Du porno sur tous les écrans, mais personne pour en parler

Tandis que la pornographie est toujours plus accessible et de plus en plus tôt, les lieux pour en parler et parler de sexualité sont toujours aussi rares. Quelles ressources existent et comment faire face à des contenus qui peuvent choquer, mais surtout isoler ?

Ecran © Le Petit Bretteur Ecran © Le Petit Bretteur
Je devais avoir 11 ou 12 ans la première fois que je me suis retrouvé face à des images pornographiques. Comme la majorité des ados, je n'avais pas cherché à les voir. J'étais sur un site de jeux en ligne et j'ai cliqué sur un lien qui m'a automatiquement redirigé vers un site pornographique, sans que mon âge ne me soit demandé, ni même mon consentement.

Encore aujourd'hui, je me rappelle les sentiments de dégoût, de honte et de peur que j'ai ressentis face à des images qui n'avaient rien d'excitantes. Pourtant, je n'en ai parlé à personne. Sauf peut-être à un ou deux camarades, mais sans avouer que j'avais été choqué. Pour les garçons, c'est presque un rite initiatique. Avouer qu'on a été choqué, c'est avouer qu'on n'est pas vraiment un garçon.

Je ne l'ai pas non plus dit à un adulte. Je savais déjà que si j'en parlait à une infirmière, un prof, ou un surveillant du collège, tout aurait été livré en salle des professeurs à la première récré. Je n'en ai pas parlé non plus à mes parents. J'avais trop peur. J'imaginais une réaction plus punitive que compréhensive. En outre, je n'avais pas vraiment d'espace de confiance pour en parler.

Les 12 et 13 mars derniers, alors que j'étais en animation auprès de collégiens pour parler de citoyenneté numérique. J'ai pu constater que ce qui m'était arrivé il y a maintenant 15 ans, non seulement n'avait pas disparu, mais touché de plus en plus de jeunes. Des filles comme des garçons et cela malgré des lois plus strictes.

Ces collégiens, sont loin d'être des cas isolés. Selon un sondage Opinionway pour 20 minutes publié en avril 2018, près d'un tiers des jeunes ont déjà vu du porno avant 12 ans, plus de 60 % avant 15 ans et 82 % avant 18 ans. Une autre enquête de l'observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique , montre que plus d’un ado sur deux (55%) considèrent qu’ils étaient « trop jeune » la 1ère fois qu’il en a vu. Une 1ère fois qui se passe à 84% sur le web, soit depuis un ordinateur (34%), soit depuis un smartphone (29%).

Comment expliquer cette facilité d'accès et son augmentation ? A qui la faute ? Au Web qui offre le meilleur comme le pire ? Aux parents qui offrent de plus en tôt à leurs enfants des smartphones et un accès à internet sans trop se préoccuper de ce qu'ils font avec ? Aux sites pornographiques qui sont trop facilement accessibles ? Aux carences du législateur ? A la curiosité des ados ?

Difficile de cibler toutes les causes possibles et encore plus d'identifier les bonnes. Ce qui compte, ce n'est pas tant de trouver un coupable, que d'avoir des outils pour faire face à ce problème. Certains existent déjà. Je pense notamment à un site du gouvernement https://jeprotegemonenfant.gouv.fr/, qui permet de sensibiliser les parents et les équipes pédagogiques des établissements scolaires.

On peut aussi citer les solutions numériques de contrôle parentale ou celles adaptées aux mineurs comme Mailo junior et Qwant junior. Dans une démarche plus commerciale et moins respectueuses des données personnelles, il y a aussi Youtube kid et peut-être bientôt la version moins de 13 ans d'Instagram.

Mais est-ce que la solution se trouve dans la surveillance et la prohibition ? Avec une telle posture la parole risquerait d'être encore plus étouffée et le problème continuerait de gagner du terrain. Aussi, je pense qu'il existe une voie intermédiaire qui permettrait aux ados de naviguer sans les mettre en danger. De se positionner non pas comme un contrôleur, mais comme une assistance en cas de besoin. Mais encore faut-il déjà sensibiliser les parents.

En effet, parmi eux, beaucoup ont peur d'être de mauvais parents s'ils ne donnent pas un smartphone à leurs enfants, ou encore de les isoler en leur interdisant son usage. Certains vont même jusqu'à se défausser au prétexte que l'enfant maîtrise mieux le numérique qu'eux. Mais offrir un smartphone à son enfant, lui donner accès au Web, ou lui créer un compte sur les réseaux sociaux n'a rien d'un acte anodin. Sans accompagnement, ce cadeau se transforme aussitôt en poison. Pour éviter cela, il est nécessaire de se battre sur deux fronts : celui du numérique et celui de l'éducation sexuelle.

Mauvaises rencontres, addiction aux écrans, harcèlement, commercialisation des données personnelles sont autant de risques que trop peu de parents n'ont pas en tête ou sous-estiment. Ces derniers devraient donc pouvoir se former facilement au numérique, tout comme les équipes pédagogiques, afin d'en maîtriser les rouages aussi bien, même mieux, que les ados.

D'autre part, comme le souligne cet article, il est important de créer des espaces de paroles sans jugement et dans le respect de la confidentialité. L'idéal serait qu'ils soient animés par des professionnels qui ne font pas partie de l'équipe pédagogique ou du cercle familial. Ces espaces pourraient aussi leur donner accès à une culture du sexe et du plaisir.

En effet, les cours de biologie ne parlent que de contraception et de reproduction. La pornographie est donc la source principale d'information et la plus facile d'accès pour répondre aux questions qu'un ado peut se poser. Précisément, près d’un ado sur deux (45%) considère que les vidéos pornographiques qu’il a vues au cours de sa vie ont participé à l’apprentissage de sa sexualité. Alors à choisir entre éduquer votre enfant avec de la pornographie ou un cours de sexe assuré par un.e professionnel.lle que choisiriez-vous ? La série Sex Education diffusée sur Netflix livre un bel exemple de ce à quoi pourrait ressembler ces cours.

En outre, plus de 82% des mineurs ont été exposés à des contenus pornographiques (sondage Opinionway pour 20 minutes publié en avril 2018). La question n'est donc pas de savoir si votre enfant va y être exposés, mais plutôt quand et comment vous allez pouvoir l'accompagner dans sa découverte de la sexualité.

Comme le montre ce reportage d'Arte, plutôt que de porter un jugement sur une génération ou sur votre enfant, il est plus important de comprendre pourquoi il regarde et pourquoi cette pratique augmente. Dans une conférence Tedx, Ran Gavrieli, explique pourquoi il a arrêté de regarder du porno et donc un peu aussi pourquoi il est important d'en parler et d'aider nos enfants. Violence, addiction, impuissance, frustration...Le vrai danger du porno c'est l'isolement qu'il faut briser par la parole et non par le contrôle.

En attendant que la tabou soit levé, vous pouvez offrir à votre enfant le "guide du zizi sexuel" de Zep qui continu d'être édité et adapté au fil des années. Ou suivre la "sexperte" Maïa Mazaurette sur France Inter, Instagram, Quotidien ou regardé son super TED intitulé : "ce que l'on a oublié de vous dire sur le sexe".

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