L'histoire du polar américain (Age d'or Hard-boiled)

Le polar est une passion. Un texte en huit points approfondis qui reprennent l'âge d'or du polar américain, époque aussi appelée "Hard-Boiled" (les durs à cuire).

Pour commencer, j’ai envie de vous dire qu’il serait réducteur de penser que le polar en général est une sorte de paralittérature condamnée à reproduire encore et toujours sa mythologie creuse : « whisky, cigarettes et petites pépées »…

 Tout autant que la « grande littérature », le polar américain a lui aussi été traversé par les préoccupations linguistiques et stylistiques de son temps.

A l’instar de la  jazz music ou du cinéma, le polar made in USA a reflété la vitalité de la culture américaine et a inventé un nouveau langage, en rupture totale avec le roman à énigme britannique.

Pour conclure ce billet et en attendant la suite, je vous laisse vous mettre dans l'ambiance avec une citation signée Hammett, auteur majeur du polar américain :

Deux coups éclatèrent – si près l'un de l'autre qu'on aurait dit un seul. À plat contre le mur, je martelai des pieds contre le mur et les plinthes, et laissai échapper un mélange de cris et de grognements qui n'auraient pas déparé un carnaval d'hommes préhistoriques.

Pulp fiction

Parallèlement à l’essoufflement du roman à énigme à la Sherlock Holmes, les premiers récits criminels américains émergent dans les magazines Pulp*.

Imprimés sur du papier bon marché, ils rencontrent un succès quasi immédiat. L’éditeur Frank Munsey en est l’initiateur. Malgré son coup de génie, l’homme compte de nombreux détracteurs qui lui reprochent son manque de morale… Mais peu importe, l’histoire du polar américain retiendra son nom.

A l’orée de la première guerre mondiale, les magazines prolifèrent et y sont traités principalement les thèmes suivants : histoires policières, science-fiction, horreur, fantastique… Une centaine de titres est recensée au milieu des années 30 et d’autres thèmes apparaissent (sport, train, amour etc…). Une hiérarchie s’installe.

La revue Black Mask tient incontestablement le haut du panier. Véritable laboratoire de créativité, le titre fondé en 1920 par Mencken et Nathan publie les plus belles signatures de l’époque et joue un rôle central dans la naissance du polar. Dashiell Hammett en est la plume la plus fameuse.

Prenant les commandes du magazine, Joseph T. Shaw donne à Black Mask encore davantage de profondeur et y impose une cohérence éditoriale et un style qui assomment la concurrence.

Son influence ne s’arrête pas là. Shaw fait d’Hammett un modèle pour les autres auteurs. Il œuvre aussi à satisfaire les ambitions littéraires nourries de son auteur fétiche...

 

* Pulp = magazine de fiction imprimé sur du papier à bas prix à forte teneur en pulpe de bois

 

pulp

 

Carroll John Daly l'inventeur du polar

Si Hammett occupe une place aussi essentielle dans le polar – équivalente à celle d’un Mick Jagger dans le monde du rock par exemple – le rôle de « l’inventeur du polar » est attribué à Carroll John Daly.

Ce dernier présente dans ses ouvrages des énigmes moins complexes, ses personnages ont aussi moins de charisme que ceux présents dans les livres d’Hammett. C’est sans doute la raison pour laquelle on pense en premier lieu à l’auteur du « Faucon maltais » lorsque l’on évoque le polar US.

Il faut dire que celui qui a démarré dans Black Mask sous le pseudonyme de Peter Collinson en décembre 1922, a placé très haut la barre. Des intrigues plus élaborées, des personnages plus forts et plus retors avec un style sec non dénué d’ironie. Telles sont les marques de fabrique d’Hammett.

Il ne faut toutefois pas minimiser l’influence de Daly, car c'est lui qui développe le portrait du premier héros de la littérature noire. Un personnage en marge de la loi, qui se situe entre l'escroc et le policier, qui travaille pour de l'argent et qui n'hésite pas à tuer ses ennemis lorsqu'il estime qu'ils le méritent.

The American Language

The American Language, ouvrage publié au lendemain de la première guerre mondiale par Mencken correspond à la concrétisation d’un véritable courant de pensée.

Parallèlement au succès d’Hammett pour sa première nouvelle publiée dans Black Mask, les institutions américaines voient poindre en 1923 une sorte de patriotisme aigu qui pousse le sénateur de Chicago Frank Ryan à faire adopter « l’américain » comme langue officielle de l’Etat de l’Illinois aux dépens de « l’anglais ».

Mots issus de l’argot, expressions venus de l’immigration et en particulier de l’Europe, simplification au niveau de la syntaxe, la langue américaine met à mal les règles britanniques pour favoriser son identité propre. Au contraire du très policé parlé british, l’américain est une langue à la fois exubérante, argotique et énergique.

La culture américaine des années 20 et 30 qui explose  – prioritairement grâce à son cinéma et sa musique – va accentuer la relégation de l’anglais dominateur au second plan.

Dans le polar aussi les deux langues s’opposent. Au classicisme d’outre-manche, l’Amérique répond avec son langage qui est une sorte de dégénérescence de l’anglais.

Sam Spade contre Philo Vance

Suave, catholique, aristocratique… Tel peut ainsi être défini le polar britannique. Violent, protestant et démocratique… Ces qualificatifs conviennent davantage au roman hard-boiled américain. Angleterre contre Amérique, on y revient. Van Dine contre Hammett ou leurs créatures de papier respectives, Philo Vance et Sam Spade, en opposition totale dans la manière de conduire leurs enquêtes. L’aristocrate anglais face au prolétaire américain.

La bannière étoilée a le vent en poupe et sa plus emblématique figure enfonce un peu plus le clou en attaquant le héros de Van Dine de front, comme un chat la souris :

« Philo Vance s’exprime comme une collégienne et il est assommant  lorsqu’il disserte sur l’art et la philosophie » écrit-il. Van Dine sera qualifié de puriste anglomane par les spécialistes du polar US. L'ironie de l'histoire c'est que SS Van Dine est né à Charlottesville en Virginie...

L’auteur américain Jonathan Latimer y va de sa référence parodique sur les méthodes employées par le détective à l’anglaise : 

« un bon détective aurait déjà rassemblé un timbre-poste du Siam, un bouton de col d’or, des écorces de cacahuètes et une jarretelle de Jean Harlow comme pièces à conviction ». Tout est dit. L’ adieu à l’Angleterre n’est pas une illusion.

 

faucon

La recette du succès

 Avec l’univers de la prohibition en toile de fond, Dashiell Hammett, Paul Cain ou encore Raoul Whitfield dominent le polar américain à ses débuts.

La violence des combats, le meurtre bien sûr et les règlements de compte enfin, sont les trois phases principales qui rythment le genre à l’époque.

Le succès des auteurs réside dans le talent qu’a chacun pour retranscrire le sentiment d’immédiateté.

Selon Hammett, le bon tempo est celui qui consiste à laisser penser au lecteur que les choses arrivent ici et maintenant. Une transposition directe de bouts de vie, qui tend à démontrer comment les choses arrivent et non de quelle manière elles se seraient passées. Un récit à l’état sauvage. Un style énergique et une écriture centrée avant tout sur les verbes. Une activité intense. Le spectre de la violence omniprésent. Tout ceci s’accorde et donne la recette d’un polar réussi.

Hammett, le maître !

Dashiell Hammett est sans nul doute parvenu, grâce à la qualité de son écriture, a faire oublier l’étiquette réductrice du polar pour entrer avec ses livres dans la grande littérature.

Le « dur à cuire de la plume » crée le détective idéal – Sam Spade – un héros toutefois dénué d’état d’âme. Avec Hammett nous sommes dans l’action. Ses personnages font, sont, agissent. Les faits, encore et toujours.

Ce grand bonhomme, aussi élégant que peu loquace, a du charme à revendre. Jean-Paul Sartre, André Gide et Albert Camus reconnaissent son style et le monde entier voit en lui LE MAITRE incontesté du roman noir américain.

Son chef d’œuvre : Le Faucon Maltais - The Maltese Falcon - est porté à l’écran en 1941 par le réalisateur John Huston. L’immense acteur Humphrey Bogart  prête ses traits pour se fondre dans un Sam Spade inoubliable.

Parlons du style qui a fait la renommée internationale de l’auteur de La clé de verre.

On peut noter que les verbes d’action employés à foison font s’entrechoquer les événements (car Hammett n’utilise quasiment jamais la conjonction « et » bien souvent annonciatrice de la fin d’une phrase). De plus, il abuse des tirets et des virgules lesquels empêchent toute hiérarchisation des actions entre elles et offrent au texte un rythme soutenu, presque endiablé. Avec Dashiell Hammett, le lecteur voyage et voit courir les phrases comme les mains d’un pianiste sur son clavier. Avec lui, on a l’impression que la séparation entre l’ordre et le chaos ne tient finalement qu’à une virgule ou un tiret…

Mon Hammett à moi :

-         Moisson rouge ;

-         La clé de verre ;

-         Le Faucon Maltais. 

L’adaptation cinématographique d’Hammett que je conseille absolument :

Le Faucon Maltais (1941) de John Huston avec Humphrey Bogart.

En version originale de préférence, pour le simple plaisir d’entendre cette voix unique qu’avait Bogart, à la fois cassée par le tabac et le whisky…

Le polar, sous-genre de la littérature ?

Depuis les premiers écrits du genre, les œuvres du polar US associent interrogations existentielles et critique sociale. Les œuvres d’Hammett, de Chandler ou encore de Chester Himes peuvent être lues et analysées sous un angle « double » : à la fois philosophique et sociologique.

Himes qui a vécu une existence pour le moins agitée, traduit fort bien ce sentiment en une citation : « Il faut des martyrs pour créer des incidents. Il faut des incidents pour créer des révolutions. Il faut des révolutions pour créer du progrès. »

Le polar, souvent considéré – à tort ! – comme un sous-genre littéraire, fascine pourtant jusqu’au grand Ernest, Hemingway bien sûr, qualifié de « plus grand écrivain américain de tous les temps». Le lauréat des prestigieux Prix Nobel et Prix Pulitzer consacrera au genre une nouvelle, baptisée « Les tueurs », et publiée en mars 1927 dans le Scribner's Magazine.

Voici ce qu’écrivit au magazine Edward Hopper – figure mythique de la peinture américaine du vingtième siècle – après lecture du texte d’Hemingway:

« Il est plaisant de tomber sur un travail honnête dans un magazine américain, après avoir pataugé dans cet océan de sucre recouvert d’eau de rose que constitue le principal de nos écrits de fiction ».

On dit ici et là que cette nouvelle inspira Nighthawks, la plus célèbre toile de l’artiste.

Le polar est un Art

L’amateur de polar a appris à voir le monde avec le regard que portent Sam Spade et Philip Marlowe sur la société.

Tout le monde voit la même chose : un monde qui ne sent pas très bon et qui même, parfois, peut être franchement nauséabond.

Un univers ou la vie ne vaut pas grand chose sinon le prix d’un faucon maltais en toc…

Raymond Chandler l’explique très bien : «il n’est pas drôle qu’un homme se fasse tuer mais il est parfois drôle qu’il se fasse tuer pour si peu».

A la sinistre réalité que représente son environnement, le polar n’apporte pas d’antidote miracle. Seuls ses héros consolent le lecteur en faisant triompher le bien du mal, de manière manichéenne.

Emergeant au terme de la domination du roman traditionnel, optimiste et rationnel, le polar américain est né autour de deux idées majeures à développer : l’urgence et l’authenticité. Rarement ses auteurs ont dérivé de ses orientations là et le talent des plus belles plumes a élevé le genre au niveau de l’Art.

 

chandler

 

 Texte publié sur Médiapart une première fois en 2013 puis enrichi ici.

 

© Fabrice Balester

 

 

 

 

 

 

 

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