Des “salauds” à La Semaine du Roussillon ?

Fin octobre, dans son numéro 905, l’hebdomadaire le plus diffusé des Pyrénées-Orientales publiait un article à la limite du promotionnel sur l’ouverture d’un nouveau bordel à La Jonquera. Daté de la semaine du 17 au 23 octobre, l’article s’intitulait “Le “Love” a ouvert ses portes à la Jonquera”. Manière d’évoquer l’ouverture d’un négoce atypique - un “puticlub” ou bordel- dans un lieux pas comme les autres, La Jonquera - ville frontalière située à 35 km de Perpignan et considérée comme étant le bordel de l’Europe.

 © AFP - RAYMOND ROIG © AFP - RAYMOND ROIG

En France, la désinhibition des consommateurs de chair a atteint son paroxysme avec la publication du “Manifeste des 343 salauds” par Le Causeur (voir l’article du 30 octobre sur le site du magazine http://www.causeur.fr/touche-pas-a-ma-pute,24765#). La référence est osée. En 1971, Simone de Beauvoir et 342 autres “salopes” s’érigeaient contre le conservatisme ambiant et demandait à l’Etat de leur reconnaître le droit d’avorter. Le manifeste publié par Le Nouvel Observateur signait l’acte de militantisme de la gente féminine, qui exigeait de disposer de son propre corps. De leur côté, Frederic Beigbeder, Eric Zemmour, Nicolas Bedos et les autres signataires de “Touche pas à ma pute. Manifeste des 343 salauds” ne font qu’élever la voix de consommateurs du sexe, sous couvert de défendre la cause de travailleuses dont ils doivent à peine connaître le tour de poitrine!

En introduction de ce court reportage, le journaliste de La Semaine écrit : “Jeudi dernier, route d’Agullana, sans pub ni champagne, le club “Love” a accueilli ses premiers clients, odeur de peinture à peine dissipée et terrasse encore fermée…” Dans ce papier illustré par le logo du bordel en question, on apprend que les murs du “Love” avait été ceux du “Moli”, la première maison close de La Jonquera. On s’émerveille de l’exotisme et de la variété des filles présentes: on y trouvera pêle-mêle "Sud-Américaines et Espagnoles pour la plupart, quelques Roumaines aussi” ; on se réjouit que le parking soit “grand comme un terrain de rugby”.

Une semaine avant la signature du manifeste controversé des “salauds”, la frontière du tabou plus ou moins bien gardé a une nouvelle fois été transgressée dans les Pyrénées-Orientales. Avec cet article, La Semaine participe à l’exposition pure et simple de ce que certains considèrent ici comme un sport local. Aller aux putes, pour consommer ou pas… José, le brave gérant du Love, est cité dans l’article en question : “Le Love n’est pas seulement un prostibulo (entendez bordel, ndlr), on peut venir ici pour boire un verre, se détendre, écouter de la musique, manger, pas obligatoirement pour monter avec une fille”. La belle affaire! On apprend donc que la tolérance de José va jusqu’à vous laisser libre de solliciter une prestation ou non.

Ici, pas question de se perdre dans les débats moraux et moralisateurs autour des questions liées à la consommation ou la pratique de la prostitution. L’objectif étant simplement de signaler qu’à Perpignan, on a pu entendre fuser quelques “Oh! quand même...” dans les terrasses de café. Comme pour déplorer la promotion masquée d’une telle pratique.

Il est évident que le chercheur s’intéressant aux réseaux de prostitution ne pensera pas spontanément à La Semaine du Roussillon comme source d’information prioritaire. On ne s’indignera pas de cela. Mais que cet hebdomadaire local à large diffusion bafoue à ce point sa mission informatrice, on peut le regretter... Certains titres de presse généraliste déjà perdus dans les méandres de la basse communication se seraient sans doute gardés de franchir cette limite. A Perpignan on n’a pas hésité une seconde.  En Catalogne (au Nord comme au Sud), le tourisme sexuel est une manne financière considérable.

Grande déception pour l’intéressé(e), l’article ne figure pas sur le site internet de La Semaine. Vous devrez donc vous procurer la version papier du numéro 905 pour en savoir plus sur les trésors enfouis dans la caverne du “Love”, le nouveau bordel de La Jonquera.

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