusion numérique.

20 ans après avoir constaté que le numérique pouvait creuser les inégalités et aggraver l’exclusion sociale, 6 Français sur 10 ne sont toujours pas autonomes face aux usages du numérique et 68% d’entre eux déclarent connaître des freins à l’utilisation de l’e-administration21. A ces chiffres, il faudrait rajouter tous les Français qui ne se considèrent pas comme exclus, car utilisateurs réguliers du numérique, mais ignorant les principes de bases de son fonctionnement et méconnaissant les enjeux qui lui son propre : impact environnemental, respect des droits du travail et des libertés publiques, neutralité du net pour ne citer qu’eux. Pourtant, le Gouvernement maintien son objectif d’une dématérialisation totale des services publics à l’horizon 2022. En faisant ce choix, l’État central impose de manière verticale à l’ensemble du territoire une dynamique d’exclusion et sacrifie le processus démocratique sur l’hôtel de ce qu’il nomme le « progrès technologique ».

Force est de constater comme le souligne Dominique Pasquier que « la dématérialisation de l’administration est inhumaine et brutale »22. Dans le même sens, en avril 2008, l’Académie des écrivains publics de France publiait une lettre ouverte aux pouvoirs publics pour les alerter sur les situations d’exclusion créées par la déconnexion. Enfin, l’ancien défenseur des droits Jacques Toubon a souligné ce problème en mars 2017 pointant « le danger de renvoyer systématiquement vers internet chaque service public sans s’assurer que les usagers puissent y avoir accès ». Puis, en 2019, il déclarait au journal les Echos : « une dématérialisation à marche forcée des services publics provoquerait une exclusion d'une partie de la population. Et se traduirait, pour beaucoup d'usagers, par un véritable recul de l'accès aux droits ». Si vous restez sceptique, cet article publié dans la revue « We demain » finira probablement de vous convaincre.

Voila peut-être pourquoi l’exclusion numérique ne trouve pas de solution et pis encore tend à s’aggraver au fil des années. Tout simplement parce qu’au lieu de prendre le temps du débat démocratique et de la planification de cette « société numérique », l’État accélère la cadence en restant sourd à la détresse de son peuple et en aggravant le problème qu’il prétend résoudre. Le gouvernement l’impose à marche forcée. Pourquoi ? Pour faire comme les autres pays ? Parce que c’est le sens de l’histoire ? Pour faire des économies en fermant des guichets et en réduisant le nombre de fonctionnaire ? Gagner du temps ? Faciliter la vie des administrés ? Ou peut-être aussi pour mieux les surveiller ? Difficile de le dire, mais force est de constater que ça ne profite pas aux principaux intéressés.

Ainsi, nous sommes les victimes d’un « viol numérique et démocratique », une dématérialisation sauvage ou même ceux qui dématérialisent ne savent ce qu'ils font et le font mal. Regardez les sites internet des services publics, combien répondent aux exigences d'accessibilité ? Combien proposent une assistance par téléphone ? Combien sont totalement dématérialisés ? Dès lors, comment voulez vous que les Français aiment le numérique, si dans leur quotidien, il se résume à chercher sans fin comment faire et à recommencer encore et encore, à ne jamais être sûr d’avoir bien fait, à toujours avoir besoin de demander de l'aide aux voisins, aux enfants et petits enfants. Le numérique n'est dans ces cas qu'une corvée. Il faut bien comprendre que ce « numérique du quotidien », ce « numérique casse-tête », c’est celui de la majorité des Français.

Si cette dématérialisation faisait l’objet d’un débat, si elle était pensée avec méthode, si elle était planifiée de façon à laisser le temps aux différentes administrations de faire des sites internets accessibles sur tous les écrans, rédigés en Facile à Lire et à Comprendre (FALC), avec une identité graphique et un environnement numérique uniformisé, bien identifiable pour facilité la vie des citoyens. Si finalement, l’obligation d’inclusion reposée non pas sur les Français, mais sur les services publics, alors peut être que la « fracture numérique » cesserait de s’agrandir. Pour le dire autrement, ce n’est pas aux Français de s’inclure au numérique, c’est au numérique d’être inclusif. Mais le problème va plus loin que la simple dématérialisation.

 

De la « société numérique » à la « société de surveillance »

La dématérialisation ou plutôt la numérisation ne se cantonne pas aux services publics. Elle touche chaque moment, chaque espace de notre vie. Nous ne passons pas une journée sans consulter nos smartphones et autres objets connectés dans lesquels toutes nos activités sont enregistrées. Pourtant, nous ignorons qui traitent ces données numériques et pour en faire quoi. Alors oui, il y a bien le Règlement Général de Protection des Données (RGPD), mais combien d’entre nous savent à quoi il sert ? Combien de collectivités territoriales et d’entreprises le respectent à la lettre ? Ces problématiques concernent-elles seulement les « vieux » et les « pauvres » ?

Prenez « les jeunes » par exemple. Ces derniers sont souvent cités comme des « as du numérique » tant ils l’utilisent au quotidien et naviguent d’un onglet à un autre et d’une appli à l’autre. Pourtant, ça ne veut pas dire qu’ils en maîtrisent vraiment le fonctionnement. On peut savoir « swiper », commenter, « liker » et partager, sans savoir envoyer un courriel ou mettre en page un document. Plus problématique, on peut être un utilisateur régulier sans se rendre compte que c’est l’outil qui nous contrôle. Je pense ici aux conditions générales d’utilisations (CGU), si longues que nous ne voyons pas où se cache l’arnaque. Mais aussi à l’accoutumance que font naître en nous ces applications. Certaines sociétés - vous savez lesquelles – sont d’ailleurs passées maître dans l’art de nous asservir. Des travaux de plus en plus nombreux montrent en effet que le numérique peut conduire à la domination, la dépendance, la surcharge cognitive ou l’incapacité effective à faire proliférer des liens23.

Cal Newport, dans une conférence intitulée : « quit social media » exposent les arguments qui nous empêchent de « décrocher » :

  1. Rejeter les réseaux sociaux se serait refuser la modernité. C’est oublier que ces réseaux sont d’abord des sources de divertissement et des vitrines publicitaires efficaces. Leur vocations n’est pas de nous informer, ni même de nous simplifier la vie, mais de capter notre attention et d’attiser notre dépendance pour générer plus de profit.

  2. Rejeter les réseaux sociaux conduirait à un échec professionnel. C’est oublier que notre monde valorise la création de choses rares et précieuses et qu’il n’y a rien de la sorte sur les réseaux sociaux.

  3. Rejeter les réseaux sociaux se serait enfin rater une occasion de s’amuser. C’est oublier qu’ils provoquent des troubles de l’attention, amplifient le sentiment de ne pas être à la hauteur et d’être seul quand on ne les utilisent pas.

C’est également, ce que souligne Scott Galloway quand il dit que le numérique du quotidien n’est pas une source d’information, ni un catalyseur d’innovation, mais un business où chaque société du numérique manipulent nos émotions : notre besoin existentiel de réponse et d’explications (Google), notre besoin d’aimer et d’être aimé (Facebook), notre besoin d’accumuler des choses par peur du manque (Amazon), notre besoin d’avoir la plus belle (Apple).

Bailey Parnell, abonde en ce sens en disant que les réseaux sociaux ont impact négatifs sur notre santé mentale. Selon elle, ils ne le devraient pas, mais ils provoquent de l’anxiété, de la dépression et du stress en aggravant 4 facteurs :

  1. Ils ne montrent que le beau de la réalité.

  2. Ils nous utilisent comme produit en captant notre attention.

  3. Ils jouent avec notre peur de manquer quelque chose : événements, opportunités professionnelles….

  4. Ils sont des outils d'harcèlement pour ceux qui s’écartent de la norme.

Dans un autre registre, Adam Alter nous explique pourquoi les écrans nous rendent moins heureux. Selon lui, c’est parce qu’on ne vient jamais à bout d’une lecture sur les écrans : liens, fil d’actualité, à la différence des journaux, il faut sans cesse « scroller », une information en chassant une autre, une vidéo de chaton en appelant une autre.

Ces propos rejoignent ceux de Jean-François Fogel et Bruno Patino, dans « la condition numérique » : « Sans cesse relancé, l’internaute n’est pas dans la maîtrise, mais dans la gestion de crise ». Marissa Meyer dans « quantified self » (2007) poursuit en disant : « la société du numérique a rendu toute attente insupportable, plus le temps de flâner, de se reposer, rêver…Il faut accélérer, incapable d’être présent là ou nous sommes. Les nouvelles technologies veulent nous affranchir du poids du réel. Elles nous poussent à faire de moins en moins de choses ». La conséquence pour Hartmut Rosa, c’est que « nous n’avons plus de temps, alors même que nous en gagnons toujours plus ». Finalement, comme le souligne Cedric Biagini dans « l’emprise numérique » : « le présent se vit comme un souvenir […]  L’omniprésence de ces technologies et l’obligation de rester connecté en permanence empêchent de vivre de nouvelles expériences en dehors de celles liées à la vie sur les réseaux. Ce qui explique la difficulté sur le plan individuel à se plonger dans un état d’abandon esthétique et à se mobiliser pleinement pour créer et sur le plan collectif à participer à des aventures communes ».

D’autres auteurs enfin, pointent la balkanisation de l’opinion et la profusion de théories complotistes comme Guillaume Cazeaux24. Nichola Carr dans « Internet rend-t-il bête ? » explique comment la surabondance d’information combinée à une surstimulation, encourage moins de profondeur de réflexion, donc une appétence pour le nouveau et le populaire et conduit à une polarisation des opinions. Albert Moukheiber, dans « votre cerveau vous joue des tours » explique comment le numérique met au même niveau croyances fausses et faits avérés.

Non il n’y a pas que les « vieux » et les « pauvres » qui sont exposés à ces dangers, ce sont tous les Français qui sans s’en rendre compte livrent leur vie privée sous forme de données numériques à des entreprises commerciales qui se cachent derrière une image « sociale » et qui d’un autre coté n’autorisent pas leurs propres enfants à utiliser tablettes et autres outils numériquesDès lors, l’inclusion numérique prend un sens plus profond. Il ne s’agit pas seulement de former aux usages, mais de sensibiliser aux risques et dérivent du numérique. Ce dernier devient un enjeu complexe, sociale, politique et économique. Il devient un vrai sujet de société qui ne saurait se réduire à un « sous-ministère » et à une sous-question. Oui, le numérique est une révolution, oui le numérique est un outils fantastique, mais pour qu’il le reste, il faut que tous les Français en gardent le contrôle. Or, le numérique ne fait l’objet d’aucun contrôle démocratique, d’aucune régulation juridique. Sa conception est entre les mains des « codeurs » et des algorithmes, qui nous le savons désormais font la loi25. Ses usages ne sont pas plus débattus, car je vous le rappel, le progrès, c’est aller vers toujours plus de numérique. Aussi, il n’y a pas lieu d’en débattre.

Il y a eu beaucoup d’invention dans l’histoire de l’humanité : de l’écriture, à la roue, en passant par l’imprimerie, la machine à vapeur et l’électricité, mais aucune ne menace autant notre système démocratique et nos libertés que le numérique. C’est une révolution qui ce fait sans nous, un nouvel ordre qui s’impose à nous. Dans ces conditions, la « société numérique » et l'exclusion numérique qu'elle encourage est une atteinte à la citoyenneté et une menace pour la démocratie.

 

Le numérique : pour le meilleur, mais surtout pour le pire

Nul besoin d'être dans les petits papiers du Mercure François pour comprendre que le gain est d'abord économique. Augmenter la productivité, réduire le nombre de salariés, faciliter et stimuler l'acte d'achat, le rendre plus rapide et plus virtuel pour laisser penser qu'on ne dépense rien. Accélérer les flux de données et notamment les échanges boursiers pour spéculer davantage et optimiser les placements financiers. Nous mettre en confiance, faciliter nos prises de décisions pour nous pousser à agir d'une certaine façon. Nous encourager à livrer notre vie privée aux centres de stockage de données. Nous isoler des uns des autres, nous faire jalouser leur vie même celle de nos amis. Placer des produits pour nous influencer et faire miroiter des vies de publicité. Nous vendre le numérique comme un progrès sans nous dire en quoi il est un progrès. Nous interdire de vivre sans lui. Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Car si c’est cela la « société numérique », elle ressemble tristement à une société tyrannique.

Combien d’entre nous ont conscience des risques liés aux usages du numérique ? Combien savent s’en protéger ? Combien savent ce qu’est un code, ou un langage de programmation ? Combien savent comment fonctionne cet internet qu’on utilise tous les jours ? A ces questions sur les usages du numérique, il faut ajouter les interrogations sur les intérêts et les enjeux du numérique : à quelles conditions le numérique est-il écologique, créateur d’emploi, levier démocratique et source d’innovation ? En outre, dans quelle mesure le numérique est-il un progrès ? Ces questions sont importantes, car le numérique à une incidence directe et de plus en plus grande sur notre existence, ainsi qu’une connaissance de nos vies qui ne peut pas être prise à la légère. Ne pas savoir y répondre ou pis ne pas se les poser, c’est accepter de perdre le contrôle sur sa vie et donc de renoncer à nos droits et libertés fondamentaux.

D’ailleurs, combien de Français ont déjà renoncé à leur vie privée sous prétexte qu’ils n’ont rien à cacher, mais surtout parce qu’ils n’ont pas envie de lire les fameuses CGU ? Nous acceptons, nous autorisons que tel ou tel service commercial accède à nos photos, nos contacts, notre vie, pour soi-disant la faciliter, alors que nous sommes en réalité entrain de nous vendre. En faisant de l’inclusion numérique pour tous, il ne s’agit pas de faire des Français des ingénieurs en cybersécurité, mais de s’assurer qu’ils sont conscients des opportunités qu’offre le numérique, mais aussi des risques qui les accompagnent. Savoir cliquer, envoyer un mail, scanner un document, cela n’est pas suffisant pour faire du numérique un projet de société, ni pour créer les citoyens d’une « société numérique ».

Autrement dit, le numérique ne doit pas nous conduire à l’asservissement. Oui, il nous fait gagner du temps, oui il rend la vie plus confortable et plus facile, mais au même moment il nous invite à nous dévoiler toujours plus, à l’utiliser toujours plus. A force nous devenons prévisible et monotone. Il n'y a plus de place pour l'imprévu, la rencontre. Plus le temps de flâner, de s'arrêter, de se tromper. Le numérique du quotidien lisse nos vies, les uniformise et les standardise. C'est comme si nous étions sur une chaîne d'assemblage à la différence que nous ne sommes plus les ouvriers, mais les pièces à assembler.

Peut-être vais-je trop loin dans ce portrait du numérique en ne disant pas assez ce qu'on a gagné. Mais quand je croise le regard d’une veuve perdue face à l’ordinateur qui comptait sur son mari pour le faire à sa place. Quand j’entends la colère de tous ces gens qui cherchent à joindre un service public pour avoir de l’aide. Quand je lis la détresse de ces demandeurs d’emploi qui doivent en plus de surmonter leur exclusion sociale, se battre contre l’exclusion numérique. Quand je vois l’incompréhension de toute une génération face à des outils si sophistiqués pour faire des choses si simples comme parler avec des gens ou envoyer un papier. Quand je découvre la crédulité des jeunes collégiens qui affirment ne rien avoir à cacher et le manque de vigilance de tous ces Français quand ils naviguent sur internet. Quand c’est ce numérique-là que vous voyez au quotidien, vous comprenez qu’il n’est pas un progrès, en tout cas pas aujourd’hui et pas pour tout le monde.

Je ne nourris aucune nostalgie pour l'époque de l'encre et du papier, mais une angoisse pour cet avenir trop numérisé. Je ne regrette pas le temps où on devait s'en remettre aux dieux pour espérer survivre, j'ai juste peur que cette « société numérique » dont tout le monde parle, ne soit pas celle de la justice et de l'abondance. J'ai peur que nous n’ayons plus le contrôle de nos vies. J’ai peur de ne plus pouvoir vivre sans comparer ou être comparé. J’ai peur de ne plus pouvoir librement choisir. J’ai peur de ne plus pouvoir être moi-même et d’agir en fonction de la manière dont je vais être perçu, de devenir le manager de ma propre marque : « moi », comme tous ces influenceurs et influenceuses qui font rêver « les jeunes ». Bref, j’ai peur que cette « société numérique » soit plus injuste encore que celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

 

Sortir de l’injustice numérique

Dans quelques jours aura lieu la 3ème édition de Numérique en commun (NEC) qui a cette année pour thème : « Construire un numérique inclusif, éthique et durable ». Malheureusement ce seront pour la grande majorité des acteurs du numérique qui y participeront et débattront de cette « société numérique ». Ce qui fait défaut à cet événement, c’est aussi ce qui fait défaut au numérique : il n’est pas suffisamment inclusif. Les Français ne sont pas invités à participer à cette société et quand parfois ils le sont, ils ne se sentent pas en mesure d’en parler ou n’en voient pas l’intérêt.

De mon point de vue, je vois trois perspectives qui se dessinent :

  • Pessimiste : le numérique pourrait conduire à une plus forte polarisation de la population française entre exclus et inclus et donc aggraver le sentiment d’exclusion, de stigmatisation et de défiance.

  • Réaliste : le numérique pourrait être de plus en plus utilisé par les Français sans pour autant leur en garantir la maîtrise, la sécurité et la transparence nécessaires au bon fonctionnement d’une société démocratique.

  • Optimiste : le numérique pourrait faire l’objet d’un débat à l’échelle territoriale, puis nationale afin de lui donner un sens et une portée collectivement décidé et co-construire une éthique du numérique afin de « faire société ».

Comme beaucoup avant moi, je considère le numérique plus proche du « pharmakon » que du progrès, c’est-à-dire qu’il est tout autant poison que remède. C’est un remède quand il réduit les distances, quand il rend le passé plus présent, la science plus précise ; mais c’est un poison pour ceux qui en sont exclus. Aussi, en même temps qu’il rend certain plus intelligent, il crée de nouveau esclave. Pis encore, il isole ceux qui ne voudraient pas de lui, ou qui auraient besoin de plus de temps pour l’adopter. Il divise la société et la menace d’implosion.

Pour faire société selon George Simmel, il faut une action réciproque de plusieurs individus, mais en plus qu'ils communiquent entre eux, qu'ils s'associent et pour un temps donné forment un groupe ayant sa cohérence et son unité. Si la construction de la « société numérique » est entre les mains d’un État central et des programmeurs de la « silicon valley », alors il n’y a pas de société.

Faire société, c’est d’abord faire œuvre de solidarité. La « société numérique » doit donc avoir pour condition la solidarité numérique. Cette dernière est en quelque sorte soutenue par l’État, mais elles reposent sur des acteurs privés ou sur les collectivités territoriales. Emmaus connect, la Mednum, les écrivains publics et dans certains territoires les EPN et les tiers lieux, parfois les médiathèques et les foyers culturels. Mais il ne s’agit pas encore d’une politique publique d'envergure planifiée et coordonnée, mais d’initiatives localisées, faites dans l’urgence, avec parfois peu de moyens, pour répondre à une détresse de plus en plus visible et nuisible à la cohésion de notre nation.

Faire société, c’est encourager le débat, car comme le rappel le philosophe Alain « ne vouloir faire société qu’avec ceux que j’approuve en tout, c’est chimérique, et c’est le fanatisme même ». Or, il n’y a aucun débat national sur le numérique et lorsqu’il est proposé comme dans le cas du déploiement de la 5G, le Président préfère insulter son peuple.

Faire société, c’est aller au contact des hommes et des femmes, pour les écouter et les aider. Comme le rappel Steve Vamos la révolution numérique est d’abord humaine, c’est l’homme qui innove, pas la machine. Douglas Rushkoff va également dans ce sens en rappelant que la digitalisation de notre société ne doit pas nous faire oublier notre part d’humanité qui doit être au cœur des infrastructures numériques. Enfin et c’est peut-être le plus important, pour Doug Belshaw, ce mouvement vers la dématérialisation fait naître un besoin d’acculturation au numérique qui doit prendre en compte les intérêts des gens. Autrement dit, pas de « révolution numérique » et encore moins de « société numérique » sans associer l’ensemble de la population.

 

Dès aujourd’hui, la question que nous devons nous poser est : qui gouverne le numérique ? Des sociétés commerciales, un État, ou bien des citoyens ?

Il faut retrouver notre souveraineté numérique. Que reste-il de l’utopie numérique ? de la neutralité d’internet, de la philosophie des communs et du mouvement libriste ? Quelques gaulois réfractaires qui tentent de dégoogliser internet à l’image de l’association Framasoft et de la Commission Nationale des Logiciels Libres, de nous protéger des atteintes à nos libertés publiques, au premier rang desquelles celle d’avoir une vie privée, grâce à la quadrature du net ou encore de décommercialiser l’accès à internet avec la French Data Network (Réseau de données Français). Que reste-il de notre souveraineté numérique, alors que le Gouvernement fait confiance à une société américaine pour traiter nos données de santé et installer des logiciels ?

Pour sortir de l’injustice numérique, l’argent ne suffira pas, il faut sortir du déni démocratique qui l’accompagne. Plus qu’aider à l’achat de matériel, plus que former les Français aux usages, il faut les inviter à débattre du cadre qu’ils veulent donner au numérique, à construire cette société numérique en organisant par exemple une convention citoyenne du numérique à différentes échelles territoriales. Et puisque le numérique touche à toutes les dimensions de nos vies, même les plus intimes, il faut sans tarder créer une commission nationale d’étique sur le numérique, afin de guider les décisions de nos représentants et qui pourrait prendre appui sur le travail de la Fondation Internet nouvelle Génération (FING) et du (CIGREF).

Enfin si elle devait se poursuivre, cette dématérialisation devrait être beaucoup plus méthodique et planifiée. L’exemple de l’Estonie peut nous servir d’inspiration. Mais l’urgence est d’imposer un cahier des charges précis et commun à l’ensemble des services publics de façon à harmoniser, simplifier et sécuriser les déclarations administratives en ligne. En ce sens, il faut s'appuyer et améliorer le dispositif France Connect.

Enfin, les Français doivent disposer de voies de recours lorsque le numérique les exclus. Une loi doit les protéger de toute forme d’exclusion et doit faire peser une obligation d’assistance sur l’État, comme cela est le cas pour les personnes à mobilité réduite. Il faut être clair, les personnes qui veulent utiliser le numérique dans toute ou partie de leur vie ont tout à fait le droit de le faire, mais le choix de ceux qui n’en veulent pas doit aussi être respecté sans qu’ils ne soient ni stigmatisés, ni laissés de côté par la société. Ainsi, pour chaque service dématérialisé, il doit exister une solution non numérique et accessible à tous les Français où qu'ils vivent. Il n’existe aucun droit à exclure les Français même pour raison de progrès, car il n’y a pas de progrès de société quand il ne profite qu’à une minorité. autrement dit, Le service public même lorsqu’il est numérique ne peut se soustraire aux exigences qui pèse sur lui dans le vie « réelle ». Il n’est pas normal de devoir acheter un ordinateur, souscrire un abonnement internet et prendre des cours d’informatique pour accéder au service public.

Voilà la « société numérique » que je veux, une société qui fasse passer l’humain avant le numérique et c’est d’ailleurs ce que je tente de faire chaque jour et c’est ce qui me plaît dans mon métier. C'est cette occasion qu’il me donne de partir à l’encontre de l’autre, de l’aider, de le rassurer parfois. Ce que j’aime ce n’est pas la rapidité et la facilité du numérique, mais la chaleur humaine, l’opportunité de sortir de soi. Cela ne se voit peut-être pas depuis Paris et encore moins depuis les couloirs de Bercy, mais les territoires et ceux qui y vivent, souffrent de ces décisions qui leur tombent sur la tête sans qu’ils puissent dire un mot. Ils souffrent de ce manque de consultation, de ces décisions techniques et administratives. Pourquoi mépriser à ce point le peuple Français ?

Cela peut paraître naïf ou idiot, mais je pense que nos cœurs vivent de cette chaleur humaine, du face à face, du débat, de l’accueil à la mairie, des fêtes annuelles et des événements associatifs. Nous vivons de cette passion pour nos langues régionales, nos reliefs plus ou moins vallonnés, notre climat plus ou moins clément. Nous vivons de notre gastronomie généreuse et goûteuse, de notre terroir, de nos marchés de pays et de nos bistrots où le monde se refait sans cesse. Ce que j’apprends dans mon métier de médiateur, c’est à redécouvrir mon pays et les gens qui l’habitent, à apprécier ce temps de vie sans autre objectif que de la partager avec des gens. Ce qui est beau dans le numérique, c’est l’humanisme qui l’entoure, c’est cela qui lui donne sens et portée, c’est cela qui le rend inclusif.

 

 

Notes bibliographiques :

1 Le concept de e-inclusion émerge en Europe en 2005. Celui-ci est repris en France, en 2013 avec le rapport du Conseil National du Numérique (CNNum). Pour une chronologie plus précise la notion : https://www.preceden.com/timelines/9981-chronologie-de-l-acc-s-public---internet---perspective-fran-aise-et-europ-enne.

2 Groupe d’experts eEurope : « l’e-inclusion désigne la participation effective des individus dans toutes dimensions d’une société de la connaissance1 (…), qui plus est, l’e-inclusion désigne la manière dont les technologies de l’information et de la communication contribuent à développer la participation de tous à la société. »

3 Fondation travail-université : « l’inclusion numérique n’est rien d’autre que l’inclusion sociale au sens où celle-ci implique la capacité effective d’exercer son rôle de citoyen actif et autonome dans une société où le numérique joue un rôle essentiel ».

4 Conseil national du numérique : « l’inclusion numérique vise la réduction des inégalités et exclusions sociales en mobilisant le numérique ; le numérique comme levier de transformation individuelle et collective. »

5 OCDE : « l’aptitude à comprendre et à utiliser le numérique dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité, en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses compétences et capacités »

6 les cahiers de l’inclusion numérique : « L’inclusion numérique, ou e-inclusion, est un processus qui vise à rendre le numérique accessible à chaque individu, principalement la téléphonie et internet, et à leur transmettre les compétences numériques qui leur permettront de faire de ces outils un levier de leur insertion sociale et économique. »

7 Ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales : « favoriser l’apprentissage du numérique et développer les usages. […] collaborer à l’émergence d’une société numérique innovante, inclusive et humaine afin de garantir l’accès de tous aux services publics. »

8 Conseil d’orientation pour l’emploi, Automatisation, numérisation et emploi, 2017

9 Commission européenne, Le futur du travail ? Travail pour le futur !, 2019

10 Granjon, Fabien. « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, vol. vol. 5, no. 1, 2009, pp. 19-44.

11 Ibal, Bernard. « Reconsidérons l’idée de progrès », Revue Projet, vol. 349, no. 6, 2015, pp. 71-78.

12 Ibal, Bernard. « Reconsidérons l’idée de progrès », Revue Projet, vol. 349, no. 6, 2015, pp. 71-78.

13 Guillaume Cazeaux, odyssée 2.0, La démocratie dans la civilisation numérique, Armand Colin, 2014, p.58.

14 Granjon, Fabien. « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, vol. vol. 5, no. 1, 2009, pp. 19-44.

15 Granjon, Fabien. « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, vol. vol. 5, no. 1, 2009, pp. 19-44.

16 Granjon, Fabien. « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, vol. vol. 5, no. 1, 2009, pp. 19-44.

17CREDOC, 2017, p. 48

18 Pasquier, Dominique. « Classes populaires en ligne : des « oubliés » de la recherche ? », Réseaux, vol. 208-209, no. 2, 2018, pp. 9-23.

19 Granjon, Fabien. « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, vol. vol. 5, no. 1, 2009, pp. 19-44.

20 Armand Mattelart, Histoire de la société de l’information, Découverte, 5ème ed., p.81

21 https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/numerique/le-barometre-du-numerique.html

22 L'internet des familles modestes : Enquête dans la France rurale, Dominique Pasquier, Paris, Presse des Mines, 2018

23 Granjon, Fabien. « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, vol. vol. 5, no. 1, 2009, pp. 19-44.

24 Guillaume Cazeaux, odyssée 2.0, La démocratie dans la civilisation numérique, Armand Colin, 2014.

25 Cf. https://framablog.org/2010/05/22/code-is-law-lessig/

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